Marquis de Sade : Justine (1968) de Jess Franco avec Romina Power, Klaus Kinski, Jack Palance, Howard Vernon

 

 

Rien de plus satisfaisant pour l’esprit que de voir ses souhaits exaucés ! Je réclamais il y a peu (ici) que les chaînes câblées diffusent des films de Franco avec Kinski et voilà que Cinécinéma Auteur, après avoir exhumé la très belle adaptation d’Eugénie de Franval de Sade par le maître, nous permet de découvrir une nouvelle version du roman Justine.

Tourné en 1968, ce film se situe au cœur d’une période un peu à part dans l’œuvre de Franco puisqu’en tournant pour le producteur Harry Allans Tower, le cinéaste a pu bénéficier de budgets un peu plus conséquents que ceux auxquels il sera ensuite habitué. Outre Sade, il adaptera à cette époque Sacher-Masoch, Bram Stoker et Sax Rohmer. 

Que reste t-il de l’inépuisable héroïne sadienne dans cette adaptation ? A l’instar de Claude Pierson (voir ici), Jésus Franco reste relativement fidèle à la trame du récit d’origine. Abandonnées par leurs parents, les deux sœurs Justine et Juliette doivent quitter le couvent où elles étaient éduquées. Juliette optera pour le chemin du vice tandis qu’en choisissant celui de la vertu, la douce et innocente Justine tombera de Charybde en Scylla. On retrouve illustrés les principaux épisodes du roman : l’aubergiste qui tente d’abuser de la jouvencelle et finit par l’accuser de vol, la rencontre avec la Dubois en prison et son évasion, l’entrée au service du seigneur homosexuel qui veut contraindre Justine à tuer sa femme puis la séquestration dans un monastère où sévissent les plus débauchés des moines…

 

 

La trame est respectée mais la violence et le pessimisme de Sade sont largement atténués (pour preuve, la fin qui trahit le roman). Ce n’est pas un reproche car Franco a compris que l’univers de l’écrivain n’était pas transposable à l’écran. Au lieu de faire comme Pierson (une illustration académique de l’œuvre), il tente de s’approprier le matériau littéraire et d’en faire quelque chose de purement cinématographique. A ce titre, la séquence d’ouverture est absolument époustouflante. Le grand Klaus Kinski interprète Sade alors qu’il vient d’être jeté en prison. Sans dialogue mais grâce à un jeu prodigieux de zooms, de va-et-vient entre le flou et à la mise au point, d’un montage se concentrant sur le visage expressionniste de son acteur ; le cinéaste arrive à créer un espace purement mental et cinématographique. L’œuvre est vue réellement comme la parturition (ça fait plus chic que de dire « accouchement) d’un esprit créateur. Au cœur de la prison apparaissent soudain des images de femmes nues et enchaînées. Sade peut écrire son œuvre.

Il est aisé de rire de l’œuvre de Jess Franco mais n’en déplaise aux tenants de la bienséance cinéphilique, il y a plus de cinéma dans cette séquence que dans le film compassé de Jacquot sur le divin Marquis ou dans l’œuvre entière de Christophe Honoré ! Il me semble qu’avec cette ouverture magistrale, Franco réussit là où Philip Kaufman avait échoué dans Quills, à savoir un film totalement personnel qui ne trahisse pas pour autant l’esprit de l’auteur adapté.

 

 

Tout au long des mésaventures qui frapperont notre jolie jouvencelle (Marina Powers, à croquer), Franco parviendra à imposer son style. Au début, il frôle la gaudriole et le lieu commun du cinéma érotique soft sénile (les premières séquences avec l’aubergiste). Puis, grâce à un réel sens de la mise en scène (les plans sont souvent très inventifs, que ce soit par l’utilisation des décors et objets baroques, par les jeux de filtres colorés, par un constant soucis de la profondeur de champ…), il nous offre un film parfois très beau et toujours intéressant.

On le sent parfois entravé par le joug de la censure (qui contraindra le cinéaste à quitter l’Espagne et à parcourir l’Europe) mais il parvient quand même à donner corps à des scènes « sadiennes » en diable, où l’on retrouve l’esprit révolté du marquis même si l’on entend moins le texte que chez Pierson.

La séquence dans le monastère (avec, excusez du peu, Jack Palance (1) et Howard Vernon (2) en moines lubriques) est baroque à souhait et totalement hallucinée. Le montage est étonnant et la manière dont Franco raccorde ces scènes saturées de filtres colorés avec les images de Kinski derrière les barreaux permet de donner à l’objet un caractère purement fantasmatique.

 

 

Une très belle découverte qui laisse espérer que la chaîne ne s’arrête pas en si bon chemin et nous propose prochainement des titres mythiques comme Vénus in furs ou Nécronomicon que je rêve de découvrir…



1 Profitons-en pour rendre un petit hommage à celui qui séduisait Bardot dans Le mépris de Godard puisqu’il vient de nous quitter…

2 L’inoubliable interprète du docteur Orlof dans le film de Franco et qui, lui aussi, tourna avec Godard dans le génial Alphaville.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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