Dancing (2003) de Pierre Tridivic, Patrick-Mario Bernard et Xavier Brillat avec Pierre Tridivic et Patrick-Mario Bernard

 

 

Je ne sais pas si vous mesurez l’ampleur de la tâche que je me suis moi-même (accès de masochisme) assignée, à savoir écrire sur tous les films que je vois ? Gageure qui n’a rien de désagréable lorsqu’on aime le cinéma mais qui s’avère parfois très dure lorsqu’on se retrouve face à un film qui ne vous inspire rien. Je pourrais me taire, certes, mais ça serait trop facile.  Je préfère dans ce cas relever le défi mais j’avoue que vous parler de Dancing, film qui tombe totalement hors de mes goûts et intérêts ; c’est un peu comme si j’avais à rendre compte d’un traité d’anthropologie ou d’une étape du tour de France.

Difficile même d’en parler « objectivement » (si tant est qu’on puisse être « objectif » en parlant d’art) puisque la chaîne câblée qui le diffusait a mis une bonne heure avant de rétablir le format d’origine de l’œuvre et nous épargner enfin des visages et perspectives totalement déformées. Passons.

 

 

Un petit couple homosexuel vit quelque part au bord de la mer. L’un est écrivain, l’autre photographe et plasticien, pressé par ses commanditaires pour qu’il termine une installation. Tout irait bien si ledit plasticien ne voyait pas soudain apparaître son double à tout bout de champ (un double farceur et rigolard, semblant sortir d’une affiche d’un duo ringard baptisé « Bernard brothers »)…

Dancing tente de mêler à l’autofiction (filmée en vidéo) une dimension fantastique qui, franchement, a du mal à prendre. Je le répète, le plus gros défaut de ce film à mon avis (qui est celui auquel j’ai le plus tendance à me référer lorsqu’il s’agit de définir ce que recèle le fond de mes pensées) est qu’il tombe en dehors de ma tasse de thé. Si vous êtes plasticien et/ou pédé et en plus amoureux de l’époque dans laquelle vous vivez, vous pourrez, peut-être, vous laisser séduire par ce petit machin.

Pour moi, c’est le pendant « intello » du loft et le symptôme même du dernier degré de la décomposition de l’Art. Je ne vais pas me lancer dans une grande dissertation sur les diverses théories de l’art (relisez les situationnistes, c’est toujours la source la plus saine) mais on peut dire qu’après les derniers grands assauts de l’Art contre le monde (Dada, les surréalistes, les situs…) et l’éventualité de son dépassement ; les avancées des avants-gardes ont été recyclées par le Spectacle et qu’il n’est alors plus rien resté sinon l’image de leur délabrement (les boites de conserves de Warhol, les colonnes de Buren, les litanies étiques de Marguerite Duras…). De l’Art il ne reste désormais plus qu’un marché et des publicitaires comme Ben. Depuis quelques temps, cette publicité qui vendait des objets et des signatures a étendu son pouvoir à l’individu. Le Spectacle nous vend des pseudo-chanteurs comme de la pâte dentifrice et nous force à croire que le quotidien de chacun d’entre nous peut-être regardé comme une œuvre « d’art ». L’Art n’est plus le déploiement de la personnalité d’un individu ni l’affirmation de la subjectivité la plus effrénée du Moi mais, au contraire sa domestication, un élagage en bonne et due forme pour entrer dans le cadre étriqué du petit écran.

N’allez pas chercher plus loin la raison qui a fait encenser Dancing par ceux qui avaient fait de Loft story le meilleur « film » de l’année : c’est le même processus de dressage, de domestication qui est à l’œuvre.  

Dans l’histoire du cinéma, la figure du fantôme n’est pas quelque chose d’innocente (remember Murnau ou Mankiewicz, entre mille autres). C’est l’image de l’altérité mais aussi des zones les plus sombres de l’individu, l’idée d’un ailleurs possible grâce à l’Art (l’amour fou) mais aussi quelque chose de pulsionnel qui vient du plus profond de l’homme. Dancing tente dans un premier temps de nous suggérer l’angoisse de cet homme qui voit apparaître ce double encombrant. Cela aurait pu être intéressant sauf que tout le projet des cinéastes tient dans cette volonté d’apprivoiser cette figure, de la rendre banale et domestique. D’où cette scène que je trouve absolument grotesque où l’homme (où est-ce son double ?) entame une petite chorégraphie en tenue de danseuse. Le kitsch et la platitude du quotidien semblent être désormais l’unique horizon de l’art aujourd’hui. Attention ! Je ne critique pas les explorateurs de l’intime (on peut faire des choses passionnantes de cette matière et nous en reparlerons certainement très prochainement à propos d’Alain Cavalier) mais ce repli sur le train-train quotidien comme seul horizon artistique. Personnellement, je me fous de voir monsieur Pierre Tridivic faire ses courses, faire la vaisselle et étendre ses caleçons blancs et ceux de son compagnon ! Encore plus de voir l’un enculer l’autre après lui avoir demandé s’il voulait qu’il lui « remette les idées en place » ! Non pas pour des raisons de « manque d’action » ou des raisons morales mais parce qu’il me semble que tout cela ne débouche sur rien, sur aucun conflit, sur aucune intériorité, sur aucun projet artistique autre que la surface lisse du quotidien.

 

 

On aura compris que je n’aime pas beaucoup ce Dancing mais je reconnais volontiers que le film n’est pas sans talent. Il y a un effort de mise en scène, en particulier du point de vue du cadre qui nous empêche de voir dans cette œuvre une simple vidéo réalisée par tonton Henri lors de l’anniversaire de sa petite dernière !  

C’est davantage la conception de l’Art du trio que je rejette catégoriquement mais, malheureusement, c’est elle qui a évidemment gagnée…

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