Mardi 10 juillet 2007 2 10 /07 /Juil /2007 14:52

Les invasions barbares (2003) de Denys Arcand avec Rémy Girard, Marie-Josée Croze, Louise Portal, Marina Hands

 

Je n’en ai conservé presque aucun souvenir mais je me souviens néanmoins avoir assez aimé Le déclin de l’empire américain, chronique de mœurs assez verte et savoureuse du québécois Denys Arcand. Près de 20 ans après, il organise les retrouvailles de tous ses personnages et les fait se rencontrer au chevet de Rémy, professeur à l’université, ex-gauchiste libidineux. N’allez pas chercher plus loin que ce canevas simpliste qui contient déjà tout le film sur l’air de l’amitié plus forte que tout (Mes meilleurs copains de Poiré, c’était beaucoup plus réussi et plus drôle) et de la douleur du temps qui passe.

Sur fond de nostalgie soixante-huitarde et de conflits de générations (les jeunes sont tous des incultes, abrutis par les jeux vidéos), Arcand tire de sa manche les bonnes grosses ficelles du film de « maladie » qui lui permettront de soutirer aux spectateurs peu exigeants de bonnes grosses larmes de crocodiles.

Mais reprenons depuis le début.

Les invasions barbares commence vraiment très mal avec des personnages taillés à la hache et des oppositions aussi légères qu’un menu dans une brasserie alsacienne : d’un côté, le brave professeur libertaire, amoureux de la vie, des femmes, des livres et du bon vin (il a donc les seules qualités respectables sur cette planète !) ; de l’autre, un affreux jeune arriviste, capitaliste qui ne quitte jamais son téléphone portable et qui n’a jamais sans doute jamais ouvert un livre de sa vie, comme tout bon étudiant en école de commerce qui se respecte !

Et ça continuera de la sorte : les vieux évoquent avec plein de tendresse et de verve leurs souvenirs d’anciens combattants utopiques tandis que les jeunes se droguent (la fille de Louise Portal) ou sont d’affreux merdeux vénaux (les étudiants que Sébastien payent pour qu’ils rendent visite à son père à l’hôpital).

Si Arcand avait véritablement réalisé un film hargneux et anti-jeunes, le résultat aurait pu être intéressant (je pense, même si le film est dénué de rage, au délicieux Mon petit doigt m’a dit de Pascal Thomas qui prend sciemment parti pour les seniors contre leurs enfants). Mais le propos du cinéaste se révèlera beaucoup plus aigre et plus convenu avant d’être noyé dans une mélasse sentimentale conventionnelle.

Avant d’aborder tout cela, commençons par sauver ce qui peut-être sauvé. Pour moi, il n’y a pas grand-chose mais je reconnais que certains dialogues sont assez piquants (l’évocation haute en couleurs des derniers instants du président Félix Faure et la manière qu’ont les personnages de conjuguer à tous les modes et à tous les temps le verbe « pomper »). De plus, il est impossible de nier que tous les acteurs sont excellents, donnant d’ailleurs par la qualité de leur jeu des nuances à des personnages très caricaturaux.

Mais cela ne va pas plus loin. Cinématographiquement, c’est du téléfilm ; et ce n’est pas une photographie sépia (assez laide) et quelques mouvements à la louma au début du film qui parviendront à relever la platitude d’un découpage sans inspiration (des champs/contrechamps à la en veux-tu, en voilà !)

Mais le plus irritant dans ces Invasions barbares, c’est les procédés manipulateurs dont abuse Arcand. Le film se contente, en effet, de faire se succéder systématiquement une séquence plutôt légère et une autre plutôt grave qui, au bout du compte, n’aboutissent qu’à de gros bons vieux clichés du style « rien ne vaut la vie », « la vie est dure mais il faut la vivre à fond » et « comme le temps passe »

Je sais bien que le mélodrame repose sur des conventions : c’est pour cette raison qu’il faut pour les cinéastes qui se risquent au genre un parti pris esthétique fort. Lorsque Lars Von Trier fait Breaking the waves, il ose se confronter au ridicule et toute sa mise en scène, d’une incroyable générosité, est construite pour accompagner son héroïne magnifique (nous y reviendrons sans doute cet été). Arcand se contente de ficelles (le cancer, c’est sûr que ça fera pleurer Margot) et ne se risque à aucun point de vue si ce n’est à un catalogue de mesquineries qui se termine dans le plus mou des consensus sentimentalo-gluant (malgré leurs différences, tous les personnages se réconcilient).

Par certains aspects, l’aigreur de ce film qui se veut ironique est très déplaisante : le cinéaste raillant effectivement les effets les plus visibles du capitalisme mais présentant également les hôpitaux québécois d’une telle manière qu’on a l’impression de se retrouver en URSS (avec, bien entendu, la mainmise des syndicats qui protègent même les employés qui violent les patients !! Dantec aurait-il participé au scénario ?). De la même manière, il fustige le manque d’idéal des jeunes générations mais ses vieux utopistes font amende honorable de leurs rêves d’antan (voir l’exécrable passage avec la chinoise) et se rallient sans vergogne à la ligne bien-pensante des BHL/ Glucksmann.

Tout est de cet ordre : satire aigre où tout le monde est renvoyé dos-à-dos (voir les discours rageurs de la toujours diaphane et adorable Marina Hands contre la génération précédente qui a cru à l’amour libre et à la prédominance du désir) avant une réconciliation finale et familiale.

J’avoue avoir du mal à comprendre le succès qu’a pu obtenir ce film !   

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Commentaires

Je ne sais pas si je pourrais t\\\'aider. J\\\'ai vu le film trois fois dont deux en salle à sa sortie et j\\\'ai marché les trois fois, et sans larmes de crocodile, je te l\\\'assure. Peut être que c\\\'est parce que je n\\\'ai vu à aucun moment les caricatures que tu décris, que tu as vues (je ne le mets pas en doute), mais des personnages qui m\\\'ont ramené à des gens que je connais bien, même si je ne leur ressemble pas (la génération d\\\'après).
La clef, c\\\'est peut être cette histoire de chinoise. Que trouves-tu d\\\'excécrable  là-dedans ? Reconnaître les bêtises de sa jeunesse ne veut pas dire qu\\\'on en renie les rêves et les utopies. J\\\'ai pas mal d\\\'amis qui ont la soixantaine aujourd\\\'hui et qui ont ce sentiment d\\\'amertume, quand ils revoient "La chinoise " de Godard par exemple, pour eux, c\\\'est insupportable. Ce n\\\'est pas pour autant qu\\\'ils ne continuent pas à s\\\'investir dans la vie publique (pour faire large et court) et à défendre des idéaux venus de leurs engagements passés. Tout le monde n\\\'a pas eu la lucidité d\\\'un Nanni Moretti (je criais des choses belles et justes).

Sinon, le syndicat, c\\\'est "qui volent les patients", pas "violent" me semble-t\\\'il :)

Merci pour Ford, je me suis bien amusé mais maintenant, je suis à sec.
Commentaire n°1 posté par Vincent le 10/07/2007 à 22h02
Ce qui est excécrable, me semble-t-il, c'est cette manière de jouer l'air de la nostalgie amusée (comme nous étions libres à cette époque !) en l'accompagnant du couplet classique de la "repentance" (faire endosser à Godard les erreurs de toute la génération, ça me paraît un peu gros). Je n'aime pas non plus l'amalgame de tous ces "ismes" réduit à du "crétinisme". Si les personnages avaient été vraiment "situationnistes" comme ils le disent au cours de l'énumération, jamais ils ne seraient tombés dans les attrapes-gogos du léninisme et du maoïsme. Je déteste ce discours  conventionel du mea-culpa des soixante-huitards honteux  se ralliant sans vergogne au capitalisme le plus atroce sous pretexte qu'ils ont lu l'archipel du goulag.
Les situs, pour citer ceux qui furent les plus lucides, ont toujours dénoncé le totalitarisme russe et chinois sans pour autant renier leurs idéaux révolutionnaires. Or le discours d'aujourd'hui est de nier cet aspect, de bafouer "la pensée 68" pour mieux ériger comme unique modèle (totalitaire) le capitalisme libéral. A sa manière, les invasions barbares participe à ce discours...
Commentaire n°2 posté par Dr Orlof le 11/07/2007 à 13h52
Je suis globalement d'accord avec ta critique. Cela dit je me tiens de souligner deux points, l'un est important et l'autre assez intéressant.
En ce qui concerne les hopitaux Québécois, il ne s'agit pas d'une critique gratuite. La santé et les problèmes dans leurs hopitaux est quelque chose de reconnu. Alors certes le réalisateur à peut-être forcé le trait, mais il semble que ce soit un engagement direct que nous ne sommes peut-être pas en mesure de juger.

Ensuite, j'ai discuté avec des gens proche de la génération des personnages. Et si ils sont d'accord avec les critiques que l'ont peut faire au film d'un point de vue Cinématographique, ils restent touché par l'histoire, le discours et l'époque à laquelle cela renvoie. Ils sont aussi très sensible au côté "retrouvailles", revoir ces gens qui ont vieillis, ce qui les renvoient aussi à leurs propre vieillissement. C'est sans doute une grande part du succès du film.
Et même si ce n'est pas une oeuvre qui restera gravé dans nos mémoires (ces fondus au noir toutes les 5mn... brrrrr), c'est sans doute un film qui a su sortir au bon moment, s'adressant parfaitement à son public.
Après, je reste personnellement insensible à l'oeuvre.
Commentaire n°3 posté par Jordan le 17/07/2007 à 02h15

Un petit commentaire, cinq ans après la parution de votre article mais je viens de découvrir ce film ce soir même.

 

Film pour lequel je ne partage pas votre aversion, notamment sur deux trois points :

 

- Le drame de la maladie m'a véritablement ému grâce à la qualité du jeu des acteurs mais aussi parce que j'avais en tête la dernière partie des Petits mouchoirs. Certes, en 2007, ce dernier film n'existait pas encore mais, vous en conviendrez, que dans le genre mélodramatique Les invasions barbares est beaucoup plus pudique et attendrissant que le larmoyant et insistant film de Canet.

La vidéo de la fille de Rémy, absente au moment de sa mort, est véritablement touchante.

 

- Sur l'aspect politique, je ne vois pas en quoi le film de Denys Arcand fait l'apologie du capitalisme comme horizon indépassable de nos sociétés libérales ayant parfaitement assimilé le concept de fin de l'histoire. Non, le concept de Fukuyama est foireux, les personnages demeurent de vieux gauchistes hédonistes qui, s'ils peuvent paraître énervants, n'en demeurent pas moins sympathiques.

De plus, ce n'est pas parce que BHL et consorts ce sont emparés de Soljenitsyne que la lecture de cet auteur immense justifie la saloperie du néo-libéralisme. Il y a un gouffre entre l'auteur de La roue rouge et celui de La guerre sans l'aimer ! Mais il est vrai que les situationnistes ont été quasiment les seuls à ne pas être dupes, à gauche, du terrorisme intellectuel des années 60 /70. Il n'y guère que la revue L'autre côté et la maison d'édition L'encyclopédie des nuisances qui semblent conserver une puissance de lutte intellectuelle vivifiante.

Quand à l'image du syndicat elle est caricaturale mais Elia Kazan faisait du syndicat des dockers un repère de mafieux dans Sur les quais. Il faut dire qu'en Amérique du nord syndicats et mafias sont souvent allés de pair... Mais ceci est un détail. En plus, je compare Arcand à Kazan : blasphème !

 

- Enfin, l'anti-jeunisme est tellement réconfortant dans un monde qui vante sans discontinues les bienfaits de la jeunesse et la (dé)culture qui l'accompagne. Pourtant, c'est un jeune qui vous dit cela mais qu'il est bon, parfois, d'être méchant comme un vieux con !

Commentaire n°4 posté par Sylvain Métafiot le 16/02/2012 à 02h05

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