Macbeth (1948) de et avec Orson Welles

 

C’est la première fois que nous évoquons en ces pages le nom d’Orson Welles et ce n’est sans une certaine intimidation que nous nous y collons. Tout a déjà été dit sur ce cinéaste, incontestable génie dont le premier coup d’éclat (Citizen Kane) semble voué à trôner pour l’éternité en tête du classement des « plus beaux films du monde » (voir ici). Cette hégémonie n’a d’ailleurs rien de scandaleuse et loin de moi l’idée de jouer les iconoclastes de bazar (il y en a déjà tellement sur la toile qui se veulent absolument originaux et qui finissent par défendre les mêmes choses !) : j’aime sincèrement le cinéma de Welles et j’ai eu un plaisir infini à découvrir, sur grand écran, des chefs-d’œuvre comme La soif du mal ou La dame de Shanghai. 

Cependant, l’oeuvre de Welles c’est un peu comme celle de Kubrick : un cinéma d’une tyrannique perfection qui ne laisse rien au hasard, des « machines cinématographiques célibataires » qui forcent, d’une certaine manière, le spectateur à s’incliner et qui visent plus à son ébahissement qu’à son adhésion. Encore une fois, il ne s’agit pas de remettre en question certaines hiérarchies1 mais d’avouer en toute subjectivité que nous admirons sans réserve le cinéma de Welles mais que nous lui préférons des œuvres plus « humaines » comme celles de Minnelli ou de l’immense Douglas Sirk (de la même manière que nous reconnaissons le génie de Ford ou de Walsh mais que nous leur préférons le cinéma de Hawks et Hitchcock).

Passée cette petite note d’intention, nous devons bien reconnaître, une fois de plus, que Macbeth mériterait d’être présenté dans toutes les écoles de cinéma et surtout,  à tous les cinéastes à qui il prend soudain l’envie de transposer à l’écran une pièce de théâtre (ou un roman). Ces derniers devraient se souvenir de Welles qui tourna son adaptation shakespearienne pour un petit studio spécialisé dans la série B (Republic) et qui le fit sans moyen et dans un délai record (une vingtaine de jours).

Avec des conditions pareilles, inutile de songer aux décors, aux costumes et autres colifichets qui plombent sous un académisme lourdingue la plupart de ce genre de film ! Il a bien fallu penser en terme de cinéma et c’est assez extraordinaire. Macbeth se déroule le plupart du temps dans des décors stylisés et baigne dans un incessant brouillard qui masque la pauvreté des moyens engagés. Technique éprouvée mais qui se révèle payante ici en donnant au film une atmosphère trouble, sombre et tourmentée qui convient parfaitement au climat du drame de Shakespeare.

Welles nous cueille à froid avec une séquence admirable et impressionnante où le simple enchaînement (en fondu) des plans de paysages brumeux se superpose à des plans de potions grumeleuses que préparent les trois sorcières de la pièce.

Elles commencent par interpeller les deux guerriers (Macbeth et Banquo) avant de prévoir leurs destinées futures (que vous connaissez tous !).

Dès cette ouverture, le ton est donné : bruit, fureur et onirisme feront bon ménage pendant près de deux heures. Welles donne par la suite libre court à son style expressionniste : cadre toujours inventif, changements d’axes permanents, jeu splendide entre des plongées et contre-plongées qui offrent un représentation visuelle des états d’âme de Macbeth, travail incroyable sur la lumière et les jeux d’ombres…

A l’opposé du très sage Hamlet de Laurence Olivier sorti la même année (pas un grand film mais je l’aime bien car il est au service d’une grande pièce et magnifiquement interprété par des comédiens britanniques), Welles trouve ici un équivalent visuel à la fureur shakespearienne (son Othello vaut aussi le coup !).

Je laisse désormais aux thuriféraires du génial dramaturge élisabéthain le soin de deviser sur les thèmes de la pièce et sur ses enjeux dramatiques. Je me contenterai de voir ici un parallèle entre le destin tragique du souverain régicide Macbeth et celui de Welles cinéaste. Qu’il interprète lui-même ce personnage a quelque chose de troublant car on peut y voir l’image d’une ambition démesurée et tyrannique (cette volonté de maîtrise absolue que l’on trouve chez Welles) qui s’exerce à tout prix, malgré les avertissements des oracles. Tout se passe comme si le cinéaste avait conscience de son destin mais qu’il s’échinait malgré tout à vaincre le sort, à parvenir à ses fins quitte à aller droit dans le mur.

C’est cette énergie suicidaire qui fait la grandeur et la beauté de ce Macbeth tourmenté et violent.



1 Certaines mériteraient pourtant de l’être : je pense aux toujours bonnes places qu’occupent dans ce classement les pensums de Marcel Carné alors que les films de Tati ou d’Ophuls sont bien moins représentés !

 


 

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