Dimanche 12 décembre 2010 7 12 /12 /Déc /2010 13:48

In memoriam Daniel Schmid Werner Schroeter (2010) de Gérard Courant avec Ingrid Caven, Bulle Ogier, Renato Berta, Isabelle Huppert, Serge Toubiana

Carnet de printemps, carnet d’été (2010) de Gérard Courant avec Pip Chodorov, Dominique Noguez, Luc Moullet, Orlan, Jack Lang

Abel Ferrara à Lucca (2010) de Gérard Courant avec Abel Ferrara

  pasmal.jpg

Même si je ne me souviens plus des termes exacts qu’il employait, Dominique Noguez prétendait que Gérard Courant filmait pour se donner des alibis. En cas de meurtre, l’auteur de Cinématon peut, effectivement, toujours prouver que le 15 août 2010, il se trouvait à Priay-sur-Ain ou qu’il était à Lucca (en Italie) du 7 au 10 octobre de cette même année (mais après tout, ces scrupuleuses précisions ne sont-elles pas au fond, comme le suggère également Noguez, un moyen de préparer le crime parfait ? ).

Moins connu que les Cinématons, les Carnets filmés de Courant constituent un projet assez unique dans l’histoire du cinéma puisque notre « homme à la caméra » consigne scrupuleusement dans des longs-métrage (plus d’une centaine à ce jour) tout ce qu’il a pu filmer au cours de ses diverses pérégrinations. Ces archives soigneusement consignées finissent par dessiner les contours d’un impressionnant « journal intime » dont chaque page offre un aspect différent : un plan-séquence d’une heure dans les rues d’une ville (Promenade dans les lieux de mon enfance dijonnaise) peut voisiner avec un « simple » entretien (comme dans Vincent Nordon raconte Straub, Huillet, Pialat et Cinématon dont je vous parlerai prochainement) ou des films presque « domestiques » comme ces Carnet de printemps, carnet d’été où Courant filme notamment les discussions ayant eu lieu lors d’un festival de Super 8 à Orléans ou encore les à-côtés de l’inauguration du Centre Georges Pompidou à Metz.

Pourtant, malgré la variété des parti-pris esthétiques de ces films (plans-séquences, images accélérées ou ralenties voire en « négatif », surimpressions…) ; il se dégage de ces tranches de vie une véritable cohérence. Au risque de me répéter, il s’agit toujours pour Gérard Courant d’arracher à l’oubli et au temps qui passe des fragments du Réel.

 

C’est particulièrement frappant dans le film In memoriam Daniel Schmid Werner Schroeter que le cinéaste aurait pu intituler à la manière d’un ouvrage de Léon Daudet Fantômes et vivants. Comme son titre le laisse supposer, le film se compose de deux parties. Dans la première, Gérard Courant a enregistré au Centre culturel Suisse de Paris une discussion (le 6 juin 2010) réunissant des proches collaborateurs de l’auteur de La Paloma mort en 2006 (dont Ingrid Caven et Bulle Ogier). La seconde partie est un hommage rendu à Werner Schroeter par la Cinémathèque le 10 juin 2010. Courant a filmé l’intervention de Serge Toubiana et un texte écrit et lu par Isabelle Huppert qui tourna trois fois avec le cinéaste allemand mort cette année.

Ces simples « enregistrements » pourraient apparaître comme totalement anecdotiques même si, pour ma part, je trouve toujours intéressant de fixer des traces de ces rencontres et discussions qui ne peuvent qu’intéresser les historiens du futur. Mais ce qui donne encore plus de cohérence au projet, ce sont les diverses strates de temps que le cinéaste parvient à fixer.

Schmid et Schroeter, cinéastes aujourd’hui scandaleusement oubliés (même si Schroeter va être bientôt célébré, à juste titre, par la Cinémathèque) représentent la quintessence d’un art totalement libre et inventif qui s’épanouit à la fin des années 60 et durant les années 70. Il s’agit pour Courant  de rendre hommage à cet art et de le faire « revivre » à l’écran le temps d’un film.

Cette époque, elle revit également sur les traits d’actrices qui en furent les plus merveilleuses icônes (même ce ne furent pas les seules). Il y a quelque chose de très émouvant à voir les visages vieillis mais toujours très beaux d’Ingrid Caven et Bulle Ogier et de les entendre parler de Daniel Schmid tout en convoquant les noms d’autres grands disparus (Fassbinder, Schroeter, Eustache). Enfin, il faut noter que Courant a connu Schmid (qu’il a filmé) et Schroeter (à qui il a consacré un livre). Du coup, il monte en surimpression la parole de Bulle Ogier, Renato Berta, Ingrid Caven et les autres avec le Cinématon (très beau) de Daniel Schmid et les interventions de Toubiana et Huppert avec des images de Eika Katappa de Schroeter).

Ce parti pris accentue la mélancolie de l’œuvre puisque les images d’aujourd’hui semblent  hantées par celles d’hier. L’inverse est également vrai : ce sont alors les vivants qui prennent des allures de fantômes, comme c’est souvent le cas dans le cinéma de Gérard Courant qui persiste, vaille que vaille, à sauver de l’oubli les instants les plus anodins en apparence.

 

Carnet de printemps, carnet d’été paraît beaucoup plus classique dans sa forme et l’on a même parfois la sentiment de regarder un film « d’amateur » (le cinéaste n’hésite pas à parler pendant ses prises et à intervenir « off »). Pourtant, à l’instar des Cinématons, le film devient vite un témoignage passionnant sur la « vie culturelle » et artistique française des années 2000. Le temps d’une longue séquence admirable, Courant enregistre une intervention de l’excellent Dominique Noguez qui lit d’abord un texte à propos d’extraits d’émissions littéraires télévisées et répond ensuite à un certain nombre de questions.

Que le thème de la discussion porte sur les « écrivains à la télévision » n’est pas anodin puisque Courant fait le travail inverse du petit écran. Pour reprendre la formule de Godard, à l’inverse de la télévision qui fabrique de l’oubli, Courant cherche à graver des souvenirs et laisse longuement parler Noguez le temps d’un long plan-séquence. Depuis quand n’avait-on pas entendu s’exprimer de manière aussi complète un écrivain ?

Là encore, il est probable que les historiens du futur viendront puiser dans l’œuvre de Courant pour avoir une image plus juste de la vie littéraire française plutôt qu’à la télévision. Et ils auront le plaisir de goûter à l’intelligence et à l’humour de Noguez qui conclut son intervention de manière merveilleuse (je cite de mémoire) : « C’était une époque bizarre quand on y songe, où l’on voyait presque plus d’écrivains à la télévision que de footballeurs. Où les écrivains qu’on y voyait écrivaient eux-mêmes leurs livres et où ceux qui les interrogeaient les avaient lus ». 

Une fois encore, le cinéaste parvient à arracher des griffes de l’oubli ces instants précieux. Et il sait également éluder les moments qui ne le sont pas. Symptomatiquement, le seul passage du film où la matière filmique est triturée (son ralenti au maximum ou accéléré) est le discours de Sarkozy lors de l’inauguration du Centre Georges Pompidou à Metz. On imagine volontiers que cette parole inepte et totalement télévisuelle n’a pas à être archivée dans le cadre d’une œuvre « cinématographique ». Reste alors la gestuelle toujours grotesque du pantin politique qu’on retrouve le temps d’un plan cruel où l’on voit l’ineffable Jack Lang se goinfrer de petits fours (a-t-il fait autre chose tout au long de sa vie ?)1.

Courant ne se contente pas de filmer les personnalités : après les mondanités du musée de Metz, on le retrouve au bord des routes de l’Ain pour filmer une course cycliste ou un orage à Priay-sur-Ain. Je pense que j’évoquerai un jour l’importance de la météorologie dans l’œuvre de Gérard Courant.

 

Abel Ferrara à Lucca est encore un document étonnant sur le séjour qu’effectua en octobre 2010 le cinéaste à Lucca, ville italienne qui organisa une intégrale Cinématon (soit près de 153 heures !). En accéléré, on repère des parties du film qui s’inscriront sans doute dans les œuvres « sérielles » du cinéaste (son plan fixe de la gare ou du cinéma où furent projetés ses films) ; et se mêlent une fois de plus la vie dans ce qu’elle a de plus banale (des plans sur une tasse à café ou sur des pâtisseries) à des instants plus « intenses » (la présentation de l’œuvre par le directeur du musée). Mais le « clou » du spectacle, c’est bien évidemment l’apparition d’Abel Ferrara, également invité à Lucca pour la projection d’un de ses films. Curieusement, même si on l’entendra un peu parler (j’avoue ne pas avoir tout saisi !), on le verra surtout se transformer en chanteur folk-rock et tenter d’enflammer la salle. Même s’il ne s’agit pas d’un Cinématon, Courant parvient ici à saisir une facette inédite et assez attachante de la personnalité filmée. Ferrara se montre à la fois égal à l’image qu’il veut bien donner de cinéaste totalement déjanté mais il montre aussi un autre visage plus apaisé et plus secret qui n’en est que plus touchant.

 

Pour conclure, il faut répéter que ces Carnets filmés, que l’on regarde avec une fascination qui ne cesse d’augmenter à mesure qu’on les découvre, deviendront à coup sûr une mine d’or pour les historiens du futur. Ce qui pourrait apparaître comme de simples images domestiques (notons toutefois que Gérard Courant possède un vrai sens du cadre et que certains « panoramiques » filés sont impressionnants par leur netteté) deviendra de plus en plus précieux à mesure que les années vont passer.

Cet impressionnant travail d’archivage poétique et méthodique est d’ores et déjà un véritable trésor dont la patine ne va cesser de s’accentuer avec le temps… 

 

PS : Suite à ma dernière note sur quelques productions Eurociné, Christophe Bier a la gentillesse de répondre en détails aux quelques questions que nous nous posions. C'est ici...



1 Je ne sais pas si c’est un hasard mais les deux artistes que filme Courant le temps de cette séquence à Metz sont Ming et Orlan. Or il se trouve qu’ils sont tous les deux liés à la ville de Dijon (que le cinéaste connaît bien) puisqu’ils y furent enseignants (à l’Ecole des Beaux-Arts). 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Calendrier

Juillet 2014
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés