Gravity (2013) d'Alfonso Cuarón avec Sandra Bullock, George Clooney

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Face à l'accueil dithyrambique unanime de la critique, il convient dans un premier temps de s’interroger sur le « phénomène » Gravity. Pas tant pour déplorer une fois de plus le consensus de la presse ni même pour taper sur le film (que j'ai trouvé réussi) mais pour se demander ce que l’œuvre a d'exceptionnel.

Première hypothèse : la critique (et le public avec) se lasse de la surenchère des blockbusters actuels. Il m'a suffit de voir quelques bandes-annonces (Thor 2 et une merde du même acabit) pour comprendre à quel point le cinéma « populaire » américain est devenu une simple accumulation débilitante d'effets-spéciaux de moins en moins réalistes. Quand la laideur se dispute à l'infantilisation, pas étonnant qu'on trouve « géniale » une production spectaculaire « adulte » et presque minimaliste. Cuarón a le bon goût de réaliser un film qui ne dure qu'une heure et demi et qui vise autre chose que le simple « son et lumière » assourdissant.

Deuxième hypothèse : l'utilisation intelligente de la 3D. Pour ma part (sans doute suis-je un affreux réactionnaire!), je reste persuadé que ce progrès technique relève avant tout du gadget et que son intérêt est (pour l'instant?) très limité. L'idée que la 3D apporterait un surcroît de « réalisme » au cinéma me paraît illusoire et passé le côté «attraction foraine » qu'on trouvait déjà à la Géode ou au Futuroscope (quel ennui!), le procédé ne me paraît pas « révolutionnaire » et plutôt limité.

 

Gravity est néanmoins l'exception qui confirme la règle et qui témoigne, à sa manière, que la 3D peut-être un procédé stupéfiant lorsqu'il est utilisé pour immerger totalement le spectateur. Et cette immersion peut se faire avant tout dans l'espace ou dans les fonds marins (ce n'est sans doute pas un hasard si, à la fin du film, l'héroïne se retrouve dans cet autre « grand bain »). Alfonso Cuarón joue à merveille sur le côté « immersif » de son film et la 3D rend parfaitement ce sentiment de flotter dans un espace où les lois de la gravité n'ont plus cours.

L'intelligence du cinéaste est de ne pas se contenter du procédé technique et de réfléchir en terme de mise en scène. La beauté de la première partie de Gravity tient à ces longs plans-séquences où la caméra épouse le point de vue d'un personnage et semble « flotter » littéralement dans tous les sens, avec la présence à la fois lointaine et proche de la terre en arrière-plan. En limitant au maximum les coupes et le montage, Cuarón invente une chorégraphie tout à fait originale (la première séquence est vraiment ahurissante) avec ses cosmonautes qui se déplacent dans le vide intersidéral. Peut-on encore parler de « profondeur de champ » dans un espace où les points cardinaux n'existent plus ? Toujours est-il qu'il y a dans le film un jeu constant et intelligent entre l'avant et l'arrière-plan, renforçant l'impression d'immersion pour le spectateur.

 

L'autre grande réussite, c'est le côté « minimaliste » du blockbuster. Certains gloseront sur le « réalisme » indéniable du rendu des conditions d'existence de ces cosmonautes en mission subissant une avanie qui les coupe de la terre mais, à vrai dire, ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus (en ce sens que je me fiche qu'il y ait des « erreurs scientifiques » ou pas). Ce qui me paraît le plus intéressant, c'est la manière qu'a Cuarón de réaliser un film à deux personnages dont un (pourtant une vedette!) disparaît assez vite. La trame est, dès lors, d'une parfaite simplicité : une lutte pour la survie après un accident. Ce « minimalisme » permet au cinéaste de se concentrer sur ce qu'il y a de plus passionnant dans le film : le vide, le silence, la lumière... Rien à redire, non plus, à l'interprétation des comédiens : Clooney joue toujours sa partition du séducteur rigolard et il le fait très bien (toujours un bon mot même dans les moments les plus critiques) et Sandra Bullock est parfaite dans le rôle de Ryan Jones.

Gravity, c'est entendu, est donc un excellent spectacle, à la fois tenu et intelligent. Pourtant, au risque de passer pour un « poseur » (c'est le reproche encouru lorsqu'on commet le crime de lèse-majesté!), je m'étonne qu'on le considère comme un chef-d’œuvre absolu. Et pour prendre un exemple souvent cité, il ne procure pas le vertige métaphysique d'un film comme 2001, l'odyssée de l'espace de Kubrick.

On me dira que ce n'est pas le but de Cuarón. Et je ne serais pas forcément d'accord dans la mesure où se niche, au cœur de son récit, un scénario mélodramatique qui se veut clairement une « leçon de vie ».

 

Même si je vais essayer d'en dévoiler le moins possible, il est possible que je révèle certains points du scénario et je propose donc à ceux qui n'ont pas vu le film de s'arrêter là.

Le spectateur apprend assez vite que Sandra Bullock a eu une petite fille, morte à quatre ans d'un accident stupide. Il y a donc chez cette jeune femme un désir légitime d'aller trouver dans l'espace une réponse à cette injustice métaphysique. Et tout le récit consistera à accompagner cette héroïne dans son « retour à la vie ». Friser la mort pour reprendre goût à l'existence malgré tout. Scénario mélodramatique habile mais facile (avec un retour inattendu et assez beau de Clooney), plutôt cousu de fil blanc. Et tandis que Kubrick ouvrait des perspectives vertigineuses quant au devenir de l'être humain, dans un film à la fois inquiet (l'homme dépassé par la technologie) et « ouvert » ; Cuaron propose un retour au bercail un peu étriqué. Pour Ryan Jones, toute cette aventure aboutira à une « renaissance » et le cinéaste de multiplier les symboles assez lourdingues : « cordons ombilicaux » qui flottent, position fœtale de la jeune femme quand elle atteint la première station et une scène finale quasi « new-age » où elle retrouve la « terre mère » après un passage par un grand bain amniotique.

Sur sa page Facebook, Jacques Sicard évoque un « mouvement régressif (...) qui aboutit dans un lac de nature amniotique, avec expulsion d'un module/œuf et par suite non plus le devoir mais l'amour pour une Terre à étreindre, étreindre d'une nouvelle étreinte, d'une molle étreinte morale - ainsi rendu, par péripéties distrayantes en 3D, au sein fusionnel du fondamentalisme Vert. »

 

Jugement un poil sévère mais qui pointe néanmoins quelque chose que ne parvient pas totalement à résoudre Alfonso Cuarón : ce mélange de fascination pour la technologie et ce retour presque mystique (dans le mauvais sens du terme) à notre « Mère Nature ».

 

Ces réserves n'empêchent pas Gravity d'être un excellent spectacle et d'être sans doute le meilleur film jamais réalisé en 3D. Mais de là à crier au chef-d’œuvre, il y a un grand pas que je ne franchirai pas...

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