Dans la cour (2014) de Pierre Salvadori avec Catherine Deneuve, Gustave Kervern, Féodor Atkine

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J'ai toujours eu beaucoup de sympathie pour le cinéma de Pierre Salvadori. Ils sont rares, en effet, ces cinéastes français qui, comme lui, tracent un sillon singulier au cœur du plus difficile des genres : la comédie (citons quand même Bruno Podalydès et Emmanuel Mouret).

Malheureusement, après le très agréable Après vous, on a pu constater un certain essoufflement chez lui. Hors de prix était assez médiocre et je dois avouer que je n'ai toujours pas vu De vrais mensonges (je me demande surtout si quelqu'un a vu cette œuvre passée totalement inaperçue!).

C'est donc un vrai plaisir de le voir revenir avec Dans la cour à la comédie « sociale » (sans être sociologique, Dieu merci!) qui avait fait la réussite de ses mémorables Apprentis.

Pierre Salvadori délaisse ici les hôtels de luxe de Hors de prix pour revenir à une petite copropriété parisienne où Antoine (Gustave Kervern), ex-chanteur, se fait engager comme concierge. Il fait connaissance avec un microcosme haut-en-couleur (le voisin râleur, l'immigré russe qui laisse des tracts pour une secte, l'ancien footballeur devenu junkie...) et noue une relation d'amitié avec Mathilde (Catherine Deneuve), retraitée qui sombre plus ou moins dans la dépression...

 

Salvadori commence par éviter plusieurs écueils avec ce nouveau film. Le premier, c'est celui du film réconciliateur et pittoresque sur une communauté tellement chaleureuse. Cette histoire de concierge évoque immédiatement L'élégance du hérisson de Barbery (que je ne déteste pas, d'ailleurs) et l'on craint un côté un peu émollient. Or le cinéaste ne va pas dans cette direction et conserve constamment un aspect tranchant et secret à son récit.

Le deuxième écueil était celui de la tranche de vie sans relief et du naturalisme sinistre. Or si Dans la cour est un film qui n'a rien de joyeux (si nous étions à Télérama, nous le classerions dans le genre « comédie dramatique »), le cinéaste parvient souvent à nous faire rire. Les ressorts comiques tiennent à la fois à son sens de l'observation (les personnages sont toujours très bien caractérisés sans le moindre mépris), du détail incongru (ce voisin qui aboie en pleine nuit car il a cru entendre le chien d'un squatteur dans la cour) et de la direction d'acteurs.

Le cinéma de Salvadori a toujours reposé sur des duos. Qu'ils soient masculins (Depardieu/Cluzet dans Les apprentis, Garcia/Auteuil dans Après vous) ou mixtes (Depardieu/Marie Trintignant dans Comme elle respire, Tautou/Elmaleh dans Hors de prix), ces couples font tout le sel de ses œuvres lorsqu'ils fonctionnent parfaitement. Avec Dans la cour, le cinéaste nous propose un duo totalement insolite et assez improbable. D'un côté, Gustave Kervern, nounours neurasthénique absolument parfait et, de l'autre, la reine Catherine (Deneuve) qui va encore plus loin que dans les rôles à contre-emploi qu'on lui propose désormais. Si le duo fonctionne si bien, c'est que cette relation n'est jamais soumise aux « étapes » obligées que le spectateur pourrait imaginer (méfiance, apprivoisement, amitié, disputes, amour...). D'emblée, Mathilde trouve Antoine sympathique et malgré quelques dysfonctionnement (une poire lancée dans le dos lors d'une scène très drôle), cette relation sera tenue sur la même note jusqu'au bout. C'est d'ailleurs ce qu'il y a de beau et fort dans le film: ces infimes variations qui confortent leur amitié mais qui, pourtant, n'empêcheront pas ces deux individualités de rester coincées dans leur bulle de solitude.

 

Une séquence, mémorable, dit cela très bien. Pour changer les idées d'une Mathilde de plus en plus borderline, Antoine lui propose de revisiter les lieux de son enfance. Tout se passe d'abord bien avant que notre héroïne découvre que tout a changé et commence à faire un scandale... Antoine a voulu l'aider en lui faisant retrouver ses racines pour réaliser trop tard que plus rien ne sera comme avant et que tout se fissure.

Cette obsession que Mathilde développe pour les fissures de ses murs est l'image même du film : une petite comédie du quotidien où quelque chose, de manière très souterraine, se brise et se fissure. La force de Salvadori est de ne pas jouer la carte de la « psychologie » (du passé d'Antoine comme chanteur, nous n'en saurons presque rien) mais de suggérer des béances, des fêlures, des douleurs.

 

On l'aura compris, Dans la cour est une comédie dépressive. La seule petite réserve qu'on pourrait apporter est qu'il manque à Salvadori le génie formel d'un Resnais (celui d'On connaît la chanson, sans doute la plus grande « comédie dépressive » de tous les temps) qui ferait décoller le film vers autre chose et lui donnerait plus d'ampleur. Lors d'une scène où Mathilde se fait prendre par son mari en train de coller des affiches dans le quartier, la caméra effectue de légers zooms sur le visage de l'actrice et le montage très « cut » parvient à donner ce sentiment que quelque chose vacille chez cette femme.

Mais à part cette scène, le découpage est très classique, à la limite de la platitude parfois. Il n'empêche que Salvadori parvient quand même à trouver quelques gags de « mise en scène » assez réussis.

Il faut aussi noter l'excellence des seconds rôles avec une mention particulière à Féodor Atkine, absolument parfait (et souvent hilarant) dans le rôle du mari épuisé et désabusé de Mathilde.

 

Libre à vous, ensuite, de préférer le couple Lauby/Clavier mais, pour moi, la bonne comédie française du moment, c'est Dans la cour...

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