A bloc (Voyage au cœur d’A bout de souffle)  (2008) de Gérard Courant

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J’en vois certains qui écarquillent les yeux et que j’entends déjà dire : « Non ! Il ne va pas oser profiter du  splendide « blogathon Godard/Corbucci» initié par Vincent pour nous refourguer un film de Gérard Courant qu’il est sans doute l’un des seuls au monde à avoir vu ! ». Eh bien si ! Mais ce rapprochement n’a rien d’anodin ou de gratuit puisque c’est peu dire que l’œuvre de Godard fut, sinon un modèle, une référence majeure pour l’auteur de Cœur bleu, et pas seulement parce que JLG fut, en 1981, la vedette de ce qui allait devenir l’un des plus célèbres Cinématons.


 


           D'autres cinématons en ligne sur le site de Gérard Courant  

 

Depuis le milieu des années 90, parallèlement à ses films « sériels » (Cinématon, Gare, Cinéma, De ma chambre d’hôtel, Couple…) et ses Carnets filmés ; Courant réalise ce qu’il appelle des « compressions » de films. A l’instar d’artistes comme César lorsqu’il transforme les objets, il se réapproprie un « objet culturel » (le mot est affreux, j’en conviens) et le réduit à une durée d’à peu près 3 minutes en conservant rigoureusement tous les plans. Sauf erreur, quatre films de Godard ont été à présent « compressés » : A bout de souffle, Le mépris (nous avons pu voir le résultat au festival de Nice), Alphaville et Deux ou trois choses que je sais d’elle.

Par ailleurs, Courant a utilisé quatre fois les images d’A bout de souffle pour réaliser 4 des 8 versions de Dégueulasse, clip illustrant la chanson éponyme d’Elisa Point.

Enfin, pour finir de souligner le lien qui l’unit à Godard, voilà qu’il nous propose A bloc, objet conceptuel curieux et assez fascinant. Avec ce film, Courant est parti de la version « compressée » d’A bout de souffle et l’a « décompressée » pour en faire une œuvre d’une durée identique au film originel. Sauf que pendant l’opération, le rythme du film a été modifié et donne le sentiment d’un mouvement décomposé. La bande-son, en revanche, a été conservée telle quelle.

Pour être tout à fait franc, il est assez difficile de parler d’A bloc tant ce film relève moins du « cinéma » que des arts plastiques et de l’art conceptuel. Pour ma part, j’ai songé à Gus Van Sant lorsqu’il refait quasiment plan par plan le Psychose d’Hitchcock (mais en couleurs). On retrouve chez Courant cette idée de ready made et de l’effacement de l’artiste au profit de l’objet même. Mais comme chez Van Sant, l’intérêt est dans les infimes variations que l’on peut percevoir entre les deux œuvres.

Avec A bloc, on a la sensation de revoir A bout de souffle mais ça n’est plus tout à fait le film de Godard. On s’intéresse moins aux personnages et à l’intrigue qu’au mouvement général du film qui acquiert un nouveau rythme rappelant d’ailleurs parfois certaines séquences de Wong Kar-Waï (le mouvement semble décomposé, ralenti, suspendu…). Les moments les plus étonnants de l’œuvre de Courant sont sans doute ceux où elle croise les partis pris les plus radicaux de Godard. Je pense par exemple à ces fameux jump cut  sur la nuque de Jean Seberg dans la voiture qui deviennent ici beaucoup plus fluides, comme si le procédé mis en œuvre permettait d’adoucir les saillies des raccords. De la même manière, les longs panoramiques qui suivent Seberg dans l’appartement avant la fameuse séquence finale finissent par accaparer toute l’attention et on oublie les enjeux narratifs pour se concentrer uniquement sur l’aspect chorégraphique de la scène.

 

Au-delà de son résultat plastique (que je trouve assez fascinant mais sans doute cette fascination vient du fait que j’adore A bout de souffle : je ne suis pas persuadé que le procédé fonctionnerait avec un film que je n’aime pas) ; l’expérience conceptuelle d’A bloc ne dépareille pas dans l’œuvre de Gérard Courant. On retrouve effectivement cette obsession maniaque pour « l’archivage » (les « compressions » sont, pour le cinéaste, une manière de conserver quelques traces des chef-d’œuvres du septième art) et cette manière qu’il a de saisir les images « brutes » pour les retravailler, les triturer, les décortiquer et y imprimer cette « mélancolie fétichiste » (l’expression n’est peut-être pas très heureuse : j’essaierai d’en trouver une meilleure à l’occasion : 25 DVD du cinéaste m’attendent encore sur mes étagères !) qui est assurément la marque de toute son œuvre…  

 

 


 
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