Regards sur le cinéma américain : 1932-1963 (2001) de Patrick Brion (Éditions de la Martinière. 2001)

 regards ciné us

 

Il est assez instructif de découvrir l'ouvrage de Patrick Brion après avoir lu il y a quelques temps celui de Pierre Berthomieu (voir ici). En effet, les deux livres traitent, en gros, du même sujet (l'âge classique du cinéma hollywoodien) mais leurs approches sont rigoureusement opposées.

De manière anecdotique, on soulignera d'abord que le beau-livre de Brion, contrairement à celui de Berthomieu, est un vrai régal pour les yeux : abondamment illustré de très belles photos (parfois en double page), il nous replonge avec délice dans la mythologie hollywoodienne et ses feux si particuliers.

Par ailleurs, alors que Berthomieu privilégie l'exégèse, l'examen minutieux et pointu du langage cinématographique utilisé par les cinéastes, Brion procède de manière chronologique et plutôt factuel en analysant les chefs-d'œuvre reconnus pour chaque grand genre1. Il commence par revenir sur les origines des films et par en présenter tous les aspects : le tournage (mouvementé ou pas), le casting, les difficultés sur le plateau et enfin, il analyse l'œuvre à proprement parler. Son approche critique est beaucoup plus « littéraire » que celle de Berthomieu (il met en lumière les enjeux du récit et les thèmes récurrents de l'auteur) mais elle n'en est pas moins fine. Disons qu'il s'agit d'une approche très classique mais qui oserait jeter la pierre à Patrick Brion (qu'on ne présente plus !) alors qu'il mériterait qu'on lui érige une statue pour cette manière qu'il a eut de transmettre sa passion du cinéma à des générations de cinéphiles !

 

Si l'approche de Berthomieu semble moins traditionnelle, celle de Brion a le mérite de ne pas faire « d'impasses » (Ray, Minnelli, Sirk ou Albert Lewin sont traités à leur juste valeur) et de proposer un panorama assez complet des genres (à travers les titres les plus emblématiques) qui firent la légende d'Hollywood de l'arrivée du parlant au début des années 60. Ce tableau est extrêmement précis puisque Brion ne fait pas mentir sa réputation de cinéphile « à fiches », notant avec une minutie confinant à la maniaquerie les moindres détails pour chaque film : casting complet -de la vedette aux plus petits rôles- chiffres (durée de tournage, recettes...) et anecdotes (acteurs envisagés avant ceux finalement choisis, recensement des films où l'on peut apercevoir des extraits des chefs-d'œuvre analysés, etc.)

C'est ainsi que le lecteur pourra apprendre que David Niven et James Cagney furent figurants dans Les révoltés du Bounty de Frank Lloyd tandis que la célèbre Mozelle Miller fut la doublure main d'Olivia de Havilland pour le plan de l'alliance dans Autant en emporte le vent ! Pour ce film, Brion va même jusqu'à déterminer le pourcentage des scènes réalisées par chaque cinéaste associé au projet : 55% pour Fleming, (93 jours de tournage), 15% pour Sam Wood (24 jours de tournage), 5% pour George Cukor (18 jours de tournage), 15% pour William Cameron Menzies et enfin 1% revenant à B.Reeves Eason !

 

Cette démarche extrêmement méticuleuse ne nuit jamais à l'intérêt que l'on peut porter à ce livre. D'une part, parce que la passion de Brion est communicative et qu'on ne rêve que de revoir La féline ou Johnny Guitar après l'avoir lu; d'autre part, parce qu'elle permet de poser un regard assez original sur ce cinéma « classique ». Si l'historien s'attache avec raison à la « patte » de l'auteur et à la manière dont les cinéastes ont pu imposer un regard personnel au sein des studios, il montre également le rôle primordial de toutes les équipes : le producteur (quid de la comédie musicale hollywoodienne sans le génial Arthur Freed?), le scénariste (surtout lorsque parmi eux on retrouve des gens comme Chandler ou Faulkner), le décorateur, l'opérateur... En ce sens, il rejoint la thèse de Berthomieu sur une sorte d'équilibre parfait du classicisme hollywoodien, navigant entre les exigences d'un studio, ses moyens et sa « politique » (films fantastique à la Universal, films « sociaux » à la Warner...), les talents multiples regroupés au sein d'une équipe et la personnalité d'un artiste cherchant à imposer sa « vision ».

 

Faut-il alors encore préciser que cette balade au cœur des plus grands films classiques qui nous invite à côtoyer les plus grands noms du cinéma américains (Ford, Hawks, Lubitsch, Hitchcock, Welles, Sirk, Walsh, Minnelli...) et à revivre les plus folles aventures (Cf. le tournage houleux de Cléopâtre de Mankiewicz) est tout simplement passionnante?

 

PANDORA.jpg

 


1 L'ouvrage est en fait une sorte de compilation des livres que l'historien du cinéma a consacrés aux grands genres : le film noir, le fantastique, la comédie musicale, le western, etc.

Retour à l'accueil