The french love (1972) et Le Bordel 1900 (1974) de José Benazeraf (L.C.J Editions). Sortie le 7 mai 2013

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Il convient de rendre grâce aux éditions L.C.J qui rééditent aujourd’hui ces deux films de José Benazeraf. Il est, en effet, urgent de redécouvrir l’œuvre de ce cinéaste disparu en décembre dernier que beaucoup réduisent au porno dont il deviendra l’un des plus infatigables artisans après avoir été l’un des pionniers du genre.  

The french love et Le bordel 1900 se situent à un moment charnière de sa carrière. Après avoir donné au cinéma « sexy » une dimension existentialiste et poisseuse dans les années 60 (voyez Joe Caligula, braves gens, vous ne le regretterez pas !), Benazeraf s’est dirigé vers un cinéma érotique de plus en plus lyrique et intellectuel, mêlant aux étreintes les plus torrides des enjeux politiques et esthétiques toujours étonnants (voir des films presque abstraits comme Le désirable et le sublime ou Frustration). Jusqu’au milieu des années 70, ses films deviennent de plus en plus osés et c’est en 1974 qu’il franchit le pas de la pornographie le temps de séquences additionnelles dans certaines versions d’Adolescence pervertie et Black love.

Les deux œuvres présentées en DVD restent « soft » mais témoignent à leur manière de la façon dont Don José s’est emparé du genre pour le renouveler.

 

Le Bordel 1900 ne compte pas parmi ses grandes réussites. Il s’agit d’une œuvre mineure qui décrit sous forme de saynètes débridées la vie quotidienne d’un bordel de province à la veille de la première guerre mondiale. Elle permet à Benazeraf de concilier le pire et le meilleur de son cinéma. Le pire, c’est tout simplement la première séquence où un type, casque à pointe sur le crâne, besogne à la hussarde une jolie prostituée. Le cinéaste se risque au burlesque et à la comédie érotique et l’on craint un instant un gros nanar dans le style du Diable rose de Pierre B. Reinhard.

Je reste persuadé que l’érotisme est le genre qui se marie le moins avec la comédie dans la mesure où la gaudriole franchouillarde guette à chaque instant. Et d’une certaine manière, Le bordel 1900 est à Benazeraf ce que Célestine, bonne à tout faire est à Jess Franco : une tentative pas totalement convaincante de mettre le sexe au service du rire et d’une certaine forme de subversion. On sourira donc devant le panel de notables que le cinéaste met ici en scène (un pharmacien, un procureur, un curé…) pour les ridiculiser et révéler leur hypocrisie. Les cinéphages repèreront d’ailleurs dans un petit rôle (de sous-préfet bègue) un Philippe Castelli assez tordant.

Mais heureusement, Benazeraf se distingue des tâcherons qui œuvrèrent également dans l’érotisme rétro (le film pourrait s’apparenter à la défunte Série rose que diffusait autrefois FR3) et sait filmer les corps. Lorsqu’il se contente de laisser sa caméra caresser amoureusement les corps de ses splendides actrices en musique, nous épargnant ainsi les cris et gémissements de rigueur, Don José redevient unique. Et à ce titre, le « meilleur » que j’évoquais plus haut est une séquence fascinante où une des prostituées devient la victime sacrificielle d’une espèce de cérémonie profane éclairée à la bougie. Le rythme languide de ce cérémonial, les éclairages rougeoyants, le mélange d’amour et de mort (le prêtre qui officie trace une croix de sang sur le corps allongé de la jeune femme) concourent à un envoûtement assez inédit dans le cadre d’un genre assez balisé.

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Réalisé deux ans auparavant, The french love compte assurément parmi les jolies réussites de Benazeraf. Et pourtant, l’argument de départ est bête comme chou : de passage en France pour couvrir une conférence sur le Viêt-Nam, un journaliste américain (Brian) tombe sous le charme de deux hôtesses de l’air aux mœurs légères. Séduit par ces deux enjôleuses, il réalise par la suite que cette histoire n’était qu’un jeu pour les donzelles et ne le supporte pas…

« Le gaullisme n’est pas une mystique, c’est une mystification », s’exclame l’une des deux hôtesses lorsque Brian fait un éloge du pompidolisme triomphant et y voit une légitime continuation du gaullisme. Pour le cinéaste, il s’agit donc d’opposer à une vision naïve – américaine- de la France, une image plus juste et plus contestataire de la réalité sociale. Le temps d’une séquence assez étonnante (dans la mesure où elle a dû être tournée à l’arrache, sans autorisation), une des hôtesses se joint à une grande manifestation pour le service public et… la retraite à 60 ans (nous sommes, je le rappelle, en 1972) ! Chez Benazeraf, la sexualité rime avec contestation et reste un moyen de faire voler en éclats les principes, d’explorer les territoires sacrés de la liberté la plus absolue. Brian représente la morale traditionnelle (famille, fidélité…) tandis que Lucile et Corinne remettent constamment en question ladite morale pour assouvir tous leurs désirs.

La première partie de The french love est relativement classique et linéaire. Après une très belle séquence d’amour à trois en clair-obscur, très bien filmée (avec notamment de belles plongées), le film bascule dans une dimension beaucoup plus onirique. Il s’agit de la fameuse séquence d’orgie mondaine troublée par l’arrivée impromptue d’inquiétants motards. Là encore, Benazeraf abandonne son récit pour ne plus se concentrer que sur un long et sensuel cérémonial où la caméra glisse sur les corps sculptés par l’obscurité et des éclairages rouges. La musique et quelques soupirs prennent le pas sur d’éventuels dialogues et le sens du montage du cinéaste finit par nous ensorceler.  

A la suite de ce morceau d’anthologie, le film s’achève par une longue course-poursuite entre Brian et celle qui l’a trompé. Mais là encore, le cinéaste nous installe dans un univers beaucoup plus flou et insolite. Les personnages traverses des lieux improbables (on pourrait écrire un article entier sur les décors de The french love !) et se retrouvent face à face de manière totalement irréaliste. Nous sommes encore dans une sorte de lieu fantasmé, onirique qui évoque les grands moments du Désirable et le sublime et de Frustration.

 

Loin de l’érotisme creux et formaté, ces deux films viennent à point nommé pour nous redire à quel point José Benazeraf est un cinéaste important. Espérons désormais que ces deux titres (LCJ avait déjà réédité Frustration) seront suivis de beaucoup d’autres…

 

NB : En bonus sur les deux DVD, on retrouvera la consternante émission (c’est la première fois que je le voyais) La quotidienne du cinéma où Benazeraf fut invité quelques mois avant sa mort. Il est assez émouvant d’entendre parler le cinéaste même si les animateurs qui l’entourent ne cessent de le couper et de poser des questions d’une rare stupidité.

Notons également que si la copie du Bordel 1900 est assez moyenne (surtout au niveau du son), celle de The french love est plutôt belle (là encore, quelques scories au niveau du son). 

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