Tonnerre (2013) de Guillaume Brac avec Vincent Macaigne, Solène Rigot, Bernard Menez. Sortie le 29 janvier 2014

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De tous les jeunes cinéastes français ayant tourné leurs premiers films ces dernières années, Guillaume Brac est sans doute le plus singulier et le plus enthousiasmant. J'étais littéralement tombé sous le charme de son moyen-métrage Un monde sans femmes, comédie sentimentale possédant un style et un ton déjà très affirmés. Il y avait du Rozier dans cette balade estivale, joyeuse et mélancolique.

Avec Tonnerre, son premier long-métrage, Brac retrouve son acteur fétiche Vincent Macaigne. Il incarne cette fois un musicien de rock qui a décidé de passer quelques mois en Bourgogne (à Tonnerre, plus précisément) pour préparer au calme son nouvel album. Il rencontre Mélodie (Solène Rigot), une jolie journaliste locale de qui il va s'éprendre...

 

Le film débute comme une comédie sentimentale où l'on retrouve ce qui nous avait ravis dans Un monde sans femmes : une manière de capter sur le vif des instants précieux et drôles avec un naturel et une spontanéité assez stupéfiants. Le cinéaste mêle comédiens professionnels et gens du cru et parvient à rendre ces confrontations savoureuses. D'ores et déjà, la séquence avec les viticulteurs faisant goûter du Chablis au couple Maxime/Mélodie ou celle avec le vendeur de sapins morvandiaux sont déjà anthologiques. Il y a également cette séquence du repas où Bernard Menez invite l'une de ses conquêtes et où Brac renoue avec le naturel d'un Maurice Pialat (le cinéaste, présent hier, nous a dit très justement que pour obtenir ce résultat, il n'hésitait pas à découper les séquences et que c'est le son – celui qui parle est souvent hors-champ- qui assure, au montage, la continuité du mouvement). Le spectateur est sous le charme de cette belle histoire d'amour entre un homme fragile mais néanmoins charismatique (voir l'excellente scène où Macaigne se met à danser comme un fou) et cette jeune femme gracieuse et retrouve avec bonheur ce ton qui fit la grandeur du cinéma de Jacques Rozier (la partie de ski de fond, avec les fous-rires de Solène Rigot, est tout simplement merveilleuse). Si le film s'était contenté de suivre les sentiers buissonniers de la comédie sentimentale à la Rozier, il aurait très séduisant mais il est probable que la critique aurait reproché à Guillaume Brac de refaire Un monde sans femmes en hiver.

Du coup, le cinéaste ose une vraie rupture de ton lorsque Mélodie quitte inexplicablement Maxime. Le film s'aventure alors sur des pistes plus graves, évoquant à la fois le désespoir qui étreint après une rupture amoureuse (Macaigne traduit parfaitement ce sentiment d’étouffement) mais également la relation complexe entre Maxime et son père. Il est tant de saluer la performance de Bernard Menez, absolument génial dans une composition qui évoque ses rôles passés chez Pascal Thomas et Jacques Rozier (le séducteur un peu dérisoire qui, de plus, a désormais atteint un âge respectable). Il est à la fois très drôle tout en parvenant à donner une véritable émotion à son personnage lorsqu'il est question de la mère disparue.

 

C'est un vrai pari pour Guillaume Brac que de jongler avec les émotions et de passer de la comédie à un drame assez lourd. Pourtant, le cinéaste sème des petits cailloux dès la première partie. Tout d'abord, il fait dire à Bernard Menez un poème de Musset (La nuit d'octobre) le temps d'une scène hilarante (le père s'adresse à son chien, sensible à la poésie) mais les vers qu'il récite annoncent le drame futur (« honte à toi qui la première/ m'a appris la trahison/ Et d'horreur et de colère/ m'a fait perdre la raison »). De la même manière, cette petite fille qui récite « Il pleure dans mon cœur/ comme il pleut sur la ville » annonce la profonde mélancolie qui va baigner la deuxième partie du film. Le père de cette fille est un ami d'enfance de Maxime qui lui fait visiter la maison qu'il est en train d'aménager et lui montre également un revolver. La scène est d'une intensité émotionnelle rare, qui préfigure les gouffres qui peuvent s'ouvrir aux pieds d'un cœur à la dérive.

Dès que Maxime se fait abandonner, le film devient imprévisible et l'on ignore tout le temps ce que le personnage va être capable de faire. Brac joue habilement sur le montage pour laisser planer cette ambiguïté. A un moment donné, Maxime se trouve derrière les fenêtres d'une pizzeria, isolé dans le plan, à regarder Mélodie et son petit ami. Il vise ce dernier avec le revolver et le cinéaste raccorde ce geste avec la main de Maxime froissant un sac en papier dans sa voiture. Le bruit que fait ce sac est véritablement assourdissant (parce qu'il vient après ce geste terrible) et donne un coup au cœur.

 

Pour être tout à fait honnête, la partie « dramatique » est un peu moins séduisante que la partie « comédie ». Certains passages paraissent un poil plus faibles, peut-être parce que Macaigne retrouve un personnage semblable à celui qu'il tient dans un film que j'ai détesté : La bataille de Solférino. Là encore, on le retrouve en sangsue « border line » qui paraît à deux doigts de sombrer dans la folie et la violence (voir la scène du stade de foot où il est refoulé par la sécurité).

 

Mais Brac parvient à trouver un équilibre entre l’empathie que le spectateur ne doit pas perdre pour ce personnage et la distance qui s'instaure logiquement lorsqu'il commence à péter un câble. C'est d'ailleurs la beauté de son cinéma : filmer des individus qui n'ont rien d'héroïque et qui doivent composer avec leurs petites lâchetés ou faiblesses quotidiennes (comme nous tous) en refusant de les juger et en offrant même de les sauver. Je n'en dirai pas trop mais ce footballeur que nous détestons au début (ce fut mon cas), Brac lui offre une scène que je trouve bouleversante et qui finit par le « racheter ».

 

Tonnerre confirme donc la singularité de ce cinéaste et son immense talent. Le film ne se conclut pas de manière « fermée » mais sur une belle scène de rapprochement entre le père et le fils.

Il fait encore très froid dehors mais malgré les épreuves, les cœurs se sont un peu réchauffés...

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