Noce blanche (1989) de Jean-Claude Brisseau avec Vanessa Paradis, Bruno Crémer, Ludmila Mikaël, Véronique Silver

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Mes lecteurs fidèles savent que j'ai pour Jean-Claude Brisseau une admiration sans borne et que je le considère comme l'un des plus grands cinéastes français en activité. Noce blanche est un film un peu particulier dans sa filmographie : après une série de films âpres et ancrés dans la réalité sociale (La vie comme ça, De bruit et de fureur), il tourne une œuvre plus classique qui rencontrera un succès public assez inattendu qui peut sans doute s'expliquer par la teneur de son sujet (une passion amoureuse entre un professeur de philosophie bourru et son élève) et par la présence de la toute jeune Vanessa Paradis décrochant à 16 ans un premier rôle mémorable au cinéma.

 

En dépit de ses aspects sulfureux, Noce blanche est un film plutôt consensuel, variation classique sur un thème éternel qui inspira autant les écrivains que les cinéastes : le désir et l'amour d'un homme mûr pour un tendron. Mais alors que l'adolescente paraît, dans un premier temps, n'être qu'un petit animal fragile et blessé ; on réalisera que c'est elle qui tire les ficelles et manipule son amant à sa guise. On pense à la fois à La femme et le pantin de Loüys (porté à l'écran par Sternberg et Buñuel), à Lolita de Nabokov et surtout à L'ange bleu de Sternberg, notamment dans ces scènes où Mathilde provoque délibérément son vieil amant en s'affichant aux bras d'autres garçons.

 

Avouons-le tout de suite, Noce blanche est sans doute le moins intéressant de Brisseau. On n'y retrouve ni l'âpreté qui firent la puissance de ses premiers films, ni ses échappées métaphysiques qui lui permirent toujours de transcender le terne naturalisme. Son mélodrame est un peu convenu, moins habité qu'il le sera trois ans plus tard avec le superbe Céline. Le cinéaste peine ici à faire vibrer les sentiments et la passion. Les comédiens ne sont pas en cause : Vanessa Paradis, passés les préjugés que j'avais contre elle au moment de la sortie du film, s'en tire plutôt pas mal et à une vraie présence à l'écran. Entre ingénuité et perversion, elle est la parfaite Lolita. Quant à Crémer, il est très bon : bloc de granit qui se fissure petit à petit. Que ça soit physiquement (sa stature, sa voix caverneuse) et par le rôle qu'il incarne (un professeur, ancien métier de Brisseau), il est un double évident du cinéaste qui exprime ici un fantasme de transmission (voir le très beau et méconnu A l'aventure) et « d'éducation » qui traversera toute son œuvre.

Malheureusement, tout cela est un peu trop retenu et la mise en scène est d'une sagesse qui frise parfois une certaine platitude. Noce blanche manque de ce lyrisme si particulier qui rendra bouleversants des films comme Céline, Choses secrètes ou encore Les savates du bon dieu.

Il est assez frappant de constater que Brisseau cherche à en dire le moins possible sur le personnage de Mathilde : son passé, sa famille, ses relations étranges... Mais ce qui aurait pu donner au film une certaine profondeur, une opacité finit par produire un effet inverse et on a la sensation que le cinéaste n'ose pas totalement accompagner ses personnages au bout de leur passion, qu'il se drape dans une retenue un peu trop calibrée.

 

Je viens d'exposer les réserves qui me font dire que Noce blanche est un film mineur dans la filmographie de Jean-Claude Brisseau. Mais qu'on ne se méprenne pas : c'est néanmoins un joli film qui comporte même quelques très beaux moments. L'un de ceux-là, c'est le moment où Mathilde se lève et, au tableau, livre son exposé sur l'inconscient. Ici, la mise en scène se fait presque « godardienne » avec un travail intéressant sur le chevauchement des sons (la musique qui se lève, une voix d'un autre élève qui s'élève hors-champ...). Cet « emballement » se poursuit ensuite par le début de la passion et de très jolies scènes bucoliques où le cinéaste retrouve son sens du lyrisme en frisant le ridicule (ces cartes postales des amants courant dans les herbes hautes sont pourtant très émouvantes). Dans le même style, on soulignera la beauté du plan final qui annonce clairement l'esthétique de Céline.

 

Mais je me demande si, au bout du compte, ce n'est pas le rôle de la femme du professeur qui m'a le plus touché. Incarnée par la divine Ludmila Mikaël, ce type personnage revient régulièrement dans le cinéma de Brisseau : celui du « témoin ». Comme Lisa Hérédia dans Céline, elle accompagne le « héros » sans pouvoir vraiment toucher de doigts la passion qui le submerge. Elle est donc à la fois en retrait mais ce rôle un peu ingrat est aussi ce qui permet au film de glisser vers une autre direction, plus douloureuse (la terreur est parfois proche), plus secrète.

 

Ce sont ces personnages un peu sacrifiés par le récit mais pas par la mise en scène qui font, malgré tout, le prix du cinéma de Brisseau (soulignons aussi le rôle de Véronique Silver, la « boiteuse » de La femme d'à côté, qui tient elle aussi un rôle ingrat de CPE mais parvient à donner une certaine émotion à ce personnage).

 

Même mineur, un film de Brisseau offre plus de plaisir de cinéma que les trois quarts de la production cinématographique française !

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