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Un étrange voyage (1981) d'Alain Cavalier avec Jean Rochefort, Camille de Casabianca
Pater (2011) de et avec Alain Cavalier et Vincent Lindon (2 DVD. Editions Pathé)

La carrière d'Alain Cavalier est l'une des plus singulières qui soit. Il débute au moment de la Nouvelle Vague mais s'en
distingue en s'intéressant à des sujets politiques (la guerre d'Algérie dans Le combat dans l'île et L'insoumis) et en faisant tourner les plus grandes stars du moment
(Jean-Louis Trintignant, Romy Schneider, Alain Delon ou encore Catherine Deneuve dans La chamade, sans doute son film le plus raté).
Puis peu à peu, son cinéma va se débarrasser de toute fioriture et évoluer vers un dépouillement de plus en plus marqué. C'est
pourtant à cette occasion qu'il connaît son plus gros succès avec Thérèse et qu'il quitte ensuite les circuits traditionnels pour tourner tout seul, avec de petites caméras vidéo des
chefs-d’œuvre comme Le filmeur ou Irène.
Un étrange voyage est un peu un film charnière dans la carrière de Cavalier. Tourné encore dans le cadre d'une économie
« classique » du cinéma (35 mm, un acteur très célèbre- Jean Rochefort- en vedette...), c'est aussi un film qui s'inscrit dans la veine des films plus épurés du cinéaste (Ce répondeur ne
prend pas de message, Martin et Léa). Le découvrir et revoir le très beau Pater (voir ma critique ici) au même moment est une expérience passionnante car les deux films résonnent d'une manière très particulière.
Anecdotiquement, c'est la première fois depuis Un étrange voyage que Cavalier a fait appel à un acteur chevronné pour Pater (Vincent Lindon, qui n'a peut-être jamais été aussi
bon). Mais ce sont surtout deux films qui tournent autour de la question de la paternité et de la difficulté à n'être plus simplement « un fils ».
Un étrange voyage est tiré d'un fait divers que Cavalier raconte dans le court-métrage Le pâtissier japonais
(en bonus du DVD) : l'histoire d'une vieille femme qui disparaît lors d'un voyage en train et des recherches menées par son fils pour la retrouver. Voilà donc Pierre (Jean Rochefort) qui décide
de marcher le long de la voie ferrée entre Troyes et Paris pour retrouver sa vieille mère disparue. Il effectuera cet « étrange voyage » avec sa fille Amélie (Camille de Casabianca, la véritable
fille d'Alain Cavalier), ce qui lui permettra de renouer avec elle.
Je parlais donc d’œuvre « charnière » à propos de cet Étrange voyage. En effet, on retrouve ici des motifs que
développait le cinéaste dans ses œuvres précédentes. Le côté « road movie » décalé rappelle le très beau (et méconnu) Le plein de super tandis que le caractère intimiste du film renvoie
à Martin et Léa. Avant que ne débute réellement les recherches des deux personnages, Cavalier prend soin de les filmer dans leur environnement quotidien. Il se trouve qu'Amélie est un
personnage solitaire qui souffre visiblement de boulimie et on la voit, dans son petit appartement, s'empiffrer de gâteaux et autres aliments plus ou moins identifiés. La solitude et le mal-être
de cette jeune femme rappelle un peu cet étonnant essai qu'était Ce répondeur ne prend pas de message, chronique d'un désespoir absolu.
Avant d'aborder le virage que l'on sait, le cinéaste commence déjà à s'approcher des visages, à privilégier les silences, les
regards, les non-dits et à s'affranchir des artifices d'un scénario bien charpenté.
Mais là où le film séduit le plus, c'est dans sa manière de traiter (de manière assez originale) le rapport père/fille. Avec une
mère assez envahissante (on ne la verra jamais) et ses habitudes de vieux célibataire insouciant et désinvolte, Pierre reste à jamais un « fils ». C'est sans doute pour cela qu'il s'est éloigné
progressivement de sa fille qui n'arrive pas à le voir comme un père. Ce voyage va être pour eux un moyen de se rapprocher, de se comprendre. Avec cette mère disparue, c'est aussi l'occasion pour
Pierre d'apprendre à devenir père, à n'être plus « entre les deux » comme il l'explique le temps d'une jolie scène (si sa mère meurt, il comprend alors qu'il est le prochain et qu'il n'y a plus
personne "devant" lui).
Significativement, Cavalier confie qu'il a longuement hésité à interpréter ce rôle de père déboussolé (il a co-écrit le scénario
avec sa fille) mais qu'il n'a finalement pas pu. Il lui faudra 30 ans pour enfin oser franchir le pas dans Pater. Et là encore, il s'agit d'une histoire de transmission et de filiation,
celle de ce président qui considère son premier ministre (Lindon) comme son véritable fils.
Le plus beau du film, à mon sens, reste cet instant où Cavalier se contemple dans un miroir après une opération de chirurgie
esthétique. Il s'est fait ôter un petit morceau de chair pendant sous son menton parce que son père avait le même et qu'il détestait cette caractéristique physique. Mais en monologuant devant sa
glace, il réalise petit à petit qu'il est devenu le « clone » de ce père à qui il ne voulait surtout pas ressembler. Il dit alors quelque chose du style « Je suis devenu lui et je l'aime
».
D'Un étrange voyage à Pater, il y a le parcours d'un homme incapable de sortir de son rôle de fils et qui
finit malgré tout par assumer celui de père...

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