Le songe de la lumière (1992) de Victor Erice avec Antonio López

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Très peu connu en raison de la discrétion et la rareté de son œuvre (trois long-métrages en 35 ans), Victor Erice a pourtant signé le plus beau film espagnol des années 70 (L’esprit de la ruche, un chef-d’œuvre absolu à découvrir toutes affaires cessantes) et il n’est pas totalement saugrenu de le considérer comme l’un des plus grands cinéastes espagnols en activité.

En découvrant Le songe de la lumière, « documentaire » sur le peintre Antonio López Garcia et les étapes de sa création picturale, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à un autre film espagnol contemporain (que je n’aime pas du tout !) : La soledad de Jaime Rosales. 

Les deux œuvres n’ont strictement rien à voir sauf que les deux cinéastes marquent résolument leur attachement à une mise en scène extrêmement rigoureuse et composée pour parvenir à des résultats radicalement opposés.

D’un côté (Rosales), on peut voir la dérive d’un certain cinéma d’auteur sursignifiant dont chaque plan parfaitement élaboré (géométrisation du cadre, utilisation du split-screen…) finit par asphyxier toute émotion tandis que de l’autre (Erice), c’est de la rigueur que naît cette émotion car le cadre n’a rien de surplombant et ne cherche pas à asséner un discours préexistant. En ce sens, le cinéaste peut fort bien reprendre à son compte les deux mots d’ordre du peintre : « ordre et sentiments ».

Difficile de définir Le songe de la lumière tant ce film, qui s’avance sous les auspices d’un documentaire classique sur le peintre et sa création, emprunte vite des chemins de traverse et fait de López un véritable personnage de « fiction » autant qu’un alter ego d’Erice.

Le film retrace le cheminement méticuleux d’un artiste décidé à prendre le cognassier de son jardin comme sujet de sa prochaine toile. Ce qui frappe d’abord, c’est la rigueur avec lequel le peintre procède : composition rigoureuse autour d’une horizontale et verticale clairement déterminées (au fil de plomb), lignes directrices tracées à la règle et au compas, repères marqués directement sur l’arbre et les fruits… A cette rigueur ne laissant aucune place au hasard répond la rigueur des plans d’Erice s’attachant avec minutie aux moindres gestes du peintre. Outre le travail de création à proprement parler, il filmera les conversations quotidiennes entre López et son épouse ou ses discussions avec un ami peintre ou une chinoise intéressée par son travail.  

Tous ces moments apparemment anodins permettront d’offrir un éclairage nouveau sur la démarche du peintre et le pourquoi de son Art.

Ce qui touche néanmoins le plus dans Le songe de la lumière, c’est la manière dont l’émotion, le « sentiment » naissent de cet ordre rigoureux. La preuve la plus directe ? Cette radio qu’écoute López et qui diffuse la rumeur du monde (en l’occurrence, les prémisses de la première guerre du Golfe). Il ne s’agit pas, encore une fois, d’asséner un discours mais de rester ouvert à l’Autre, au monde. Dans la pratique du peintre, cela se traduit par son extrême attention à la lumière qui nimbe parfois les coings. Il souhaiterait saisir sur sa toile cette lumière mais il reste dépendant du hasard, des aléas climatiques (nous sommes en automne) et d’un présent qui se dérobe sans arrêt. Du coup, ce qu’il avait commencé comme une toile peinte se transformera en un dessin. La rigueur n’empêche pas l’inachèvement, le mystère, l’opacité du Réel qui se dérobe sans arrêt. De la même manière, il n’hésitera pas à reprendre toute la composition de sa toile sur les conseils avisés de son ami : la rigueur ne signifiant pas la rigidité.

Ce que le peintre expérimente au quotidien fait également la grandeur du cinéma d’Erice, capable d’ordonner ses plans avec un implacable sens de la composition tout en les laissant ouverts au hasard, à l’inachèvement (d’où ces plans presque « hors sujet » des ouvriers polonais s’affairant dans la maison du peintre ou encore ces variations de grains de l’image puisque certaines séquences semblent avoir été tournées en vidéo). A travers le portrait de López, le cinéaste s’interroge sur le propre sens de sa création. A la fin du film, il place le pied de sa caméra à l’exact endroit où le peintre (qui avait lui-même mis des marques au sol) a regardé son arbre fruitier. S’il a pu tout au long du film faire varier les valeurs de cadre (du plan général au gros plan), Erice questionne in fine la notion de point de vue : où et comment se placer le mieux pour saisir le mystère du Réel ? A cela s’ajoute la dimension essentielle au cinéma : celle du temps. Alors que le peintre cherche à figer l’instant (d’où ces marques qu’il trace sur les feuilles, fruits et branches qui lui permettent de « corriger » les variations infligées à la nature par le temps), le cinéaste, au contraire, cherche à saisir le côté fugace des choses, chargeant le moindre plan d’une émotion qui renvoie à la fois à l’enfance comme dans L’esprit de la ruche (ces gros fruits dorés filmés amoureusement) et à la mélancolie du temps qui passe (le pourrissement des fruits qui rappelle un peu la thématique du Zoo de Greenaway).

Lorsque sa femme fait poser López et qu’il s’endort sur son lit, c’est vraiment une image de « la mort au travail » que parvient à saisir Erice, achevant de faire du Songe de la lumière une œuvre secrète, hantée par la Beauté et la cruauté du temps qui passe…

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