Mercredi 7 novembre 2012 3 07 /11 /Nov /2012 19:26

Holy Motors (2012) de Leos Carax avec Denis Lavant, Edith Scob, Eva Mendes, Michel Piccoli, Kylie Minogue (Éditions Potemkine/ Agnès B.)

Sortie le 6 novembre 2012

 titre holy motors

Plutôt que de vous infliger une nouvelle critique de ce film dont j'ai déjà parlé il y a quatre mois (voir ici), je vous propose, à l'occasion de la sortie du film en DVD, un petit jeu de correspondances entre le dernier opus de Leos Carax et un certain nombre de références cinématographiques. Holy Motors est un film sur le cinéma, une œuvre réflexive mais avant tout poétique où le cinéaste brasse toute sorte d'images pour susciter l'émotion et approcher une certaine idée du « beau ». Plus qu'aucun autre film, il nous invite à la rêverie et à tisser des liens (réels ou totalement imaginaires puisqu'il est certain, par exemple, que Carax n'avait vu ni le Resnais, ni le Cronenberg lorsqu'il a débuté son tournage) avec toute une mémoire cinéphile. Alors moteur et... action !

 

1- In girum imus nocte et consumimur igni (Debord)

 

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« Par ailleurs, quelle que soit l'époque, rien d'important ne s'est communiqué en ménageant le public, fût-il composé des contemporains de Périclès ; et, dans le miroir glacé de l'écran, les spectateurs ne voient présentement rien qui évoque les citoyens respectables d'une démocratie.

Voilà bien l'essentiel ; ce public si parfaitement privé de liberté, et qui a tout supporté, mérite moins que tout autre d'être ménagé. »

 

2- Le sang d'un poète (Cocteau)

 

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Comme Cocteau, Carax nous invite à « traverser le miroir » et à entrer dans un univers qui défie les lois de l'attraction. Le cinéma, tel qu'il a existé, est en train de disparaître et il s'agit donc de lui redonner une forme plus « poétique » en mêlant des éléments disparates (cinéma de genre, effets spéciaux futuristes, réalisme...). Holy Motors est à la fois un film de somnambule (avec ce que cela suppose de rêverie et d'imaginaire) et de funambule (toujours sur le fil, entre le grotesque et le sublime).

 

3- Vous n'avez encore rien vu (Resnais)

 

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Étonnant comme deux des plus grands films de cette année adoptent une forme rétrospective. Carax comme Resnais semblent revenir sur leurs cinémas respectifs et l'on pourrait aussi dire d'Holy Motors qu'il est une sorte d'adaptation du mythe d'Orphée (Cocteau toujours!) et d'Eurydice puisque Monsieur Oscar va parcourir différents cercles de l'Enfer (la misère extrême de la mendiante roumaine, la confrontation au monstre, la mort...) pour retrouver la femme qu'il a aimée (Kylie Minogue dans la superbe séquence de la Samaritaine) et revenir à la maison. Et même si ces deux films sont hantés par la mort, ils ne sont ni tristes, ni morbides. Juste ailleurs.

 

4- Cosmopolis (Cronenberg)

 

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Tout le monde l'a noté mais, à Cannes, la limousine de Robert Pattinson et celle de monsieur Oscar ont chacune témoigné à leur manière d'un certain état de notre monde actuel. Pour Cronenberg, elle est le dernier signe ostensible d'un capitalisme courant à sa faillite tandis que pour Carax, elle symbolise une certaine forme de cinéma en train de disparaître (celui de la grosse machinerie, des moteurs...). Dans les suppléments, on peut entendre Carax s'expliquer à ce propos et évoquer une certaine dialectique entre le montré (la limousine est un véhicule fait pour être vu) et le caché (elle attire tous les regards mais son habitacle reste opaque) qui entre parfaitement en résonance avec le propos que le film tient sur la beauté et le cinéma : quelque chose qui se voit immédiatement mais qui se dérobe et se dissimule également.

 

5- Tokyo (Leos Carax)

 

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Il ne s'agit plus de références mais de retrouvailles avec le personnage de Merde, faune érotomane et anarchiste, à qui Carax avait donné naissance dans le film collectif Tokyo. Outre l'énergie brute du personnage et sa singularité extrême (c'est la figure même de l'altérité), Merde permet une fois de plus à Carax de méditer sur la beauté. En effet, notre Diogène des temps modernes enlève la belle Eva Mendes et la séquestre dans son antre (dans les égouts). Alors qu'on pense qu'il va la déshabiller, il lui arrache ses vêtements pour lui confectionner une espèce de burqa et la dissimuler à notre regard. Là encore, ce que la beauté du mannequin pouvait avoir de stéréotypé et de « commun » devient autre chose qui se révèle lorsqu'elle est paradoxalement voilée. Impossible d'atteindre immédiatement la Beauté si l'on n'appréhende pas d'abord l'opacité du Réel...

 

6- A nos amours (Pialat)

 

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Dans cette séquence où Monsieur Oscar va chercher sa fille à la fin de sa première soirée, Carax met sans doute beaucoup de lui et de ses interrogations de père. Le passage est celui qui évoque le plus (avec celui du vieil homme qui meurt devant sa nièce) le cinéma « d'auteur » réaliste. Mais comme chez Pialat, le naturalisme est transcendé par le corps même du personnage qui parvient à faire passer quelque chose d'universel sur les questions de filiation. Cette jeune fille timide et mal dans sa peau est l'image même de monsieur Oscar qui, pour le coup, est aussi bien Denis Lavant que Leos Carax. Quelque chose de très fin advient dans ce face-à-face a priori banal où le père finit par lâcher : « Ta punition, c'est d'être toi et d'avoir à vivre avec ça »...

 

 

7- Histoires extraordinaires (Louis Malle)

 

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Holy Motors est un grand film sur l'acteur et sur le double. Qui a-t-il de l'acteur dans les rôles qu'il joue et qu'est-ce que nous pouvons projeter d'universel dans les habits qu'endosse l'acteur ? Dans ce passage clairement inspiré du cinéma noir (ça pourrait aussi être une nouvelle version du Volte-face de John Woo), Denis Lavant tue son double mais il paraît difficile, à la fin, de savoir qui de l'acteur ou du personnage a réellement été abattu. Les deux, sans doute...

 

8- Alphaville (Jean-Luc Godard).

 

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« Regardez comme Paris est beau ce soir » dit Céline (Edith Scob) à monsieur Oscar. Et Carax de filmer certaines rues de la capitale en négatif, comme dans Alphaville (ou certains « Carnets filmés » de Gérard Courant). On sait l'importance qu'a toujours eu Godard pour Carax et même s'il ne le cite pas directement, les déambulations de monsieur Oscar dans le Paris du 21ème siècle font penser à la liberté de mouvement qu'on trouvait dans les premiers films de la Nouvelle Vague...

 

 

9- Solo (Jean-Pierre Mocky)

 

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Monsieur Oscar sort brutalement de la limousine, dissimule son visage sous une cagoule et abat froidement, à la terrasse d'un café, un banquier (qui n'est d'ailleurs que lui-même). Comme chez Mocky, il y a une énergie anarchique chez Carax qui le fait se méfier aussi bien du second degré que de l'esprit de sérieux. Il ne s'agit pas de débiter les traditionnels couplets du « discours social » mais d'être dans une pure action (« la beauté du geste » dont il est question avec Piccoli) aussi utopiste (comme si la mort d'un banquier pouvait tout changer!) que romantique (Carax est sans aucun doute, avec Garrel peut-être, le dernier des romantiques). Face au monde comme il ne va pas, une seule solution : l'individu et son énergie « primale » (quand il se fait flinguer par la police, Lavant hurle « tirez au sexe », comme si c'était le seul endroit possible pour l'arrêter).

 

10- Les amants du Pont-Neuf (Carax)

 

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C'est le plus beau moment du film. Les retrouvailles 20 ans après du couple des Amants du pont-neuf (même si Binoche est remplacée par Kylie Minogue). Une séquence musicale sans pathos et pourtant déchirante où tous les regrets et les remords d'une vie semblent se cristalliser le temps d'une chanson. L'espace d'un moment éphémère, Orphée retrouve Eurydice mais la regarder provoquera irrémédiablement sa mort. D'une certaine manière, c'est également l'image de Katherina Golubeva qui plane sur les dernières séquences du film et qui le leste de mélancolie. Parce que comme le dit Monsieur Oscar : « rien ne nous fait sentir plus vivant que la mort des autres »...

 

 

11- Les yeux sans visage (Franju)

 

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C'est la référence la plus évidente d'Holy Motors, surtout lorsque Edith Scob remet le masque qui fit sa célébrité dans les années 60. De Franju, Carax se souvient d'une certaine manière de transfigurer le Réel et de représenter tout ce qu'il a de mystérieux et d'opaque. Il retrouve cette sensation de floue entre rêve et réalité, entre fantasmes et vérité. Une manière « poétique » d'aborder le cinéma pour approcher d'une certaine Beauté...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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