L’homme qui tua Liberty Valance (1962) de John Ford avec John Wayne, James Stewart, Vera Miles, Lee Marvin

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Parmi les grands classiques que je ne connaissais pas, L’homme qui tua Liberty Valance était l’un de ceux que je désirais le plus voir. Contrairement à certains de mes petits camarades dont je ne citerai pas le nom (vous l’avez tous reconnu), je ne suis pas un grand spécialiste de Ford ni même un thuriféraire acharné du cinéaste (même si la plupart du temps j’aime beaucoup ses films). C’est donc le rouge au front que je me propose d’écrire quelques banalités de base sur ce chef-d’œuvre absolu qui s’avère être, pour moi, le plus beau film du cinéaste (juste devant La prisonnière du désert). J’en demande par avance pardon aux admirateurs de Ford qui trouveront sans doute mes humbles mots bien pâlichons et ternes.

 

Lorsque sort L’homme qui tua Liberty Valance en 1962, Ford a 68 ans et nous pouvons donc dire qu’il s’agit là d’une œuvre de la maturité. Pour ma part, c’est sans doute la fin de carrière du cinéaste qui m’intéresse le plus (j’aime énormément, par exemple, Seven womenFrontière chinoise-) car ses films deviennent plus « méditatifs » et acquièrent une complexité que je ne retrouve pas forcément dans tous les « classiques » du maître. De la même manière, les certitudes se craquellent avec l’âge et les films se nimbent d’une puissance mélancolique que je trouve totalement bouleversante ici.  

Dans l’homme qui tua Liberty Valance, le propos se structure autour de grandes oppositions basiques qu’un critique comme Michel Delahaye aimait à mettre en valeur dans les films qu’il analysait. Ford oppose ici de grands principes archaïques et montre leur évolution: la Loi et le Hors-la-loi, la Démocratie et le règne chaotique de la force, l’Etat et les individus, les hommes et les femmes…

 

Ransom Stoddard (James Stewart) est un jeune avocat qui débarque dans l’Ouest américain afin d’y promouvoir la puissance du droit et de la Loi (celle de l’union des Etats). Or il est vite confronté à la violence qui sévit ici : le terrible Liberty Valance (Lee Marvin, patibulaire à souhait et totalement inoubliable) le passe à tabac et il constate que personne n’est décidé dans la bourgade où il a atterri à stopper les exactions du malfaiteur.

Tom Doniphon (John Wayne, dans l’un de ses plus beaux rôles) va lui faire comprendre que les traités de droit n’ont aucun effet dans l’Ouest des pionniers et que seule la loi du revolver et de la force règne en ces contrées…

A travers l’opposition de ces deux caractères (l’avocat idéaliste qui semble sortir d’un film de Frank Capra et l’homme tranquille et viril, incarnant une certaine idée du pionnier américain), Ford dépeint un monde qui disparaît tandis qu’un autre émerge grâce aux progrès techniques (le chemin de fer qui parvient à donner une cohérence au territoire en reliant les Etats) et économiques. Il montre comment cette Amérique qui lui est si chère a peu à peu abandonné la violence qui l’a vu naître pour lui substituer un état de droit.

L’un des coups de génie du cinéaste, c’est de montrer cette évolution non comme un exposé scolaire (à l’image de cette scène où Stewart évangélise, pardon… éduque la communauté villageoise aux mérites conjugués de la Démocratie, du vote et de la Constitution de Jefferson) mais à travers un personnage a priori secondaire mais pourtant primordial : celui d’Hallie, la jeune femme incarnée par Vera Miles.

D’une certaine manière, elle représente à elle seule l’évolution des Etats-Unis comme la voit John Ford. Tout d’abord illettrée mais d’un fort tempérament, elle reste au départ sous le charme de la force brute et taciturne de Tom. Mais peu à peu, elle voit l’arrivée de l’avocat comme une bénédiction et se laisse séduire. Elle s’instruira afin de permettre le triomphe du droit et du citoyen au dépend de la loi de la jungle qui régnait auparavant.

Si ce personnage apparaît comme le pivot de l’œuvre, c’est que ce basculement d’un monde à un autre est traité par le cinéaste comme une espèce de rivalité amoureuse où celui qui incarne le monde ancien, avec ses us et coutumes, se « sacrifie » au profit d’une modernité qui va de pair avec une certaine féminisation du monde.

Il est évident que Ford approuve l’idéal démocratique promu par Ransom et qu’il condamne la violence de Liberty Valance et une certaine idée de l’Ouest. Mais il voit cette évolution comme la perte de quelque chose auquel il a également tenu et que représente parfaitement John Wayne, pionnier droit et individualiste, capable de se défendre seul contre l’adversité. Il est d’ailleurs assez frappant que Ford « féminise » le personnage de Stewart qui fait la plonge pendant une bonne partie du film et qui va même jusqu’à servir les plats alors que ce rôle est réservé aux femmes.

 

L’homme qui tua Liberty Valance est resté dans les annales cinéphiliques en raison de la fameuse sentence entendue à la fin du film : « On est dans l’Ouest ici : quand la légende dépasse les faits, on imprime la légende ! ». Ford filme ce moment où l’Ouest mythique des pionniers rejoint les Etats-Unis et où la Loi se substitue à la violence.

L’un des morceaux de bravoure de l’œuvre est bien évidemment le duel entre Ransom et Liberty Valance, non pas en tant que tel mais par la manière dont Ford le met en scène sous deux points de vue différents.

Même si nous restons bien évidemment dans le cadre d’un cinéma hollywoodien parfaitement « classique » (et superbement filmé, monté, photographié, cela va sans dire !), le cinéaste introduit une notion de doute et de suspicion à travers ce jeu avec le point de vue. Car à travers ce changement de perspective de quelques secondes, il parvient à remettre en cause tout ce que l’Histoire officielle peut dissimuler comme « légendes ».

A la manière dont il commençait à s’intéresser au point de vue des indiens dans La prisonnière du désert, Ford cherche à ébrécher les certitudes et rend beaucoup plus ambiguë cet attachement à la Loi et au Droit que manifeste une Amérique née aussi grâce à la violence des pionniers. 

Et c’est d’ailleurs avec une certaine mélancolie que le cinéaste voit disparaître cet Ouest mythique et des individus comme Tom. Le film débute d’ailleurs par l’enterrement de ce personnage qui ne pouvait pas survivre à l’arrivée de ce nouveau monde.

Il ne s’agit pas de regretter le « bon vieux temps » mais de prendre acte d’une évolution nécessaire et sans doute salutaire, même si quelque chose finit par serrer la gorge d’Hallie et de Ransom lorsqu’ils jettent une dernière fois un coup d’œil dans le rétroviseur…

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