Et toi, t’es sur qui ? (2007) de Lola Doillon avec Lucie Desclozeaux, Christa Theret

 

Lorsqu’on s’appelle Doillon et que l’on veut percer dans le cinéma, le plus difficile est de se faire un prénom. Si Lou est parvenu, plus ou moins bien, à s’imposer comme actrice, on peut supposer que le défi était plus risqué pour Lola lorsqu’elle décida de tourner son premier long-métrage. Défi d’autant plus périlleux que Et toi, t’es sur qui ? débute comme un film de…Doillon (Jacques).

Soit deux jeunes adolescentes (Julie et Elodie) à la veille des grandes vacances qui se lancent le pari de n’être plus vierges à la fin desdites vacances. A partir de ce point de départ minimal débute une fiction qui va carburer au langage de ces ados.

Le plus grand intérêt du film de Lola Doillon, c’est la manière dont la cinéaste parvient à poser un regard que je trouve très juste sur une espèce bizarre qui grouille dans tous les centres-villes de France et de Navarre : l’adolescent de 14-15 ans, race méconnue dont les us et coutumes, les mœurs étranges demeurent un constant sujet d’étonnement pour l’individu lambda. Son regard est juste parce qu’il n’est pas sociologisant : Julie, Elodie, Vincent et Nicolas ne se réduisent pas à un typage monolithique (même si l’un est noir, l’autre gothique et le dernier croqué comme un petit caïd de quartier) mais sont des individus. Doillon parvient à la fois à leur donner une épaisseur personnelle tout en saisissant quelque chose d’universelle dans leurs réactions face à cette éternelle question de « la première fois ».

J’aime assez l’idée que cette question du premier rapport sexuel soit l’unique enjeu du film : la cinéaste évince ainsi toutes les questions relatives aux conflits de générations (pas d’adultes dans le film, et c’est très bien), aux conflits sociaux (nos ados sont issues de classes populaires ou moyennes mais il n’y a jamais de volonté chez la cinéaste d’en faire des « victimes » d’un ordre social injuste) ou aux grandes interrogations de type « moral » (« faut-il aimer pour coucher ? », « qu’est-ce qui est le plus important : les sentiments ou le sexe ? » : c’est d’ailleurs amusant car la cinéaste « vendait » son film en posant ces questions alors qu’elles me semblent n’être que très légèrement effleurées , ce qui n’est pas plus mal tant les clichés de ce style m’insupportent totalement).

Le film acquiert une vraie légèreté à se contenter de suivre ses ados et à écouter la musicalité de leur langue (là encore, Lola Doillon ne joue pas sur les stéréotypes du « parler jeune » banlieue et elle me semble toucher beaucoup plus juste). Cela ne veut pas dire que la gravité ou l’émotion (voir la très belle scène finale) sont absentes mais on sait gré à la réalisatrice d’avoir évité de lester son récit avec une volonté de l’englober dans un discours appuyé (c’était le défaut de Naissance des pieuvres, film sans doute plus réussi « plastiquement » mais beaucoup plus « lourd » et gâché par une constante volonté « signifiante »).

La modestie du projet, sa manière de regarder ses personnages sans hauteur ni exaltation démagogique (les ados sont des individus comme les autres) me sont apparues comme une véritable bouffée d’oxygène dans le cadre pourtant devenu fort étriqué de la « chronique adolescente ».

Tout n’est pas parfait et l’on pourra faire à Et toi, t’es sur qui ? un reproche qui n’est pas nouveau concernant le cinéma « d’auteur » français : celui de manquer un peu d’ampleur. Pour le dire vite, Lola Doillon est très à l’aise lorsqu’il s’agit de filmer le langage des jeunes, leurs gestes, leurs mimiques mais elle achoppe un peu sur la question du corps. Si la perte de la virginité est l’enjeu principal du film, les deux scènes de « sexe » sont sans doute les plus faibles du film.

Je sais bien que la question est très délicate à résoudre sur un écran de cinéma (et d’autant plus en ces temps de féroce retour à l’ordre moral le plus étouffant) mais la cinéaste ne parvient pas à filmer le trouble, l’angoisse, le désir face au premier rapport sexuel. Il ne s’agit pas forcément d’ailleurs de tout « montrer » (comme a pu le faire quelqu’un comme Larry Clark dans Kids ou Ken Park) mais de se confronter à cette question qui est quand même le cœur du film. En ce sens, un film comme 36 fillette de Catherine Breillat était beaucoup plus réussi et beaucoup plus fort car il parvenait à traduire parfaitement le trouble de sa jeune héroïne.    

Cette réserve posée, répétons que Et toi, t’es sur qui ? est un premier film aussi attachant que prometteur, qui nous plonge pendant une heure et demie au cœur de la planète ado sans démagogie ni mesquinerie mais avec une justesse de regard finalement assez peu courante.

On souhaite maintenant à Lola Doillon de confirmer cet essai et de parvenir à s’imposer au cœur du cinéma français lorsqu’elle aura véritablement trouvé son style…

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