Phenomena (1984) de Dario Argento avec Jennifer Connelly, Donald Pleasance, Patrick Bauchau

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Du point de vue de la conduite du récit et de la vraisemblance de l’intrigue, Phenomena est sans doute l’un des films les moins rigoureux d’Argento qui érige ici le laisser-aller en grand art. Le film n’a d’ailleurs connu qu’une reconnaissance tardive (mais aujourd’hui, les éloges fleurissent un peu partout) et je dois avouer que je ne l’avais pas tellement aimé lorsque je l’ai découvert une première fois.

En le revoyant, et même si je persiste à le trouver inférieur aux grandes oeuvres du maestro (Suspiria, Ténèbres, Le syndrome de Stendhal…), j’ai été plutôt séduit par ce film qui pousse le « giallo » dans des voies plus surnaturelles que d’habitude.

S’il est encore question d’un tueur en série s’attaquant aux jeunes filles, l’enquête est menée par une adolescente de 14 ans (Jennifer Connelly, révélée par Sergio Leone) possédant de mystérieux pouvoirs : non seulement elle est somnambule (cet aspect n’est d’ailleurs exploité que le temps d’une très belle séquence) mais elle peut également communiquer avec les insectes.

Elle fait alors connaissance avec un entomologiste paralytique (Donald Pleasance, qui incarne un personnage un peu semblable à celui de l’aveugle dans Le chat à neuf queues) qui va la guider dans ses investigations et lui apprendre à employer son étrange don…

 

D’une certaine manière, Phenomena est un peu au genre fantastique ce que Ténèbres fut au « giallo » : une tentative de clore un cycle en convoquant tous les motifs parcourant les films précédents du cinéaste et en les intégrant dans une œuvre somme, définitive.

Beaucoup d’éléments de Phenomena renvoient directement à Suspiria : l’école de jeunes filles très strictes où règnent de curieuses marâtres, les phénomènes paranormaux qui se produisent autour de ce lieu, les vers qui s’infiltrent partout… D’autres rappellent Inferno : que ce soit ces rappels des cercles de l’Enfer ou ce très beau final où la jeune Jennifer plonge dans une rivière pour échapper au « monstre ».

Tous ces thèmes ne sont plus désormais que des prétextes à déployer une mise en scène souveraine. Pour le coup, Argento s’en donne à cœur joie et délaisse la rigueur narrative au profit d’une virtuosité impressionnante même si elle semble parfois un peu gratuite (ces plans où il épouse le point de vue d’une mouche ou d’un singe vengeur !)

Parallèlement, il nous offre des moments de cinéma assez intenses : amples travellings kubrickiens dans des couloirs blancs ou dans une forêt suisse menaçante (qu’il s’agisse du premier meurtre ou de cette séquence où Jennifer suit une mouche pour trouver la trace de l’assassin), surgissement impressionnant de l’élément fantastique (cette nuée de mouches qui vient soudainement encercler l’école de l’adolescente) et belles envolées oniriques rythmées par une BO très typée années 80 (à côté des fidèles Goblin, les amateurs de hard rock reconnaîtront Iron Maiden et Motorhead).  

Encore une fois, tout cela est loin d’être parfait (le scénario est quand même très décousu et vire au grand n’importe quoi sur la fin) mais, paradoxalement, tout ce qui pourrait gêner dans le récit (invraisemblances, incohérences…) finit par fasciner et à donner à Phenomena des allures de contes.

Que l’héroïne du film soit très jeune et dotée du pouvoir de communiquer avec les insectes permet à Argento de lorgner du côté d’un Lewis Carroll sanglant et cauchemardesque (moins gore que Ténèbres, le film réserve quelques passages horrifiques assez gratinés : décapitation, main coupée rongée par la vermine…).

Pour ma part, et puisque c’est devenu MA référence, j’ai aussi songé à Valérie au pays des merveilles de Jaromil Jires que le cinéaste italien n’a sans doute jamais vu. Mais dans le chemin de cette adolescente « abandonnée » par son père (culpabilité de Dario à l’égard d’Asia qu’il fera tourné très jeune dans ses films?) qui va se retrouver au cœur de l’enfer ; on peut sans doute voir se dessiner en filigrane un parcours initiatique vers l’âge adulte et une sortie traumatisante du monde de l’enfance (période bénie où il est possible de dialoguer avec les animaux, de s’inventer des compagnons imaginaires…).

Le final ne dit d’ailleurs pas autre chose puisqu’il confronte l’héroïne à une sorte de double monstrueux avant de filmer sa sortie des « ténèbres » (la demeure infernale où elle est enfermée, les eaux profondes) comme un véritable « accouchement ».

La reine des mouches est devenue une femme…

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