Jeudi 12 novembre 2009 4 12 /11 /Nov /2009 19:56

Philippe Garrel à Digne (premier voyage) (1975) de Gérard Courant

 

Le nom de Gérard Courant risque de revenir régulièrement dans ces pages puisque suite à une note précédente, l’auteur a eu la gentillesse de me faire parvenir dix DVD de ses films (qu’il en soit encore une fois chaleureusement remercié). Je sais parfaitement que ces notes pourront vous sembler parfaitement étrangères dans la mesure où les films de Courant sont (quasiment) invisibles mais si elles parviennent à piquer votre curiosité, à vous donner envie d’aller visiter le site du cinéaste ou encore de kidnapper les patrons des chaînes de télévision afin qu’ils programment en prime time les Cinématon en lieu et place des horreurs de la télé-réalité ou des séries débilitantes ; elles auront atteint leur but !

L’obsession de Gérard Courant, c’est la trace. Filmer pour conserver des vestiges du présent, des traces du Réel à un moment donné. Il y a chez lui un côté « archiviste » que je trouve absolument fascinant. Et quand il n’a pas de pellicule et de caméra, il se contente d’un enregistrement sonore comme dans ce film qui est une captation sonore de deux rencontres du public de Digne en 1975 avec Philippe Garrel à l’issue d’une mini rétrospective que lui avait consacrée un festival intitulé Pour un autre cinéma.    

Si le spectateur est un peu frustré, au départ, de découvrir des images de feux d’artifices décomposées par le ralenti en lieu et place des visages des acteurs de ce débat ; il s’habitue peu à peu à cette parole qui semble venir de la nuit des temps et réalise à quel point ce document est devenu précieux près de 35 ans après son avènement (alors imaginez dans cent ans !). Impression corroborée par le fait que Courant interrompt régulièrement le flux de ses images « abstraites » pour insérer des photos et photogrammes (des films de Garrel mais également de ceux de Godard, régulièrement cité au cours du débat) ou encore des extraits des films de Garrel (les sublimes travellings de La cicatrice intérieure ou du Révélateur, le visage bouleversant de Jean Seberg émergeant du noir et blanc primitif des Hautes solitudes, un des films que je souhaite le plus voir au monde).

Si le dispositif du film peut sembler minimal, il parvient à capter deux choses qui me paraissent essentielles.

D’une part, pour le dire simplement, l’air du temps. Dans la salle, on entend régulièrement un spectateur militant reprocher à Garrel de ne pas faire un cinéma « révolutionnaire ». Courant saisit mine de rien un moment particulier de la société française (qui va, disons de 1968 à la fin des années 70 : la voix de son maître de Philibert et Mordillat pouvant constituer une belle balise finale dans la mesure où les patrons assimilent la parole libérée de Mai 68 pour la noyer dans le grand bain tiède du capitalisme libéral) où la parole s’est déliée et cherche d’autres voies, y compris dans le domaine du cinéma. Ce dogmatisme peut faire sourire aujourd’hui (Garrel répond d’ailleurs très bien à ce type envahissant en lui disant « oui mais vous, vous êtes marxiste-léniniste, moi je suis anarcho empiriste ») mais il témoigne d’une époque où la politique semblait encore pouvoir se faire dans la rue et les salles de cinéma. Aux trips sous LSD de Garrel, certains spectateurs opposent le cinéma politique de Godard sans pour autant avancer de façon convaincante ce qui pourrait être un véritable cinéma « révolutionnaire ». Mais au moins, on a le sentiment d’entendre un vrai débat cinéphile.

D’autre part, Courant capte également une certaine vérité de Garrel artiste. Le témoignage de ce « mystique de l’Art » est passionnant de bout en bout. Parce que Garrel se livre de manière parfois assez crue (le moment où il raconte son internement dans un asile psychiatrique, les électrochocs et comment le cinéma lui a donné envie de sortir de cet enfer ; expérience qu’il a partagée d’ailleurs avec Pierre Clémenti) et qu’il définit très bien les caractéristiques de son cinéma : l’Art pour l’Art, mettre ses tripes sur l’écran, tenter de saisir une vérité individuelle à un moment précis.

Lorsque Garrel évoque sa fascination pour les frères Lumière, on réalise alors ce qui a pu séduire Courant (outre leur admiration commune pour Warhol) chez ce cinéaste. D’une manière sans doute radicalement opposée, Courant et Garrel peuvent apparaître comme des cousins pratiquant le cinéma comme on tient un journal intime, avec tout ce que cela peut supposer d’imperfections (les claps que Garrel n’a pas enlevés dans Elle a passé tant d’heures sous les sunlights, un autre film que je rêve de voir depuis très longtemps), d’esquisses et de ratures mais aussi d’émotions uniques…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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