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24 Passions (2003) de Gérard Courant



classe.jpgAmours décolorées
(1986-1997) de Gérard Courant avec Mariola San Martin, Philippe Sollers, Sapho, Félix Guattari, Arrabal, Lou Castel…

 

Poursuivons, si vous le voulez bien, et avant une interruption temporaire, notre exploration de l’œuvre de Gérard Courant avec deux films qui, pour le coup, n’ont pas grand-chose à voir l’un avec l’autre.

Le premier, 24 passions, est une de ces œuvres « sérielles » qu’affectionne le cinéaste mais, à l’inverse d’A travers l’univers, il ne s’agit plus de filmer un lieu sous toutes ses coutures mais le même évènement dans le temps. Dans un petit village de l’Ardèche (à Burzet), les habitants se costument tous les Vendredis Saints (depuis le 13ème siècle !) et reconstituent la Passion du Christ. De 1980 à 2003, Gérard Courant, armé de sa caméra Super 8, s’est rendu sur les lieux pour filmer la célébration de ce rite religieux.

Le résultat est intéressant mais, je dois l’avouer, un peu moins fascinant que d’autres dispositifs du cinéaste (que ce soit les Cinématons ou celui d’A travers l’univers). Le plus intéressant, c’est bien évidemment la répétition du rite, ce sentiment d’immuabilité et de pérennité alors que le temps passe et emporte tout avec lui. On cherche à reconnaître, année après année, des visages, des lumières, des lieux mais également ce qui change, ce qui ne sera jamais plus pareil. Le travail d’archiviste qu’effectue encore une fois Courant force l’intérêt mais il manque peut-être un dispositif plus fort (paradoxalement) qui emporterait totalement l’adhésion. On sent que le cinéaste cherche à trouver, d’année en année, des rimes visuelles (gros plans sur le visage du Christ, même plan récurrent de la montée au Calvaire…) mais ces petits extraits de ces Passions restent finalement assez « autonomes » les uns par rapport aux autres et peut-être aurait-il fallu établir un dispositif encore plus contraignant (que ce soit en terme de durée ou de cadrages) pour que nous puissions avoir de véritables éléments de comparaisons.

Finalement, ce qui séduit le plus, ce sont les « accidents », comme cette année 1985 où un orage empêcha la procession, obligeant Courant à se contenter d’un plan de la façade de l’église et des montagnes environnantes…

 

En revanche, Amours décolorées est un film totalement réussi, l’un des plus émouvants qu’il m’ait été donné de voir du cinéaste pour l’instant. A priori, il s’agit là encore d’une œuvre « intimiste » dans la veine de Cœur bleu et Aditya, à savoir un très beau portrait de femme (en l’occurrence, la magnifique Mariola San Martin).

Lorsque Amours décolorées débute et que Courant filme son modèle en très gros plan (toujours en Super 8, ce format absolument sublime), on semble parti pour une nouvelle œuvre à la Philippe Garrel (primitive, muette et saisissant à merveille la photogénie d’un visage de femme) mais celle-ci s’avère encore plus dense que les précédentes citées, plus élégiaque.

Gérard Courant ne parle pas d’un « film » mais d’un « ciné poème », un chant d’amour à une femme qui a partagé sa vie à cette époque et dont la rencontre l’a vraisemblablement marqué.

A tel point qu’après les Cinématons, il imagina une nouvelle série intitulée Avec Mariola, plan fixe mais large de Mariola San Martin avec une personnalité du monde des arts et du spectacle. Il tourna huit films qu’on retrouve presque tous ici, notamment ceux avec Sollers, Guattari, Confortès et Arrabal. A l’inverse du Cinématon, ce dispositif « à deux » pousse tout de suite au jeu, au théâtre. Théâtre de la séduction (avec Sollers ou Aron même si c’est de manière radicalement opposée) ou théâtre d’un conflit joué (avec Arrabal). Ces petits « blocs » d’objectivité tranchent avec les moments « intimes » où Courant joue de la proximité, s’approche au plus près de l’épiderme de sa muse et découpe ses plans à la Jonas Mekas.

Il y a sans arrêt, dans Amours décolorées, une tension entre les instants « à deux » (l’utopie d’une intimité retrouvée à travers l’objectif d’une caméra) et ceux où Mariola est en « représentation », sur la « scène » de la société où elle est filmée avec la même objectivité que le soleil et les arbres sous la neige que le cinéaste montre parfois de manière admirable.

Georges Londeix écrit que « Amours décolorées est, si l’on veut, le développement, l’agrandissement du Cinématon que fit Courant de Mariola San Martin en 1986 ».

C’est à la fois vrai et, en même temps, je me demande si ce n’est pas totalement l’inverse.

Le Cinématon est un art du « portrait », où le « modèle » peut, à sa guise, présenter une facette de sa personnalité. Or il me semble qu’Amours décolorées est moins un portrait de la comédienne photographe qu’un autoportrait d’un homme amoureux croyant pouvoir fixer pour l’éternité cet amour dans l’écrin d’une œuvre d’art.

Si le Super 8 est un aussi beau format, c’est qu’il permet à la fois une incroyable proximité avec les sujets filmés (loin de la « froideur » de l’image vidéo) tout en ayant un « grain » qui les magnifie. Courant joue sur les deux tableaux en s’approchant au plus près du  visage et du corps de Mariola qu’il filme avec une rare délicatesse et une sensualité assez peu commune dans son œuvre (mais je n’ai finalement vu que peu de ses films) ; tout en transcendant à chaque fois ce que ces moments intimes pourraient avoir de « trivial » et de purement « domestique » (les vingt dernières minutes du film sont une ode magnifique à la nudité de l’actrice) par un vrai sens de la mise en scène

On sait que le grand cinéma n’est parfois né que d’une relation magnifiée entre une comédienne et son metteur en scène (Sternberg et Dietrich, Godard et Karina…) et l’on sent cette volonté chez Courant lorsqu’il contemple amoureusement Mariola San Martin dans de splendides robes rouges, noires ou encore allongée nue sur un drap rose comme Marilyn Monroe.

Quand un amour se meurt (qu’il se décolore ?), il ne reste alors que des instants fugaces dans les coins de la mémoire. La beauté du cinéma de Courant, c’est qu’il lui semble possible d’arracher ces pages inoubliables à l’oubli et de les fixer sur pellicule pour l’éternité…

 

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