Une femme douce (1969) de Robert Bresson avec Dominique Sanda, Guy Frangin

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A deux occasions, le couple formé par Dominique Sanda et Guy Frangin se rend au « spectacle » : une fois au cinéma pour voir Benjamin ou les mémoires d'un puceau de Deville, une autre fois au théâtre pour assister à une représentation d'Hamlet. Ces deux moments peuvent apparaître comme de parfaits contrepoints au cinéma que Bresson fait et défend. Chez Deville, l'amour n'est que badinage et frivolité : le décorum l'emporte sur les sentiments. Mais c'est surtout la version d'Hamlet qui permet à Bresson de poser les bases théoriques de son cinéma par le « commentaire critique » : il revient à la source (la pièce de Shakespeare) et note qu'une réplique a été supprimée de cette représentation « décorative », celle où justement il est conseillé aux acteurs de ne pas crier pour exprimer leurs sentiments.

Toute l’œuvre de Bresson tient dans cette scène : opposer une certaine « douceur » (les voix blanches, l'épure, la suppression de toute psychologie...) aux conventions théâtrales qui polluent la majeure partie du cinéma pour parvenir à saisir la vérité des sentiments. 


Une femme douce, qui était le dernier film qu'il me restait à découvrir du maître, fait partie de cette merveilleuse décade (un peu plus, même, puisqu'elle débute avec Pickpocket et se termine avec le superbe Quatre nuits d'un rêveur) où le cinéaste parvient à porter son style à la perfection et à trouver une parfaite adéquation entre une forme de plus en plus pure et un « fond » bouleversant. Pour le dire d'une manière sans doute un peu schématique, il s'agit toujours de portraits de femmes sacrifiées, même lorsque le point de vue est « masculin » comme c'est le cas dans Une femme douce. Les choses se gâteront quand Bresson attaquera des sujets qui ne sont visiblement pas faits pour lui (Lancelot du lac) ou lorsqu'il deviendra trop théorique (Le diable probablement).

 

Une femme douce est une épure : quelques plans tranchants comme une lame de rasoir et montés avec une incroyable célérité suffisent à planter le décor. La « femme douce » du titre vient de se suicider en se jetant par la fenêtre. Son mari entreprend dès lors de raconter leur histoire commune et de tenter de percer son mystère. De ce récit tiré d'une nouvelle de Dostoïevski, Bresson élimine toute psychologie pour se concentrer sur des gestes, des objets, des fragments (cette manière unique qu'a le cinéaste de « couper les têtes ») qui donnent au monde environnant une incroyable présence. S'il fallait résumer le cinéma de Bresson à une figure de style, ce serait la synecdoque tant il prendre soin de montrer la partie pour suggérer le tout. Paradoxalement, alors qu'il ne montre quasiment que des détails, Une femme douce est l'un des films qui vous fait respirer de la manière la plus concrète qui soit la vie parisienne à la fin des années 60 (les voitures, les enseignes lumineuses...).

Le cinéaste applique également ce principe de la synecdoque aux sentiments des personnages. La mise en scène a beau être glaciale, tirée au cordeau, on sent constamment le feu de la passion qui brûle sous le glacis du jeu totalement « neutre » des comédiens (des « modèles », devrions-nous écrire).

Bresson se lance dans plusieurs pistes : tout d'abord, les différences sociales. Lorsqu'il l'épouse, la jeune femme est totalement fauchée et peut estimer que ce mariage n'est qu'une manière « sociale » d'acheter son corps (qu'elle a somptueux!). Par petites touches (elle offre davantage que son mari aux pauvres qui viennent déposer chez eux des objets), le cinéaste nous montre le fossé qu'il y a entre les deux, surtout qu'après l'enthousiasme de l'union (la magnifique scène où, enfantine, Sanda se prépare et saute sur le lit, toute guillerette), le mari affiche une froideur censée correspondre à son « niveau social » (en gros, il dit qu'il n'a pas tardé à jeter de l'eau sur le feu de la passion).

Vient ensuite l'épisode de la jalousie. Car Elle (les personnages ne sont jamais nommés) disparaît la journée, se fait distante et voit peut-être un amant. Mais là encore, Bresson se garde de toute interprétation psychologique. Ce qui l'intéresse, c'est d'épaissir le mystère de cette femme.

En adoptant le point de vue unique du narrateur (le mari), il tente de percer les secrets qui se cache derrière ce si beau visage. Comme Mouchette et Jeanne d'Arc, Elle est un personnage au caractère très affirmé et qui lutte pour un idéal qui échappe à l'homme. Alors que les deux héroïnes des films précédents de Bresson étaient confrontées à la méchanceté de la nature humaine et incarnaient l'innocence bafouée (Au hasard Balthazar et Mouchette), Dominique Sanda oppose sa douceur inflexible et ferme à un univers trop matérialiste pour elle.

Son mari n'est pas un mauvais bougre mais ses aspirations sont trop « matérielles » et elle n'est qu'un objet acheté parmi les autres au sein d'une existence rangée. Mais Elle se montrera irréductible à tous les rôles que la société tente de lui assigner et préférera le salut par la Mort.

Il est temps de dire à quel point Dominique Sanda est extraordinaire, d'une beauté époustouflante mais également d'un mystère absolu. Pour la première fois, l'actrice apporte à l'univers de Bresson un soupçon d'érotisme (très pictural) qui culminera dans la sublime séquence des « loupiotes » de Quatre nuits d'un rêveur.

 

Une femme douce est un film qui parvient à traduire la fièvre de la passion et des sentiments les plus excessifs derrière une façade glaciale, austère et une rigidité de fer. Mais comme chacun sait, la froideur la plus extrême finit toujours par brûler...

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