Les aventures d’Eddie Turley (1987) de Gérard Courant avec Philip Dubuquoy, Françoise Michaud, Joël Barbouth, Joseph Morder, FJ.Ossang, Lou Castel

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Poursuivons, si vous le voulez bien, notre découverte de l’œuvre de Gérard Courant.

Il y a un terme qui revient assez souvent lorsque j’évoque ses « carnets filmés », c’est celui de « science-fiction ». Or il se trouve qu’en 1987, le cinéaste a réalisé une véritable œuvre de science-fiction.

Les aventures d’Eddie Turley raconte l’histoire d’un agent secret galactique venu des « Pays Extérieurs » (Eddie Turley) pour visiter Moderncity, cité futuriste ressemblant étrangement à notre planète mais privée de tout sentiment, de toute humanité. Lors de son enquête sur les habitants de cet univers soumis à un Roi invisible et à un pouvoir oppressant, il rencontre Lola (la fascinante Françoise Michaud, inoubliable égérie des films de Joseph Morder) qui va le guider et dont il va tomber amoureux…

Cette trame narrative n’a rien de particulièrement originale et rappelle, bien évidemment, l’Alphaville de Godard que Courant cite au générique de fin. Ce qui fait l’originalité et la réussite des Aventures d’Eddie Turley, c’est la forme que le cinéaste donne à son récit. A l’instar de La jetée de Chris Marker, le film de Courant n’est composé que d’une série de photographies (2400 !) prises à travers le monde (de Berlin à l’Afghanistan, de Paris à … Saint-Marcellin !). Images fixes accompagnées d’une voix-off et de cartons poétiques (le film est construit comme une espèce de journal intime d’Eddie Turley) qui recomposent un univers assez fascinant.

Sur le fond, Courant rejoint les grands classiques de la littérature d’anticipation décrivant des contre utopies,  du Meilleur des mondes d’Huxley à 1984 d’Orwell. L’observation stricte du présent lui permet de se projeter dans un futur proche, où règne un totalitarisme « soft » (conçu il y a près de 25 ans, le film semble encore plus actuel aujourd’hui), une soumission généralisée à un Pouvoir pourtant invisible, un contrôle parfait des individus amputés de leurs sentiments.

Mais ce qui pourrait n’être qu’une « vue » de l’esprit, une dénonciation presque trop « théorique » de l’inhumanité gagnant nos sociétés (c’est d’ailleurs ce que Godard reproche lui-même, sans doute à tort, à Alphaville) prend sa force par la manière dont les photographies ancrent l’oeuvre dans le présent et dont le montage de ces clichés imprime un mouvement réinventant des situations assez convenues (mais Courant ne cache pas ses influences et rend par la même occasion un bel hommage à tout le cinéma qu’il a aimé, du film noir hollywoodien au cinéma d’auteur européen – Godard, Marker…).

Finalement, Les aventures d’Eddie Turley est la traduction fictionnelle de toute l’œuvre de Courant. Là encore, il s’agit de fixer des traces du monde à un moment donné ; traces auxquelles les photographies donnent un aspect encore plus fugace et éphémère que les images animées. Et une fois de plus, le point de vue adopté par Gérard Courant fait que ce qui est montré du présent semble déjà lointain, ultimes vestiges d’une civilisation disparue.

L’utopie de son cinéma, qu’il soit fiction ou « documentaire », c’est toujours de parvenir à fixer des instants fugitifs et retrouver sous les cendres du temps quelques braises d’un présent enfoui, un sentiment volatilisé, une émotion disparue, un « je t’aime » évanoui mais dont l’écho restera, à jamais, inoubliable…

 

En guise de bonus, une friandise dont on ne se lassera jamais :

 

 

 

 

 

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