La commissaire (1967) d'Alexandre Askolodov avec Nonna Mordyukova (Éditions Montparnasse) Sortie le 5 Mars 2013

 

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L'histoire de ce film est assez étonnante. En 1967, Alexandre Askoldov est un brillant diplômé de l'école de cinéma de Moscou. Pour célébrer les 50 ans de la révolution russe, il réalise en guise de film de fin d'études une adaptation de l'écrivain Vassili Grossman montrant, entre autres, les mauvais traitements infligés aux juifs d'Ukraine par l'armée rouge. La commissaire est immédiatement interdit par le pouvoir soviétique. Réalisé juste après la guerre des Six jours, il est taxé de « pro-sionisme ». Par chance, le personnel des archives d’État du cinéma conservent les négatifs et les cachent.

Au moment de la Perestroïka, le réalisateur (qui ne tournera plus aucun autre film) obtient que son film soit reconstitué et puisse être diffusé. Le film recevra l'Ours d'argent au festival de Berlin en 1988 et de nombreux autres prix.

 

Étrange destinée pour un film assez unique. La commissaire se situe en 1922. Madame Vavilova est une commissaire politique d'une unité de l'armée rouge aussi austère que dévouée au parti. Elle doit néanmoins abandonner son poste pour cause de maternité. Du coup, elle est recueillie (un peu froidement au début) par une famille de juifs ukrainiens d'origine modeste. Au cœur de cette famille nombreuse, elle va redécouvrir les valeurs aussi universelles que l'amour familiale, la bonté, la générosité et la fraternité alors que les conditions de vie se dégradent globalement de plus en plus...

 

La première chose qui frappe dans ce film, c'est sa grande liberté. Liberté de ton (Askoladov a le courage de s'opposer frontalement au pouvoir soviétique, ce qui paraît quand même un peu plus courageux que l'anticonformisme formaté de nos actuels « artistes dérangeants ») mais également liberté de forme dans la mesure où La commissaire s'éloigne résolument des chemins balisés du film de propagande ou même du « réalisme soviétique ». En le découvrant, on songe à la fois aux recherches formelles d'un Eisenstein (l'expressivité qui naît du cadre, de l'inventivité du montage) mais également aux films des « nouveaux cinémas » des pays de l'Est avec ce que cela suppose de dimension onirique et poétique.

 

L'une des plus belles séquences du film est d'une rare cruauté et met en scène les enfants de la famille juive qui se griment en soldats et font mine d'arrêter et de torturer leur petite sœur. Représentée comme un jeu d'enfant, cette séquence est glaçante dans la mesure où Aksolodov parvient, par le montage, à lui donner un rare degré d'intensité et d'expressivité. Rarement on aura représenté avec autant de force la terreur et l'oppression sur grand écran.

Pour être tout à fait honnête, le film n'est pas toujours à la hauteur de cette séquence extraordinaire mais le cinéaste parvient néanmoins à transcender le réalisme de la chronique. Lorsque l'héroïne accouche, elle est assaillie de visions qui relèvent à la fois du « flash-back » (des opérations éprouvantes dans le désert) ou de purs moments de délires surréalistes (ces soldats qui fauchent le sable du désert), renvoyant d'une certaine façon à l'absurdité et à la folie de ces guerres civiles meurtrières.

 

Face à la rigidité de la discipline soviétique et à l'horreur d'une idéologie faisant passant la ligne générale du parti avant la vie des individus, le cinéaste oppose la joie et le bonheur de vivre de cette famille modeste. A leur contact, la commissaire s'humanise et prend conscience de leur quotidien difficile auquel ils répondent à leur manière (vivre à tout prix, profiter de chaque instant, danser...). Askolodov livre un tableau assez saisissant des conditions de vie des juifs dans cette Union Soviétique. Yefim, l'artisan, parle d'une période de transition, entre les pogroms de l'époque tsariste et de ce qui les attend par la suite lorsque l’État aura mis tout le monde à contribution. Et le cinéaste de se permettre une séquence assez étonnante : un flash-forward sur les camps de concentration. De cette manière, il fait un parallèle assez osé entre l'antisémitisme russe et l'horreur nazie.

 

La commissaire flotte ainsi entre des tableaux extrêmement crus de la désolation de cette époque , des impasses des idéologies (la mère finira par sacrifier son bébé à la « révolution ») tout en se plaçant résolument du côté de la vie, des individus et en n'hésitant pas à opter pour la voie de l'onirisme.

 

Le résultat n'est pas forcément totalement abouti mais mérite néanmoins le coup d’œil...

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