π(1998) de Darren Aronofsky avec Sean Gullette

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Premier long-métrage tourné pour des clopinettes par Darren Aronofsky, Pi apparaît aujourd'hui comme la matrice d'une œuvre controversée, sans doute inégale mais intéressante malgré ses défauts.

Dès les premières minutes du film, le mathématicien fou Max Cohen confesse qu'il a fixé le soleil à l'âge de six ans malgré l'interdiction de ses parents. Un peu plus tard, alors que cette idée me trottait déjà dans la tête, un des personnages raconte à Max le mythe d'Icare. Et l'évidence saute alors aux yeux : tous les films d'Aronofksy sont des adaptations plus ou moins déguisées de ce mythe. L'histoire d'un homme (ou d'une femme) grisé par son désir d'aller le plus « haut » possible et qui se brûle les ailes (ou les plumes lorsqu'il s'agit d'un cygne!) en s'approchant trop près du « soleil » (la connaissance absolue, la gloire...).

 

Max Cohen est obsédé par les chiffres et un désir d'expliquer le mystère du monde en le réduisant à des équations. Il cherche à déchiffrer les séquences mathématiques qui régiraient, selon lui, le fonctionnement de l'univers qu'il soit « matériel » (les cours de la bourse) ou « spirituel » (un juif hassidique l'initie à la Kabbale et aux mystères chiffrés qu'elle recèlerait). Cette volonté de connaissance absolue, de maîtrise totale rejoint finalement ceux de ses futurs personnages, qu'ils soient stars du ring (The Wrestler) ou des planches (Black Swan).

Le parcours de Max est d'ailleurs assez similaire : ambition démesurée semée d'embûches, chute, nouveau départ (la scène sur la plage qui apparaît comme une véritable respiration au milieu d'un film assez étouffant : en contemplant un coquillage, Max redécouvre le « nombre d'or » et la courbe parfaite), succès et échec final (les grands « sauts » à la fin de The Wrestler et Black Swan). Schéma traditionnel qui rapproche d'une certaine manière le cinéaste d'un John Huston contemporain (pour le meilleur et pour le pire) et ses héros butant sans arrêt sur des échecs programmés.

 

Le chemin qui mène de Pi à Black Swan est d'autant plus facile à tracer que les deux films sont de pures constructions mentales (The Wrestler est plus « réaliste »). Max, comme Nina, est prisonnier de visions et d'hallucinations torturantes. Ce sont deux « captifs » qui tentent en vain de s'extraire de leurs « cellules ». Nina vit sous la coupe suffocante de sa mère tandis que Max s'enferme dans son petit appartement et son univers de chiffres.

La mise en scène d'Aronofsky, aussi inventive qu'agaçante (comme toujours chez ce cinéaste mais surtout dans Pi, il y a un côté « exercice de style » d'étudiant en cinéma qui s'éclate à tenter tous les effets possibles) nous plonge au cœur même des visions de Max et nous oblige à coller à son unique point de vue (à tel point qu'on songe presque au superbe Angst de Kargl lorsque la caméra semble harnachée au comédien – l'étonnant Sean Gullette- et épouse ses mouvements en fixant constamment son visage) et à partager les visions de son cerveau malade.

 

Ce qui fonctionne le mieux, c'est sans doute une bande-son extrêmement oppressante (à base de rythmes électroniques) qui s'accorde parfaitement avec l'esthétique sophistiquée de la mise en scène (noir et blanc crasseux, cadrages biscornus qui accentuent l'aspect irrespirable des espaces filmés -rames de métro, appartement encombré...-). A côté de ça, le film n'est pas non plus dénué de certains tics et des afféteries très en vogue dans le cinéma « indépendant » (un côté vidéo-clip qui culmine dans ces plans récurrents où Max ingurgite ses médicaments et qui annoncent les injections et pupilles dilatées de Requiem for a dream).

 

Mais Aronofsky est suffisamment malin pour nous embarquer dans son délire qui rappelle (toutes proportions gardées) des premiers films aussi étranges et mystérieux qu'Eraserhead ou le magnifique Clean, shaven de Kerrigan (beaucoup plus « sobre » dans son filmage et, finalement, beaucoup plus perturbant). Il inscrit Pi dans la lignée de ces « films-cerveaux » qui tentent de coller au plus près du point de vue unique d'un personnage délirant. Ce délire, chez le cinéaste, c'est celui de personnages qui cherchent à tout prix à trouver la clé du secret du monde, qui cherche à atteindre la gloire mais qui finissent par faire l'expérience de la vanité de toute entreprise humaine...

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