Hollywood Babylone (1975) de Kenneth Anger. Editions Tristram. Collection Souple. 2013

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Hollywood Babylone est avant tout l'histoire d'un continent englouti. Cette histoire débute en 1915 lorsque David W. Griffith tourne la première superproduction de l'histoire du cinéma : Intolérance. Dans l'un des segments de ce film, le cinéaste ressuscite la Babylone antique et sa magnificence :  un décor monumental, des milliers de figurants, des jardins suspendus, des remparts colossaux et de gigantesques éléphants blancs...

Pour Anger, le film et son gigantisme marque symboliquement les débuts du rêve Hollywoodien mais également son « péché originel ». Dès l'origine, cette Babylone (ville ô combien emblématique !) de carton-pâte, très vite laissée à l'abandon, portait en elle sa propre destruction. C'est cette décadence, ces ruines que l'auteur (cinéaste lui-même) va ausculter pour dessiner le tableau de la face obscure d'Hollywood.

 

D'abord publié dans une version embryonnaire chez Jean-Jacques Pauvert en 1959, Hollywood Babylone, traduit pour la première fois en français, renaît enfin sous sa forme achevée et définitive. Belle occasion de se replonger dans cet âge d'or du cinéma américain et de savourer la singularité d'un tel projet. 

 

Passionné par l’occultisme et le satanisme (Invocation of my demon brother, Lucifer raising...), Kenneth Anger place son livre sous l'égide de l'écrivain luciférien Aleister Crowley pour débuter un récit où se succéderont  morts violentes, scandales, procès à retentissement... De fait, il scelle pour l'éternité la légende noire du cinéma classique hollywoodien. Car rares furent les stars qui ne suscitèrent pas l'intérêt des folliculaires par leurs frasques : les fêtes somptueuses de Gloria Swanson, les légendes autour des tournages orgiaques d'Erich Von Stroheim, les procès qui frappèrent de plein fouet Charlie Chaplin et Errol Flynn (accusé de détournement de mineures), les extravagances de Mae West, Lana Turner et son amant poignardé...

 

L’ambiguïté du livre tient à cette manière qu'à Anger de fouiller les recoins les plus sombres de la légende du septième art, de jeter un œil indiscret dans les alcôves les plus secrètes, d'étaler au grand jour les faits divers les moins glorieux (de la déchéance d'une star du burlesque « Fatty », accusé d'avoir violé et assassiné une starlette, au meurtre de Sharon Tates). Pourtant, à aucun moment il n'est possible de l'accuser de cette complaisance et de ces penchants malsains qui font le fond de commerce de la presse « à scandale ». Anger dénonce souvent d'ailleurs les méthodes de la « déesse aux cent bouches » et pointe avec lucidité la grande hypocrisie de l'opinion publique américaine, dénonçant les infamies dont elle se délecte pourtant. Les turpitudes des stars lui permettent de railler férocement le puritanisme des cagots (le sénateur Hays en premier lieu, qui édicta un code de bonne conduite pour l'industrie cinématographique) tout en pointant le double mouvement de fascination et de répulsion dont fut l'objet Hollywood.

Un des plus beaux chapitres du livre est celui consacré au « perfide Confidential », ce tabloïd avant l'heure qui connut un immense succès en livrant en pâture au public les ragots les plus compromettants pour les stars et en se complaisant dans les atteintes à la vie privée. En plongeant dans les arcanes de cette presse à scandale, Anger nous fait songer aux romans de James Ellroy et à cette manière qu'à le grand romancier d'explorer les mythes pour en révéler l'envers du décor.

 

Derrière le strass et les paillettes, Kenneth Anger ne fait pas autre chose : lever le voile sur un cloaque où beaucoup d'étoiles se sont brûlées les ailes. En même temps, il restitue à merveille le pouvoir de fascination qu'a pu exercer cet univers enchanté. Ni racoleur, ni père la pudeur (il ne manquerait plus que ça de la part d'un des maîtres du cinéma underground, esthète flamboyant et provocateur !), Anger dresse le panorama saisissant d'un monde en décadence et nous plonge dans les tréfonds les plus sombres de l'âme humaine...

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