Pays de cocagne (1970) de et avec Pierre Etaix

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C’est avec ce film que se termine la supposée « intégrale » des œuvres de Pierre Etaix en DVD (je me souviens pourtant avoir vu un film très drôle intitulé L’âge de monsieur est avancé que le cinéaste tourna à partir de sa propre pièce de théâtre : pourquoi n’a-t-il pas été réédité ?). Pays de cocagne, c’est le film mal-aimé par excellence. Celui qui, d’une certaine manière, mis un terme à la carrière cinématographique de Pierre Etaix (mais un retour au cinéma ne semble pas inenvisageable : nous en salivons d’avance !) tant il fut massacré par la critique. Il suffit d’ailleurs de se reporter au Guide des films de Tulard pour avoir une petite idée de cet accueil désastreux (film « ignoble », « abject » et « dégradant » !). Il est vrai que Pierre Etaix se livre ici à un jeu de massacre qui ne ressemble en rien à ses premières œuvres poétiques. Alors qu’on l’avait connu clown élégant et débonnaire, le voilà qui fonce tête baissée dans un documentaire « bête et méchant » sur les français en vacances, ne retenant de ces images estivales que ce qu’il y a de plus laid, de plus repoussant et de plus bête chez les touristes. En ce sens, Pays de cocagne est la parfaite antithèse du beau documentaire de Denis Gheerbrant Le voyage à la mer où le cinéaste témoignait d’une véritable empathie avec les sujets filmés.

Curieusement, j’avais vu Pays de cocagne il y a de nombreuses années (sur la Télévision Suisse Romande où j’ai également découvert pour la première fois Le soupirant, Le grand amour et L’âge de monsieur est avancé) et je l’avais plutôt aimé (sans enthousiasme excessif). Je ne craignais donc pas de le revoir et ce fut pourtant une amère déception.

Que Pierre Etaix décide de se livrer à une satire acide des vacances concentrationnaires, de l’instinct grégaire poussant les populations à s’entasser sur les plages ou dans de sordides campings ; ça me paraît louable voire salutaire. C’est d’ailleurs ce qu’il fait dans l’excellent court-métrage En pleine forme où son personnage isolé dans la nature pour les vacances se retrouve contraint d’intégrer immédiatement un camping. Le cinéaste montre l’endroit comme un véritable camp de concentration et construit une série de gags fort drôles sur les mœurs des estivants (le couple qui réserve une immense tente à sa voiture alors qu’ils dorment sous une ridicule toile).

Ce qui fonctionne dans le court-métrage, c’est que Pierre Etaix a recours à la fiction. Du coup, il ne se moque pas d’individus en particulier mais de comportements généraux. Son film a valeur de fable. Dans Pays de cocagne, le côté documentaire du projet leste tout de suite l’humour d’un côté « voyez comme je suis intelligent et comme ils sont bêtes ». Le cinéaste entremêle ici des interviews de « français moyens » (chanteurs amateurs pour podiums de plage, quidams sans visage…) et des images de cet enfer estival (chairs flasques sur les plages, jeux débiles et dégradants, concerts où les « vedettes » chantent horriblement faux…).

Que Pierre Etaix choisisse la manière forte pour dénoncer les comportements moutonniers d’une France secouée par Mai 68 et qui retrouve tout de suite après les chemins du consumérisme à outrance et le confort des congés (mal) payés, pourquoi pas ? Mais ce qui finit quand même par gêner, c’est la profonde malhonnêteté du montage auquel il a recours. D’une part parce que le cinéaste choisit, par exemple, de ne conserver que quelques bribes des propos tenus par les interviewés en coupant presque systématiquement toutes ses questions. On sait pourtant comme il est facile d’obtenir une réponse idiote en posant une question idiote ! Ensuite parce qu’il s’agit de ne retenir que ce qu’il y a de plus stupide et de plus laid dans cette France de la fin des années 60. Faire rire d’amateurs qui reprennent des tubes en s’égosillant n’a rien d’hilarant, surtout lorsqu’on prend le parti de ne rien nous dire de la vie de ces personnes, du pourquoi ils font ça et de ce qu’ils espèrent. Il s’agit juste d’un jeu très mesquin d’épinglage qui n’a rien de drôle.   

Enfin, parce que le cinéaste manipule constamment le spectateur en montant (assez habilement, il faut le reconnaître aussi) des plans de coupe sur les propos tenus par ces « français moyens ». Quoi de plus facile ensuite que de montrer quelques corps peu ragoûtants sur les plages pendant que ces petites gens donnent leur avis sur l’érotisme ou la violence ? Sans parler de ce passage où le cinéaste superpose des images de jeux imbéciles (donner du yaourt à son compagnon en ayant les yeux bandés) à la question « est-ce que vous connaissez Pierre Etaix ? » Manière peu élégante de dire que son propre cinéma est tellement supérieur à ce qu’on a vu jusqu’à présent !

N’allons pas plus loin : les plus grands peuvent faire un faux pas. Pour l’immense Pierre Etaix, ce fut Pays de cocagne… 

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