Yeelen (1987) de Souleymane Cissé ave Issiaka Kane

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Je n’avais plus revu Yeleen depuis un certain nombre d’années et, pour être honnête, je l’avais complètement oublié (à part cette image du gamin qui déterre deux gros œufs à la fin du film). La présence de Souleymane Cissé à Dijon hier soir m’a poussé à aller revoir cette oeuvre en salle. Même s’il n’a tourné que très peu de films, le cinéaste malien reste l’une des figures majeures du septième Art en Afrique et ça ne pouvait être qu’intéressant de pouvoir le rencontrer.

A dire vrai, la rencontre fut un peu frustrante dans la mesure où Cissé a éludé d’emblée toutes les questions relatives à la forme du film (les difficultés du tournage, la direction des comédiens, ses méthodes…) pour orienter le débat vers le « fond ». Du coup, nous avons vite dû subir les remarques bien-pensantes de certains spectateurs de « gôôôche » déplorant, par exemple, la place assignée aux femmes dans le film ou des rapports de pouvoir heurtant leurs « convictions démocratiques » (la belle affaire !).

Alors que ce qui est beau dans Yeelen, ce qui tient le coup 25 ans après sa sortie, c’est la dimension universelle de cette fable narrant les relations d’un père devenu fou lorsqu’il découvre que son fils à des pouvoirs sensiblement identiques aux siens. Tout le film est construit autour de ce conflit à distance : le père cherche à retrouver le fils que sa femme a osé soustraire à sa folie meurtrière et s’en débarrasser.

Dans le débat qui a suivi la projection, certains ont affirmé qu’il fallait être imprégné de culture bambara pour pouvoir entrer parfaitement dans un film qui a souvent recours aux rites initiatiques, aux cérémonies diverses et à la magie. Là encore, je trouve que c’est réduire la portée de l’œuvre. Certes, il est probable que de nombreux détails soient restés obscurs pour un esprit occidental étriqué comme le mien et je suppose que je suis passé à côté de nombreux symboles. Il n’empêche que ce qui séduit dans Yeelen, c’est que cette fable d’une simplicité désarmante peut rappeler tout aussi bien les grands récits fondateurs de notre culture, que ce soit la Bible (ce père qui veut sacrifier son fils, c’est un peu Abraham) ou les textes de l’Antiquité grecque. J’ai d’ailleurs songé plus d’une fois à Pasolini et à son Carnet pour une Orestie africaine : c’est en Afrique que le cinéaste italien avait vu que pouvait se rejouer les grands mythes antiques.

Ce conflit père/fils prend vite des allures de fables mythologiques (une sorte d’Œdipe inversé  - c’est le père qui veut tuer son fils- avec d’ailleurs, un oncle bienveillant aveugle). Mais cette mythologie s’inscrit dans les traditions africaines, avec ses sacrifices (le coq égorgé au début du film), ses rites, ses initiations et la puissance de la magie (le jeune héros du film est capable de prendre la défense d’un peuple entier et de son roi en mettant en déroute des guerriers ennemis). Nous sommes donc constamment entre quelque chose de radicalement « autre » (l’Afrique, le mythe…) et quelque chose de familier et universel. Car Yeelen ne fait, au bout du compte, que raconter le parcours initiatique d’un être humain de l’enfance vers l’âge adulte qui passe par la nécessité de se dégager de l’ombre tutélaire du Père. D’un point de vue métaphorique, on peut y voir quelques allusions au continent africain dans son ensemble (certains présages de ce film intemporel évoquent le souvenir de la période de colonisation) et un désir de se libérer de la tutelle des pays européens.

Il ne s’agit pas pour autant d’un film « politique » (au sens revendicatif du terme) mais d’une œuvre humaniste (pardon pour la tarte à la crème critique) qui tente d’explorer le mystère des relations humaines (surtout dans le cadre de la Famille) par le biais de la fable et de la magie.

C’est parfois, reconnaissons le aussi, un peu languissant mais la beauté plastique de l’œuvre (je regrette que la copie présentée hier ait été d’une qualité plus que médiocre) est suffisamment omniprésente pour qu’on se laisse envoûter par les charmes entêtants de ce conte venu d’ailleurs…

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