classe.jpgNuits transparentes (1985) de Gérard Courant avec Gérard Titus-Carmel, Lou Castel, Joseph Morder, Doreen Canto

 L’artifice et le factice (1988) de Gérard Courant avec Arrabal, Alain Paucard, Joseph Morder, Gilles Colpart, Sergueï Paradjanov, Ultra-Violet

Délices lointains (2004) de Gérard Courant avec Alain Paucard, Joseph Morder, F.J. Ossang


pasmal.jpgLe passé retrouvé (1995) de Gérard Courant avec Alain Paucard, Joseph Morder, Agnès Soral

Un été amoureux (2004) de Gérard Courant avec Barbara Peón Solis

Carnet de Nice (2010) de Gérard Courant

 

Il faudrait commencer par dire que les « carnet filmés » de Gérard Courant sont comme le bon vin : il faut les faire vieillir un peu pour en savourer tout l’arôme. Infatigable archiviste du temps présent, le cinéaste œuvre sans aucun doute pour la postérité (tant pis si le mot est un peu pompeux) et si une vision trop rapide de certains carnets récents pourrait nous faire songer à de banals films amateurs, la découverte des plus anciens prouvent déjà à quel point ces images n’ont pas de prix.

Je ne vous parlerai bien évidemment pas du Carnet de Nice qui est à la fois trop proche dans le temps et dont les images sont bien trop liées à mes souvenirs personnels. Sachez seulement que fidèle au célèbre vers de Baudelaire « Homme libre, toujours tu chériras la mer !», Courant nous propose de longues séquences contemplatives au bord de la Méditerranée et parvient à transformer cet élément en de véritables motifs abstraits, renvoyant d’ailleurs à certaines de ses expériences cinématographiques antérieures (A propos de la Grèce).

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Volker Schlondörff cuisine (capture DVD Nuits transparentes)

 

Une des phrases clés pour entrer dans ces « Carnets filmés » est sans doute la question que pose le cinéaste à la toute fin de Nuits transparentes : le cinéma permet-il de remonter le temps et de revenir dans le passé ? Par la grâce d’un trucage vieux comme Méliès, il nous prouve que oui et nous fait revivre une séquence précédemment vue (Lou Castel descendant un escalier et marchant le long d’une rue parisienne) en la montant à l’envers et en négatif. Si l’intention peut sembler un peu appuyé lorsqu’on la décrit ainsi, elle s’inscrit parfaitement dans le cadre d’un film qui cherche à fixer sur pellicule des moments privilégiés du présent et à briser l’inéluctabilité du temps qui passe.  

Dans tous ces carnets filmés (exceptés Un été amoureux et Carnet de Nice qui ciblent davantage des moments précis de son existence et non pas un panorama de l’année écoulée), la volonté du cinéaste est de graver sur pellicule des instants précieux, des bribes de ce qui deviendra peut-être par la suite un film, des esquisses afin de composer un ensemble s’apparentant à une sorte de journal intime ou de carnet de peintre.

Il est amusant de voir ces carnets à la suite pour repérer ce qui reste immuable chez le cinéaste (ses séjours à Burzet dans l’Ardèche pour filmer la reconstitution de la Passion du Christ au moment de Pâques. C’est de cette matière filmique qu’il tirera ensuite son film 24 passions) et ce qui évolue : autant L’artifice et le factice qui date de 1988 est marqué par une incroyable exposition médiatique du cinéaste qui vient alors de passer le cap du 1000ème Cinématon ; autant Délices lointains (2004) s’avère beaucoup plus intimiste et contemplatif, comme s’il visait désormais à une sorte de sérénité loin du bruit et de la fureur de la capitale. 

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Doreen Canto dans Nuits transparentes (capture DVD)

 

Les films regorgent de documents passionnants ou étonnants. Saviez-vous, par exemple, qu’il existe des « Cinématons » hors collection ? Dans Nuits transparentes, on peut voir le Cinématon en négatif du peintre Gérard Titus-Carmel (par ailleurs filmé deux fois dans la « vraie » série) qui reste totalement immobile et qui ressemble dès lors à une véritable sculpture. De la même manière, dans Le passé retrouvé, on peut voir les images du Cinématon d’Agnès Soral, commandé par une chaîne de télévision mais ne respectant pas toutes les règles imposées par son concepteur (c’est dommage car il est assez beau).

Gérard Courant intègre par ailleurs dans son « journal » les extraits des émissions télévisées qui lui ont été consacrées et même la séquence (en accéléré !) de Quatre aventures de Reinette et Mirabelle de Rohmer où il intervient en tant qu’acteur.

En 1985, on le voit faire le pitre avec Joseph Morder sur une balançoire pour une émission de la télévision anglaise tandis que la télévision allemande lui consacre la même année un reportage et le suit sur les tournages des Cinématons de Volker Schlöndorff, Alexander Kluge et Margarethe Von Trotta (c’est assez drôle de voir les mains de l’auteur du Tambour qui, en fait, était en train de cuisiner !).

Si le film de 1988 s’intitule L’artifice et le factice, c’est sans doute qu’une grande majorité du métrage est consacré aux interventions du cinéaste à la télévision : sur M6 (on croit rêver lorsqu’on voit un face-à-face entre Pierre Bouteiller (assez désagréable et prétentieux) et Gérard Courant sur une chaîne où il était encore possible de citer Victor Hugo !), FR3 ou Antenne 2 (on le voit notamment à L’assiette anglaise de Bernard Rapp).

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G.Courant et J.Morder dans Nuits transparentes (capture DVD)

 

Parallèlement à cet aspect « people » des « carnets », les films sont toujours lestés d’une certaine mélancolie lorsqu’on constate que le cinéma ne peut pas arrêter le temps et que son seul pouvoir est de faire revivre, le temps d’un instant, les fantômes des êtres disparus. C’est particulièrement émouvant dans Les nuits transparentes lorsqu’à pour rendre hommage à sa comédienne disparue Doreen Canto, Gérard Courant propose un petit montage de certains plans de son visage (« garreliens », absolument magnifiques) issus de She’s a very nice lady.

De la même manière, L’artifice et le factice se termine sur un extrait de la série Avec Mariola où l’on voit « l’amour décolorée » (Mariola San Martin) du cinéaste (qui vient alors de quitter la France) en compagnie de Jean-Paul Aron (qui vient de mourir).

Dans Le passé retrouvé, ce sont trois Cinématons en accéléré qui servent d’hommage touchant aux disparus de l’année (François Ode, René Allio et Henri Laborit).  

 

Plus les années passent et plus Gérard Courant semble s’éloigner de Paris (les plans qu’il tourne depuis son appartement à Montreuil donnent le sentiment d’être à la campagne) et cherche à se rapprocher de son enfance. On le voit retourner sur les lieux clés de son existence : Dijon, le Jura et la Suisse  via  un séjour chez sa sœur (Le passé retrouvé) ou encore Saint-Marcellin (Délices lointains).

Un plan bref et a priori banal pourrait résumer de manière assez limpide toute cette entreprise des « carnets filmés ». Il se trouve dans Délices lointains alors que le cinéaste rend compte d’un voyage au Mexique qu’il a effectué à la fin de l’année 2004 en compagnie de Barbara Peón Solis. Il s’agit d’un vulgaire plan sur une affiche publicitaire ( ?) où l’on distingue néanmoins clairement le mot « Walden ». Et c’est bien du côté de Jonas Mekas qu’il faut chercher l’inspiration principale de ce journal filmé (alors que les films « sériels » de Courant font davantage penser aux frères Lumière et à Warhol). Comme chez le cinéaste américain, on constate une attention toute particulière aux saisons, à la météorologie (la neige fascine visiblement Courant), à la lumière et à la nature.

Le montage alterne habilement des séquences assez contemplatives et des moments plus expérimentaux, où le « jump cut » et le sentiment de vitesse tiennent lieu de grammaire cinématographique. Courant cite d’ailleurs explicitement Jonas Mekas lorsqu’il filme (notamment dans Délices lointains mais pas seulement) un soleil rougeoyant à l’horizon, rappelant ce moment magique de Walden où l’on voit le soleil se lever entre les building new-yorkais.

On retrouve chez le français le désir d’un cinéma impressionniste, parvenant à travers des images a priori banales (la nature, les saisons, les instantanées familiaux ou amicaux – avec de vieux complices comme Joseph Morder ou Alain Paucard- qui réapparaissent régulièrement) à saisir quelque chose du présent pour se rapprocher du passé.

Que Courant s’intéresse, par exemple, dans Le passé retrouvé (titre évocateur s’il en est) à la construction du Stade de France à Saint-Denis ou à la toute nouvelle BNF dit bien qu’il cherche à saisir quelque chose de « l’or du temps » cher à Breton : à la fois constater non sans une certaine mélancolie l’implacable évolution des choses et du temps qui passe et cependant préserver quelque chose de ce présent, le sauver de l’oubli.

« Le refus du temps et du vieillissement isolait d’avance les rencontres dans cette zone, accidentelle et bornée, où ce qui manquait était ressenti comme irréparable » (Guy Debord)

 

Il faudrait continuer des heures pour dire les trésors que recèlent ces « carnets filmés » (Ah cet incroyable moment qu’a immortalisé Courant en filmant Paradjanov dans sa chambre d’hôtel  et qui donna lieu à deux micros films : Nuage de soie, six plans décorés et mis en image par l’auteur de Sayat Nova et Solitude perdue, un portrait muet du cinéaste en parallèle à son Cinématon) mais je me contenterai de terminer par quelques mots sur Un été amoureux.

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S.Paradjanov dans L'artifice et le factice (capture DVD)

 

Si Délices lointains est le journal de l’année 2004, Un été amoureux en est une sorte de parenthèse amoureuse au cours de l’été de cette même année. Si le film apparaît comme un peu moins séduisant, c’est d’abord parce que le format Super 8 laisse place ici à l’image plus froide et « hyperréaliste » de la mini-DV. Ensuite, parce que Courant ne semble pas réellement traiter le sujet énoncé par le titre (son histoire d’amour avec la belle photographe Barbara Peón Solis) et à tendance à biaiser du côté de plans plus contemplatifs qui paraissent même parfois un poil anecdotiques.

Pourquoi le film nous intéresse-t-il quand même ? Peut-être parce qu’il interroge en creux les limites de l’entreprise de Courant, à savoir est-il possible de tout filmer de sa vie au risque de ne plus la vivre (c’est d’ailleurs cette idée que Joseph Morder mettait malicieusement en scène dans l’excellent Romamor où le couple qu’il formait avec Françoise Michaud se délitait dans la mesure où la relation n'était pas vécue mais filmée) ?

Il y a de très beaux plans de Barbara Peón Solis dans Un été amoureux, lorsque le cinéaste laisse transparaître sa fascination pour son corps filmé comme autant de blasons, mais on a toujours le sentiment qu’il reste un peu à la périphérie de son sujet. Symptôme éclatant : alors qu’il bénéficie ici du son (les quatre carnets précédents, en Super 8, sont muets même si la musique y occupe une place essentielle), le film est quasiment silencieux et on n’entend pratiquement jamais le son de la voix de la photographe.

Peut-être parce que le cinéaste réalise ici (c’est une supposition) qu’il est impossible de filmer la vérité d’un amour et de l’intimité. Il l’a pourtant fait avec le superbe Amours décolorées (l’un de mes films préférés dans son œuvre) mais il lui a fallu plus de 10 ans pour le terminer.

Peut-être aussi, et j’en reviens à ce que je disais au début de cette note, le film est encore trop « récent » et que c’est avec le temps que ces vacances paisibles et silencieuses se révèleront plus mélancoliques que ce que nous avions cru…

carnet5.jpgG.Courant et la Cicciolina dans L'artifice et le factice (capture DVD)

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