Au sud du cinéma (2004) (Editions Cahiers du Cinéma et Arte éditions. 2004)

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J'ai bien conscience de ne pas suivre du tout l'actualité en évoquant aujourd'hui un ouvrage sorti il y a presque 10 ans mais c'est comme ça : au hasard de mes découvertes ou des cadeaux qu'on m'offre, je reviens sur des titres sans doute très oubliés.

Ce livre collectif a été publié en 2004, à l'occasion des 20 ans du Fonds Sud, organisme d'aides financières aux cinématographies peu diffusées. Belle occasion pour l'équipe des Cahiers du cinéma du moment (celle menée par Jean-Michel Frodon à l'époque où la revue citait les noms de Benoît Jacquot et Olivier Assayas tous les mois!) de dresser un panorama (synthétique plutôt qu'exhaustif) des cinématographies des « trois continents » (Afrique, Amérique du Sud, Asie) un peu à part dans l'histoire du cinéma mondial.

Région par région, les auteurs relatent les mouvements et mutations des cinématographies nationales pendant 20 ans et synthétisent les grandes tendances (l'émergence du cinéma chinois, les impasses du cinéma africain, le « double-jeu » du cinéma iranien...). Ces essais sont souvent très intéressants dans la manière qu'ils ont de donner une vue d'ensemble sur des œuvres relativement peu connues. De là vient aussi parfois leur limite puisque le lecteur n'a souvent pas eu l'occasion de voir les films présentés, il se sent parfois un peu perdu dans des énumérations un tantinet fastidieuses. Pour ma part, j'ai beaucoup aimé l'essai de Bérénice Reynaud sur le cinéma chinois et celui, très clair, d'Elisabeth Lequeret sur le cinéma africain. En revanche, le texte sur le cinéma indien m'a plutôt ennuyé tant on se sent noyé sous une tonne de noms imprononçables et de films totalement inconnus !

 

Le plus intéressant dans cet ouvrage, et Frodon l'évoque dans sa préface, c'est la notion même de « film du Sud ». Comment comparer des films venus de Hong-Kong (que ce soit ceux des maîtres de l'action : To, Woo ou Tsui-Hark ou ceux de Wong Kar-Waï) avec ceux d'Afrique Noire ou du Kazakhstan ? Quel imaginaire commun ?

De la même manière, ces cinématographies nationales ne se réduisent-elles pas à un ou deux auteurs qui sont parvenus à s'imposer sur la scène internationale ? Quid du cinéma du Burkina Faso sans Idrissa Ouédraogo ou Gaston Kaboré et du cinéma du Mali sans la personnalité de Souleymane Cissé ? Cette réduction d'une cinématographie à quelques noms pose aussi un problème de représentativité : est-ce que les auteurs qu'on reconnaît ne sont pas ceux qui se sont adaptés à un certain « goût » des festivals et qui ne représentent finalement plus qu'une certaine tendance d'un cinéma d'auteur désormais « mondialisé », avec une petite touche d'exotisme pour faire couleur locale ? A côté de cela, un spectateur occidental ne verra jamais un film du Nigéria qu' Elisabeth Lequeret qualifie pourtant de « géant africain des images » mais qui produit des films (en vidéo) pour un public exclusivement « local ». Cette filmographie ne serait-elle pas plus représentative du pays ?

 

Même si le livre a un petit côté « commémoratif » (célébrer un organisme de financement), il pointe ça et là l’ambiguïté de ces aides qui, au mieux, soutiennent les cinéastes répondant le mieux aux critères du goût occidental ; au pire, empêche ces cinématographies de développer autre chose que l'image qu'on attend d'elles. C'est ce que pointe très bien Quintin à propos du cinéma d'Amérique latine qui renvoie parfois aux occidentaux ce qu'ils attendent de lui :

« La cité de Dieu est un excellent exemple de l'exploitation esthétique d'une marginalité et d'une violence singulières qui correspondent d'abord à l'idée que s'en font les classes dirigeantes du monde entier et celle du Brésil en particulier. »

 

Malgré ces écueils, ce Fonds Sud a également permis l'émergence de regards singuliers (Omirbaev, Ouédraogo, Lucrecia Martel, le tchadien Mahamat Saleh Haroun, le palestinien Elia Suleiman, le thaïlandais Apichatpong Weerasethakul...) capable à la fois d'éviter le formatage mondialisé d'un certain cinéma d'auteur tout en évitant également l'écueil de l'exotisme et du repli sur soi.

C'est cette diversité que parvient à saisir et à mettre en relief ce beau livre richement illustré...

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