L’antre de la folie (1994) de John Carpenter avec Sam Neill, Charlton Heston

 

Il est amusant de constater que la plupart des cinéastes oeuvrant dans un premier temps dans le cadre strict du cinéma de genre éprouvent le besoin un jour de mettre en abyme leur pratique. Au-delà du cas symptomatique de De Palma qui n’a jamais cessé de mettre en scène les mécanismes propres de sa création, on peut citer Ferrara (Snake eyes), Burton (Ed Wood) ou encore les frères Coen (Barton Fink).

Pour John Carpenter, L’antre de la folie représente assurément cette étape de l’œuvre « réflexive ». Il y met en scène un détective d’une compagnie d’assurance, John Trent (Sam Neill) enquêtant sur la disparition d’un romancier à succès spécialisé dans l’épouvante (Sutter Cane).

Alors que son dernier ouvrage, l’antre de la folie, n’est pas encore paru, il semble provoquer un vent de folie chez ses inconditionnels lecteurs. Peu à peu, le sceptique Trent va se laisser contaminer par cette fascination pour l’œuvre de Cane…

Il est assez étonnant de voir Carpenter jouer la carte de la mise en abyme tant son cinéma est l’héritier des grands classiques hollywoodiens (Hawks en particulier) et que l’autoréflexion ne semble pas de mise dans ce cadre là. Cette question est d’ailleurs si éloignée des préoccupations habituelles du cinéaste que je me demande d’ailleurs si cette « réflexion » sur le rôle de l’épouvante et du fantastique sur l’esprit des masses, mis à part un clin d’œil final assez amusant, est le véritable sujet du film.

Carpenter s’amuse avec les références (Cane est un croisement improbable entre Lovecraft et Stephen King) mais l’enjeu n’est pas réellement de réfléchir aux conséquences que pourraient avoir éventuellement un créateur de mondes imaginaires et terrifiants sur les mentalités collectives. Il s’agit plutôt de se confronter ici à la question du point de vue qui est sans doute la question essentielle de toute œuvre cinématographique digne de ce nom.

Au fur et à mesure que Trent découvre les pages de l’antre de la folie, il se laisse gagner par les visions de l’écrivain. Il voit des individus sombrer dans la folie et l’agresser physiquement, des créatures monstrueuses sorties de nulle part, et un créateur mégalomane qui apparaît comme le messager de l’apocalypse (un peu à la manière du très réussi Prince des ténèbres).

D’un côté, Carpenter joue avec les codes classiques du genre et se rappelle à notre bon souvenir en réalisant de très belles séquences, solidement mises en scène (le voyage nocturne de Trent et de l’attachée de presse qui l’accompagne, les passages dans la petite ville imaginaire de Cane qui évoquent aussi bien Assaut pour l’utilisation parfaite de la topographie des lieux que le village des damnés pour les phénomènes mystérieux qui semblent contaminer la bourgade) ; de l’autre, il joue à brouiller les points de vue.

Pendant toute la durée du film, le spectateur ne sait jamais si ce qu’il voit n’est que l’aperçu d’un cerveau malade, victime d’une paranoïa galopante (celle de Trent) où s’il s’agit véritablement de phénomènes paranormaux. Cette ambiguïté fait l’intérêt d’un film assez étonnamment baroque (disons qu’on n’attendait pas forcément Carpenter dans ce registre là) et en même temps sa petite limite.

Alors qu’il est en général très bien accueilli, avouons que ce film m’a plus intéressé que véritablement emballé en ce sens qu’il manque, à mon sens, cette terreur « brute », très premier degré qui fait la force du cinéma de Carpenter en général. Cette construction gigogne introduit une sorte de distance qui empêche une adhésion totale. En revanche, elle permet également de très beaux passages comme ce moment où Sam Neill n’en fini pas de se réveiller en sursaut d’une série de rêves emboîtés comme des poupées russes.

Mais avec l’antre de la folie, on peut dire que Carpenter quitte un peu la « hauteur d’hommes » cher à ses maîtres (et qu’il retrouvera dans d’excellents films sous-estimés comme Vampires ou Ghosts of Mars) pour se laisser tenter par un brio indéniable mais parfois presque trop « petit malin ».

Tout est ici dans la maîtrise or il est parfois bon de ne pas sentir derrière un récit fantastique la toute-puissance du metteur en scène démiurge afin que le sort des personnages soit suspendu à une sorte de hasard…

 

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