Dimanche 6 janvier 2013 7 06 /01 /Jan /2013 18:35

Luc Moullet par Gérard Courant (Éditions de l'Harmattan)

 

-Luc Moullet (Eric Pauwels et Jeon Soo-Il) à Manosque I (2011)

-Luc Moullet à Manosque II (2011)

-Luc Moullet (et Patricio Guzman) à Manosque III (2011)

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Si l’œuvre de Gérard Courant ne ressemble à aucune autre, on pourrait cependant s'amuser à l'inscrire dans une sorte de généalogie imaginaire. Auguste et Louis Lumière seraient ses grands parents tandis que Warhol et Godard joueraient le rôle de « pères » cinématographiques. Garrel et Schroeter (dont il a été question ici) pourraient être les grands cousins flamboyants tandis que Joseph Morder serait son frère d'armes. Il y aurait aussi les fidèles compagnons de route (Vincent Nordon) et bien d'autres encore. Dans cette famille fictive, Luc Moullet pourrait tenir le rôle de l'oncle facétieux. Même si l'auteur de La comédie du travail et du Prestige de la mort n'a toujours pas tourné son Cinématon, Gérard Courant l'a souvent filmé (comment oublier ses apparitions hilarantes dans Chambéry-Les-Arcs et Le journal de Joseph M ?). Il lui a même consacré un film entier, l'excellent L'homme des Roubines qu'on ne trouvera pas dans ce triple DVD.

Échange de bons procédés, Luc Moullet offrira un petit rôle à Courant dans Parpaillon. A propos de ce film, on découvrira avec le sourire le Portrait de groupe (le n°177) que le cinéaste tourna avec toute l'équipe de ce film puisque celui qu'on voit le moins (il se cache sous son imper) est... Luc Moullet tandis qu'un des membres du groupe se fait remarquer en se mettant en caleçon et en sortant du champ.

 

Mais l'essentiel proposé ici par les éditions L'Harmattan sont les trois carnets filmés que Gérard Courant tourna à Manosque à l'occasion des 24èmes rencontres cinéma de la ville. Outre cette manière habituelle qu'a le cinéaste de filmer tous les abords du festival (des vues de Manosque, des détails insolites, des lieux, les fins de tournage de ses Cinématons...), il consacre l'essentiel de ses trois films à l'enregistrement de débats cinéphiles, comme au temps des séjours de Philippe Garrel à Digne, l'image en plus. Pour être tout à fait franc, les débats avec Eric Pauwels, Jeon Soo-Il et Patricio Guzman (grand cinéaste chilien) ne m'ont pas vraiment passionné. C'était sans doute plus intéressant en direct, après la projection des films (n'ayant pas vu leurs œuvres, c'est difficile de s'intéresser à ce qu'ils en disent!) En revanche, les trois débats avec Luc Moullet (après les projection de Parpaillon, Une aventure de Billy le Kid et La terre de la folie) sont passionnants.

D'une part, parce que c'est toujours intéressant d'entendre parler un grand cinéaste de son œuvre, d'autre part, parce que Moullet est un personnage hors du commun et qu'il se montre ici particulièrement en verve. On retrouve avec plaisir son débit de voix si particulier, son sens de l'humour désarmant, son génie de la formule, surtout après la projection de La terre de la folie où il s'en donne à cœur joie. Ce film (excellent) lui permet de narrer des anecdotes assez surréalistes (ce moment où il parle de « l'omerta de la presse » lorsqu'il s'agit d'évoquer les « immolations » qui ont eu lieu dans le fameux « pentagone de la folie » ou des corrélations entre la folie et le corps enseignant (il dit en substance que « les enseignants ont souvent besoin d'une année de jachère » pour ne pas sombrer et que « dans la famille de tous les fous, il y a au moins un enseignant »!) avec ce ton pince-sans-rire unique.

 

On imagine la jubilation de Courant à recueillir cette parole et à l'immortaliser. Une fois de plus, il s'agit de garder des traces de l'histoire du cinéma en prenant des chemins de traverse. C'est aussi ce qui le motive lorsqu'il va s'entretenir longuement (50 minutes) avec la femme de Moullet, Antonietta Pizzorno, en 2000 (le « carnet filmé » Antonietta Pizzorno chante Luc Moullet) qui fut script sur Une aventure de Billy le Kid et qui co-réalisa Anatomie d'un rapport. Dix ans avant le débat auquel elle participa aussi, elle raconte avec brio les aléas d'un tournage pas comme les autres où elle découvrit les substances illicites (l'odeur lui faisait d'abord penser à des excréments!), des conditions de tournage extrêmes (toute l'équipe accablée par la chaleur alors que Moullet dirigeait tout le monde...en pull!) et alla même jusqu'à mener... une grève contre le réalisateur ! Une décennie après, Luc Moullet répond à ces anecdotes avec le flegme et la drôlerie qui lui sont propre.

 

Encore une fois, on imagine ce que ces films tournés il y a à peine deux ans pourront avoir comme valeur « archivistique » dans 50 ou 100 ans. Il faut donc savoir gré à Gérard Courant de persister dans cette obsession qu'il a de conserver des traces de la vie culturelle de la fin du 20ème et du début de ce 21ème siècle...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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