Devotee (2008) de Rémi Lange avec Hervé Chenais, Guillaume Quashie-Vauclin (Editions L'Harmattan)

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Jusqu'à présent, je n'avais vu aucun film de Rémi Lange même si, comme tous les cinéphiles, je connaissais les titres de ses deux longs-métrages sortis en salles à la fin des années 90 : Omelette et Les yeux brouillés. Avec ces deux films, le cinéaste s'inscrivait dans la lignée des diaristes à la caméra échafaudant un vaste projet autobiographique.

Après cela, la carrière de Lange est devenue plus underground mais depuis 15 ans, il poursuit (en vidéo) une œuvre fortement marquée par les questions du sexe en général et de l'homosexualité en particulier.

 

Avec Devotee, c'est peu dire que le cinéaste marche sur des œufs. En effet, ce récit pourrait dans un premier temps évoquer la pornographie telle qu'elle se pratique aujourd'hui : extrêmement fétichiste et catégorisée (« jeune », « asiatique », « sado-maso », etc.). Et si la première catégorie (« gay ») est désormais relativement traitée à l'écran, la seconde (« handicapé ») l'est beaucoup moins !

Fort heureusement, nous ne sommes pas sur Internet et il ne s'agit pas de cliquer paresseusement pour obtenir ce que l'on recherche.

D'une part, ce film n'a rien de « pornographique » (le cinéaste se montre beaucoup plus « hard » dans son court-métrage Cake au sirop de cordom, en bonus du DVD)  ; d'autre part, Lange pense d'abord en terme de cinéma et nous oserions presque dire que Devotee évoque la rencontre improbable entre L'inconnu du lac de Guiraudie (les amours entre hommes) et le Freaks de Tod Browning (pour l'humanité conférée aux « monstres »).

 

Après de telles références, un « toutes proportions gardées » paraît évidemment de rigueur dans la mesure où le film de Lange a été tourné avec les moyens du bord (en mini-DV) et qu'il relève d'une économie extrêmement pauvre. Néanmoins, on apprécie le fait que l’œuvre soit bien cadrée et bien montée (sans mauvais jeu de mots) et témoigne d'un constant désir de faire du cinéma.

 

Hervé, la quarantaine, est handicapé de naissance et homosexuel. Sa mère ayant pris des médicaments pendant sa grossesse (de la thalidomide?), il est né avec les quatre membres atrophiés. En surfant sur Internet, il rencontre un beau « devotee » (terme qui désigne les personnes attirées par le handicap physique et les membres amputés) qui vient le retrouver chez lui...

 

Avec ce film, Rémi Lange est constamment sur le fil du rasoir. Parfois, on a un peu le sentiment qu'il ne s'adresse qu'à une « niche » bien particulière avec le risque de se cantonner à un certain ghetto (le film a circulé dans tous les festivals « gays » du monde et il a obtenu une mention à Barcelone). Il frise aussi le récit édifiant militant pour le droit à la différence : après une longue scène d'amour, Hervé tient un discours un peu pénible (d'autant qu'il a l'accent traînant de Jean-Marc Lalanne!) à son jeune amant pour lui reprocher de n'avoir pensé qu'à son propre plaisir et de ne pas avoir pensé au sien (par exemple, il ne l'a jamais embrassé).

 

Pourtant, si Devotee intéresse quand même, c'est par cette manière qu'il a de porter un regard empathique sur « l'autre ». Je me souviens d'un beau texte de Daney sur 36 fillette de Breillat où il expliquait que le cinéma était aussi un moyen pour lui d'avoir des nouvelles d'individus dont il se fichait éperdument dans la « vraie » vie (les adolescentes et leurs désirs). En filmant sans voyeurisme et avec beaucoup de respect ce corps singulier, abîmé, amputé ; Lange parvient à traduire sa douleur, sa solitude et à nous faire comprendre sa singularité.

Alors qu'on pourrait parfois sombrer dans une certaine forme d'auto-complaisance « victimaire » (la fameuse scène où Hervé fait le bilan de leur relation sexuelle), le film finit sur une note à la fois assez drôle et qui montre que le « héros » du film n'a pas le monopole de la souffrance.

Je n'en dis pas plus mais Lange a le mérite de montrer que n'importe quelle « différence », même si elle peut sembler futile, reste une souffrance pour celui (ou celle) qui la vit au quotidien.

 

Dérangeant comme tous les films qui nous changent de nos habitudes et qui plongent dans des univers aux antipodes des nôtres, Devotee a le mérite immense de dépasser ses « spécificités » (homosexualité, handicap, fétichisme...) pour nous ouvrir une porte jusque là inconnue sur l'être humain...

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