Le train sifflera trois fois (1952) de Fred Zinnemann avec Gary Cooper, Grace Kelly, Lee Van Cleef

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En évoquant le film de Fred Zinnemann sur Twitter hier soir, j’ai pu constater que les positions sur ce film n’avaient pas trop évolué. En effet, un internaute soulignait (non sans une certaine justesse !) que Le train sifflera trois fois était un film curieusement négligé par les cinéphiles. Et lorsque j’ai émis quelques réserves sur l’œuvre en la comparant aux grands classiques de Ford et d’Hawks, mon correspondant m’a confié qu’il n’aimait pas du tout Rio Bravo !

Ce qui a été beaucoup dit se vérifie donc une fois de plus : Le train sifflera trois fois est le western qu’aiment ceux qui n’aiment pas le western. D’un autre côté, je trouve les « puristes » du genre assez injustes lorsqu’ils méprisent le film de Zinnemann qui n’a rien de déshonorant et qui est même souvent passionnant. 

 

Faut-il encore rappeler les enjeux du récit ? Le terrifiant Frank Miller vient d’être acquitté par un tribunal alors qu’il devait être condamné à mort. A Hadleyville, on apprend non sans une certaine crainte son retour imminent, d’autant plus que ses complices l’attendent déjà à la gare. Alors qu’il s’apprêtait à rendre son étoile de shérif, Kane (Gary Cooper) décide de rester sur place et d’affronter le malfrat revenu se venger…

 

Le train sifflera trois fois est resté célèbre dans l’histoire du cinéma parce que le cinéaste introduit dans le cadre du western les trois unités du théâtre classique : unité de lieu (cette petite bourgade attendant le retour du bandit), unité de temps (le temps cinématographique correspond au temps d’une action qui débute une heure et vingt minutes avant l’arrivée fatidique du train) et unité d’action (la narration est organisée autour du personnage de Kane qui profite du temps restant pour tenter de s’organiser et de recruter des volontaires).

Cette construction qui rappelle celle des tragédies (il est d’ailleurs question dans le film d’un Roi condamné à l’exil et qui revient avec l’assentiment de la population) n’est peut-être pas la meilleure idée du film. Parce que la construction dramatique est un peu trop visible et les articulations trop apparentes (cette manière qu’a Zinnemann de filmer des horloges pour souligner le côté « compte à rebours » de son récit).

Rivé sur le caractère inéluctable de l’action entièrement tendue vers le duel final (dont l’issue ne fait aucun doute), le film est parfois gagné par un certain académisme qui l’empêchera à jamais de figurer au panthéon des plus grands westerns.

 

Néanmoins, malgré cette réserve, Le train sifflera trois fois est ce que l’on pourrait qualifier de la « belle ouvrage ». Zinnemann n’est pas un cinéaste de génie mais c’est un honnête artisan qui connaît son métier et qui dirige de manière fort convaincante les comédiens (Gary Cooper en shérif fatigué et gagné par l’angoisse est parfait ; Grace Kelly parvient à être un peu plus qu’un simple « faire-valoir »…)

D’autre part, le film est très intéressant dans la manière qu’il a de démystifier l’Ouest américain (d’où la haine qu’il inspirait au très patriotique John Wayne !). Cela a beaucoup été dit mais Le train sifflera trois fois est une œuvre très marquée par la Maccarthysme et par la lâcheté générale d’une Amérique frileuse. Kane se retrouvera, au bout du compte, bien seul pour affronter Miller, réalisant que la petite communauté qui fut la sienne manque singulièrement de courage. Zinnemann n’accuse pas ouvertement ces individus : certains ont de bonnes raisons de ne pas s’investir (une famille, des intérêts…) et il n’est pas question de louer un « héroïsme » abstrait. Ce qu’il cherche à montrer, c’est un effet d’inertie qui finit par contaminer toute la communauté face au Mal.

 

Les individus qu’il décrit sont des individus ordinaires, plongés dans leurs problèmes quotidiens et l’héroïsme n’est plus leur lot.

D’une certaine manière, cette démystification de l’Ouest annonce le cinéma de Sergio Leone à qui il est impossible de ne pas penser lors de certaines séquences d’attente, notamment celle des complices de Miller (filmés en gros plans) face à la voie ferrée.

Cette dimension un brin désabusée fait tout l’intérêt de ce Train sifflera trois fois qui, encore une fois, n’est pas un chef-d’œuvre impérissable mais qui mérite mieux que le mépris qu’il suscite parfois chez certains puristes…

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