Coffret David Williams : Lilian (1993) + Thirteen (1997) + 7 courts métrages (Editions ED Distribution)

http://www.eddistribution.com/affiches/84_affiche.jpg

Une fois de plus, il convient de saluer le travail de certaines maisons d’édition de DVD qui cherchent à naviguer hors des sentiers battus et nous proposent de véritables petites pépites. J’avoue que je ne connaissais pas vraiment les Editions Ed Distribution mais reconnaissez que leur catalogue est alléchant : les films des frères Quay, de Guy Maddin, de Bill Plympton ou encore de Phil Mulloy.

Rééditer les œuvres de David Williams en coffret participe de la même audace dans la mesure où ce cinéaste reste très méconnu en nos francophones contrées (il n’a même pas de page Wikipédia : c’est dire !). Il est donc possible aujourd’hui de découvrir dans un très beau coffret les deux longs-métrages de Williams et 7 courts-métrages, le tout accompagné d’un livret bilingue passionnant où le cinéaste revient sur sa carrière et l’évolution de son cinéma.

 

Diplômé de l’Université de Richmond en Virginie, Williams débute dans le cadre de sa formation par des courts-métrages plutôt expérimentaux. Jusqu’à Nina split in two (1988), le plus réussi de ses premiers essais, le cinéaste adopte un parti pris résolument non narratif et réalise des films étranges où des personnages errent, se croisent, semblent prisonniers de certains lieux sans que l’on sache réellement ce qu’il se passe. Ces courts sont tous très « picturaux », témoignant chacun à leur manière d’une belle maîtrise du cadre et de la lumière (Williams joue beaucoup sur les contrastes noir/blanc, ombre/lumière…). Mais au-delà de cette picturalité se dessine déjà ce qui va faire la singularité de ce cinéma : un ancrage très fort dans la réalité. Williams tourne sur les lieux qu’il connaît, avec des personnes de son entourage. On retrouvera par la suite cette volonté de concilier une approche quasi-documentaire du cinéma tout en n’oubliant jamais un véritable travail sur la forme.

Nina split in two marque un tournant dans la carrière du cinéaste. D’abord parce qu’il revient à un cinéma plus narratif nous permettant de suivre le quotidien d’une petite fille, Nina, partagée entre ses parents séparés. Ensuite parce que c’est la première apparition à l’écran de Nina Wilhamenia qui deviendra un personnage clé de Lillian et Thirteen.

 http://www.eddistribution.com/photos/lillian1.jpg

Lillian. Pour son premier long-métrage, David Williams poursuit l’expérience qu’il avait amorcée avec Nina split in two. Il s’agit d’un portrait de Lillian Foley, femme noire qui louait l’appartement du premier étage de la maison où le cinéaste vivait alors. Quand Williams est parti à l’université, elle s’est installée dans la maison avec sa famille et s’est occupée à la fois de personnes âgées et d’enfants placés. C’est cette histoire que le cinéaste a voulu filmer. Le portrait s’inscrit donc en premier lieu dans un terreau documentaire. La plupart des personnages y jouent leur propre rôle et l’on retrouve d’ailleurs la petite Nina que Lillian recueillit avant de l’adopter. Ici, Nina est le fruit d’un couple mixte en train de se déchirer.

D’un autre côté, David Williams parle lui-même de docufiction dans la mesure où le film est véritablement écrit, joué et mis en scène. Il ne fait d’ailleurs que reprendre, d’une certaine manière, la leçon de Robert Flaherty quand celui-ci tournait Nanouk l’esquimau : les personnages sont eux-mêmes à l’écran mais ils « rejouent » leur quotidien et le film dramatise les situations. Le cinéaste est parti d’une trame narrative mais après, il laisse ses personnages improviser pendant les séquences. Avouons-le, ce parti pris ne fonctionne pas à tous les coups et il y a dans Lillian une séquence d’anniversaire où les parents de Nina se disputent qui sonne un peu faux, dans la mesure où la voix-off de Lillian a annoncé cette dispute un peu avant. On touche ici à la seule petite limite du cinéma de Williams : la tentation d’illustrer à la lettre des évènements réels. Cette réserve faite, le film séduit par la chaleur qu’il dégage et sa manière de montrer une autre Amérique. A travers le portrait de cette femme généreuse, incroyablement compréhensive et bienveillante ; le cinéaste peut aussi évoquer certains problèmes « sociaux » (la discrimination raciale puisque les services sociaux ne confient jamais d’enfants blancs à notre « héroïne ») sans jamais se vautrer dans le misérabilisme ou le naturalisme crapoteux. Williams reste du côté des gens simples et dresse un tableau chaleureux de ces petites gens qui tentent de se serrer les coudes et de résister à l’adversité tant bien que mal.

Sans jamais tirer sur la corde du tire larmes racoleur (avec ces vieux abandonnés de tous et ces orphelins, c’eût été facile), le cinéaste parvient à peindre le portrait émouvant et sensible d’un personnage hors du commun.

http://www.eddistribution.com/photos/thirteen2.jpg

Thirteen. Dans Lillian, Nina incarnait la petite-fille de l’héroïne. Dans Thirteen, c’est elle qui a 13 ans et Lillian, comme dans la « vraie vie », est devenue sa mère.

Il s’agit encore une fois d’un portrait mais d’une adolescente un peu solitaire et mal dans sa peau (mais qui ne l’a pas été à 13 ans ?). Là encore, la méthode du cinéaste est la même : le quotidien de Nina a été réécrit pour donner une armature dramaturgique au film mais les personnages jouent leurs propres rôles et les séquences, une fois déterminées, sont totalement improvisées. Dans Thirteen, il y aura donc une fugue (très beau moment où Nina s’enfuit dans la montagne) et le quotidien d’une jeune fille entre ses cours (on ne la voit jamais en classe mais sa prof vient à la maison pour prévenir Lillian que ses résultats baissent) et les petits boulots qu’elle cherche à faire pour économiser et s’acheter une voiture…

Il y a dans Thirteen des plans récurrents que l’on retrouve dans tous les films de Williams : un personnage filmé de dos, qui déambule un peu tristement. Cette image pourrait résumer le projet du cinéaste : à la fois accompagner des personnages, faire un bout de chemin avec eux tout en montrant également qu’il reste chez eux une part énigmatique (d’où cette vision « de dos »). Thirteen est un portrait à la fois impressionniste et cubiste de cette Anna qui a bien grandi depuis Nina split in two. Impressionniste par qu’il est construit par petite touche qui finissent par dessiner un visage à la fin du film (un peintre fait d’ailleurs un portrait de Nina qui  à un très joli mot définissant assez bien le travail de Williams (je cite de mémoire et ce ne sont pas les mots exacts) : « je fais mon autoportrait. Mais c’est un autre qui le peint »). Cubiste parce que le cinéaste ne procède pas réellement de manière linéaire et juxtapose davantage une série de séquences qui frappent par leur véracité et leur chaleur.

 

A mille lieues des effets tapageurs et du regard « décalé » ironique ; David Williams redonne tout son sens à la notion d’indépendance d’un certain cinéma américain capable de nous brosser le tableau d’un pays dont on n’a plus l’habitude de voir ce visage sur grand écran…

Retour à l'accueil