Mercredi 12 décembre 2012 3 12 /12 /Déc /2012 00:08

Tabou (2012) de Miguel Gomes avec Teresa Madruga, Ana Moreira, Laura Soveral

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Précédé d'une rumeur incroyablement favorable, Tabou était sans doute l'un des films que j'attendais le plus cette année. C'est sans doute toujours dans de semblables cas que le cinéphile tombe de haut et qu'il s'expose à ses plus sévères déceptions. Et je dois avouer que j'ai eu un peu peur au cours de la première partie du film.

En effet, Miguel Gomes installe un rythme et un style (si on excepte le superbe prologue) qui évoquent d'emblée cette espèce d'académisme en vogue dans le cinéma d'auteur mondial : personnages solitaires, mutisme de rigueur, hiératisme du cadre et coquetterie esthétique (le beau format 4/3, le noir et blanc granuleux...). En assistant à la longue déchéance d'une vieille femme (Aurora) en train de perdre la tête et à la solitude de sa voisine (madame Pilar) qui se dévoue au maximum pour lui donner un coup de main; on craint presque de se retrouver dans un film de Haneke et de subir le spectacle de la folie et de la déchéance.

Bien heureusement, il n'en est rien. Si le film peine à instaurer son rythme au début, on comprend petit à petit que le sujet du film correspond parfaitement à cette forme un peu creuse. Si le prologue africain annonce bien évidemment la seconde partie, il permet également à Gomes de définir le personnage de Madame Pilar comme un perpétuel « spectateur » d'un monde d'où aurait disparu l'idée même de fiction. Il ne s'agit pas tout à fait de l'incommunicabilité chère à Antonioni mais d'un univers réifié où un pays entier ne parvient plus à inventer de fictions, à se « projeter » dans un territoire imaginaire. Godard disait que l'Angleterre et la Russie étaient les « terres de la fiction » car ces nations possédaient le territoire permettant cette expansion.

Le Portugal de Gomes est d'emblée présenté comme quelque chose d'étriqué : la crise économique en toile de fond (on aperçoit une page web du Manifeste des économistes atterrés), de grotesques et dérisoires manifestations contre l'ONU en guise de projet politique et un délitement total du collectif (symptomatiquement, l'étudiante polonaise refuse l'hospitalité de madame Pilar).

Cette vieille femme est à la fois une lointaine descendante de Cecilia de La rose pourpre du Caire (nostalgique d'un « paradis perdu » et d'un monde plus harmonieux) et l'incarnation parfaite des solitudes contemporaines condamnées à la seule contemplation du désastre planétaire.

 

Pourtant, même si sa mise en place me semble un poil fastidieuse, Gomes se montre très habile pour introduire (déjà à ce moment) un peu de trouble et d'onirisme. Lorsque Aurora raconte un rêve, on la prend d'abord pour une vieille timbrée. Mais dans la mesure où le décor (flou) semble en perpétuel mouvement derrière elle, on réalise que le cinéaste cherche aussi à nous introduire dans un monde où le rêve a encore sa place. Il annonce, finalement, ce qui sera la somptueuse seconde partie du film.

En choisissant de nous narrer les aventures sentimentales de la jeune Aurora au cœur de l'Afrique, Miguel Gomes renoue avec la fiction, le romanesque et les origines du cinéma. Il opte, de manière très singulière, pour une esthétique du cinéma muet tout en inventant une forme assez unique (une voix-off prend en charge le récit tandis que les bruits de fond ne sont pas totalement évincés mais comme étouffés). Le titre du film (hommage au film de Murnau et Flaherty) prend alors tout son sens et le spectateur assiste à un splendide mélodrame qui évoque également les romans de Karen Blixen. Alors que nous étions dans un premier temps dans le brouillard et la grisaille, le film se déploie dans de splendides espaces et fait preuve d'un lyrisme qui serre souvent la gorge.

 

Ce qu'il y a de beau dans Tabou, c'est qu'avec ses deux parties clairement scindées et son esthétique qui puise dans l'histoire du cinéma, il s'inscrit clairement dans un courant maniériste. Mais au lieu de se contenter de jouer sur la forme (un peu à la manière du très beau Juha de Kaurismäki), il va s'employer à redonner de la puissance à la fiction, à l'illusion, au romanesque : bref, au cinéma. Aucun second degré chez Gomes ni même de « distanciation ». Celle-ci ne naît que dans l'esprit du spectateur qui a d'emblée conscience qu'il s'agit de souvenirs, d'images projetées et finalement recréées (des poussières d'empire, en quelque sorte).

 

De la même manière, Gomes aurait pu opter pour une scission net entre le monde d'aujourd'hui et sa vacuité et la nostalgie d'un paradis perdu romanesque (qui correspondrait à une nostalgie de l'empire colonial). Or Tabou est un peu plus fin que ça. A un moment donné, madame Pilar se met à sangloter en écoutant le Be my baby des Ronettes, sans d'autres raisons que son extrême solitude. Dans la deuxième partie, c'est la jeune Aurora qui versera des larmes nostalgiques en écoutant ce titre et en se souvenant de ses amours défuntes. Tout ça pour dire que, même à notre époque, il subsiste encore cette nostalgie du romanesque et de la fiction et que cette soif d'absolu traverse le temps.

 

Tabou n'est peut-être pas le chef-d’œuvre absolu que tout le monde acclame mais sa force et sa beauté viennent de cette croyance absolue que le cinéaste porte à son art. Ce qu'il montre dans un premier temps, c'est la tristesse d'un monde sans Histoire(s). Or Gomes parvient à redonner de la force à la fiction, à ces histoires en parvenant avec trois fois rien à donner de la chair à des personnages perdus au cœurs d'une tempête de passions. Il ouvre ainsi une voie possible à un renouveau du cinéma, capable encore de ré-enchanter le monde et d'ouvrir sur des espaces imaginaires et oniriques (cette Afrique violemment romanesque, sans doute plus fantasmée que réelle). C'est plutôt une bonne nouvelle...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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