La vie sexuelle des belges (1994) de Jan Bucquoy avec Jean-Henri Compère, Noël Godin

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Est-il encore nécessaire de présenter Jan Bucquoy, provocateur hors pair, roi de coup d’état raté (il faut dire qu’il les fomente quasiment tout seul !), scénariste de bandes dessinées, inventeur des musées du slip et de la femme et cinéaste franc-tireur ?

Je regrette infiniment que notre lustucru se soit débiné plus rapidement que prévu et qu’il ne soit pas venu présenter hier soir sa Vie sexuelle des belges, premier volet d’une longue saga portant le même titre et comportant neuf parties (je n’ai malheureusement vu que les deux premiers titres de la série). Toujours est-il que ce fut un vrai plaisir de revoir sur grand écran son premier long-métrage où Bucquoy revient sur son enfance dans les Flandres et son adolescence prolongée…

Dès sa première œuvre, le cinéaste parvient à imposer un style qu’une vision trop rapide pourrait nous faire assimiler à une succession de sketches à la Jérôme Deschamps et ses fameux Deschiens. Effectivement, il y a chez Bucquoy un côté « vignette » où chaque scène donne lieu à une petite chute comique. Pourtant, le sens du cadre (toujours bien composé) et le goût du détail incongru lui permettent d’éviter la routine de la succession de saynètes. Nous sommes ici plus proche de cette tradition de l’humour noir minimaliste qui va de Kaurismäki au tandem Delépine/Kerven (ce n’est sans doute pas un hasard si Bucquoy fait une apparition dans Aaltra) que du film à sketches traditionnel. De la même manière, le côté autobiographique de la chose permet à La vie sexuelle des belges de décoller et de ne pas être qu’un épinglage cynique et caricatural.

Le film est, bien entendu, une comédie (et souvent fort drôle !) où Bucquoy prouve qu’il possède le sens du trait, de la caricature et de la trogne qui le rapproche d’un Mocky (le portrait de sa mère économe, pour ne pas dire plus, est absolument savoureux). Mais on ne sent jamais de mépris pour les gens filmés et la petite galerie de portraits que compose le cinéaste s’avère même parfois assez émouvante. Je pense au magnifique personnage de la tante ne portant jamais de culotte (la sainte femme !) qu’aimait beaucoup le petit Jan jusqu’au jour où elle décida… de se pendre. La tristesse de cette anecdote ou d’autres n’empêche jamais un petit trait d’humour noir, notamment lorsque la mère du cinéaste décide de négocier les prix du cercueil de son époux !

 

Le film est divisé en deux parties. La première est centrée sur l’enfance du cinéaste et c’est avec un vrai talent qu’il parvient à nous faire humer les parfums de ces premières années, sans cette mièvre sensiblerie qui dégouline souvent lorsqu’il s’agit de se replonger dans l’univers des bambins (Cf. Le petit Nicolas ou les choristes !). Bucquoy capte quelque chose de ce moment étrange où tout semble encore possible, y compris d’ailleurs la cruauté de cette période. L’épisode où il rencontre sa première « amoureuse » surnommée méchamment par les autres « culotte sale » explique sans doute le fétichisme du cinéaste pour les sous-vêtements qu’il expose désormais dans un musée (en demandant aux personnalités de faire des dons !)

La deuxième partie relate la prime jeunesse du cinéaste. Comme plus tard dans Camping cosmos, c’est Jean-Henri Compère qui joue son alter ego et qui revit son arrivée à Bruxelles, la manière dont il est entré par hasard au café Dolle Mol et comment la barmaid rousse lui a permis de ne pas passer sa première nuit dans la capitale sous un pont…

Aux souvenirs personnels (le mariage, la naissance des enfants…) se mêlent les considérations politiques et l’activisme du cinéaste au moment de 68. On retrouve dans La vie sexuelle des belges la verve anarcho-surréaliste du cinéaste qui s’amuse à parodier La chinoise de Godard en filmant une jeune fille lisant l’indispensable Anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin dans un appartement aux murs décorés par divers slogans dont le fameux « mettons un terme aux maîtres » de Desproges (on notera d’ailleurs les malicieux anachronismes). De la même manière, nous aurons droit à quelques scènes oniriques où une charmante professeur enseigne aux étudiants la manière de fabriquer… un cocktail Molotov (on voit que le cinéaste n’oublie pas la pédagogie nécessaire aux jeunes générations !) ou encore ce passage hilarant où Godin endosse la défroque de Pierre Mertens, sommité littéraire belge qui n’est pas sans rappeler notre pontifiant croûton Jean d’Ormesson ! (lorsque Bucquoy évoque le mariage de l’écrivain, il filme en gros plan un bœuf bavant et une vache dans un pré !)

Cette évocation gondolante de la jeunesse de notre trublion est placée sous les augures de Debord et Vaneigem, de Reich et de la bande à Baader ! Il souffle sur le film un vent libertaire foutrement rafraîchissant qui nous console de 15 années de comédies franchouillardes pantouflardes et conformistes, exaltant le règne du parvenu ou du médiocre résigné.

Nous avons en France Michael Youn, Brice de Nice et Eric et Ramzy ; les belges ont Godin, Bucquoy et Roland Lethem : il faudra peut-être un jour sérieusement penser à l’exil !  

PS : Rien à voir mais je viens de remarquer la disparition d'un blog secret mais très beau intitulé "le berceau de cristal". Comme la tenancière dudit blog n'hésitait pas à partager de belles photos surréalistes (donc non exemptes de nudités), j'ai peur qu'il s'agisse là d'une odieuse mesure de cette censure qui sévit plus que jamais (le camarade Losfeld en sait quelque chose!) chez certains hébergeurs (on ne dira jamais que cet "espace de liberté" qu'est Internet est aussi le terrain de jeu favori des flics et des censeurs de tout poil!). Si Mademoiselle passe par hasard de ce côté ci, qu'elle n'hésite pas à me dire ce qu'il en est et si elle compte (je l'espère) rouvrir un blog...

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