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Lundi 21 avril 2014 1 21 /04 /Avr /2014 10:51

Homo eroticus (les performances amoureuses du sicilien) (1971) de Marco Vicario avec Lando Buzzanca, Rossana Podesta, Bernard Blier. (Editions L.C.J) Sortie le 5 avril 2014

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Sans même parler des difformités physiques (Elephant man, Freaks...), le cinéma a toujours été friand des anomalies physiologiques et anatomiques. On se souvient de Mastroianni qui tombait enceinte dans L’événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune de Jacques Demy, de la prostituée à trois seins de Total Recall ou encore l'homme doté d'un appendice caudal dans La bête de Borowczyk. Il faudrait également faire un petit tour du côté du cinéma porno pour ne pas oublier le « bijou indiscret » de Pénélope Lamour dans Le sexe qui parle de Claude Mulot ou le clitoris situé au fond de la gorge de Linda Lovelace dans Gorge profonde de Damiano.

Le héros d'Homo eroticus, interprété par le grand dadais Lando Buzzanca, a pour particularité d'être à la fois étonnamment doté par la nature (que les chaisières néo-puritaines tendance Christine Boutin ou Najat Vallaud-Belkacem ne s'offusquent pas : le cinéaste se gardera bien de montrer l'objet du délit) et de posséder... trois testicules !

 

Une comédie italienne entièrement axée autour de la particularité anatomique de son héros et aussi à cheval (si j'ose dire!) sur les questions de la virilité ne laissait pas forcément présager que du bon, surtout pour ceux qui gardent en mémoire ce que deviendra le genre au milieu des années 70 avec les sagas où sévira la divine Edwige Fenech (de « la toubib » à « la flic » en passant par « La prof »). Et pourtant, Homo eroticus s'avère être un film plutôt sympathique. Un peu débile, certes, mais parfois assez drôle. On se surprend même à rire aux éclats lors de la scène où Bernard Blier (absolument génial à chacune de ses apparitions) découvre le secret de Mickaël. Les mines qu'il prend en découvrant ce que le cinéaste laisse prudemment hors-champ sont irrésistibles.

 

Homo eroticus s'inscrit dans une période charnière de la comédie à l'italienne. Elle poursuit, d'une certaine manière, l'âge d'or du genre en se riant de la virilité méditerranéenne et en offrant aux spectateurs un propos assez satirique (la grande bourgeoisie et ses mœurs dissolues sont souvent raillées). D'un autre côté, le ton devient plus « leste » : sans être encore de la grosse gaudriole où l'érotisme jouera un rôle primordial, le film est assez évocateur et vise, la plupart du temps, sous la ceinture. Mais comme Marco Vicario évite d'en montrer trop, l'humour du film repose aussi sur cette dichotomie entre un propos totalement graveleux et des images relativement sages (au mieux, on apercevra quelques poitrines dénudées).

 

On regrettera cependant que les éditions LCJ ne proposent ici qu'une simple version française. En effet, même sans parler italien, je pense que l'on perd pas mal en traduisant cette comédie dont certains ressorts reposent sur l'opposition entre les particularisme locaux. Jean Gili le rappelait dans un supplément de Hold-up à la Milanaise : la comédie italienne a beaucoup joué sur les rivalités Nord/Sud. Ici, Mickaël débarque de sa Sicile (c'est, en quelque sorte, un archétype du « mâle italien ») pour arriver à Bergame. Engagé comme domestique, il va connaître une ascension sociale digne du Bel-Ami de Maupassant grâce à ses performances amoureuses. Le film joue sur l'opposition entre une Italie du nord aux mœurs libérées (toutes ces bourgeoises qui se disputent le bel étalon) et une Italie du sud archaïque et régie par des mœurs ancestrales (la jeune adolescente dont s'éprend Mickaël et dont le père est un coiffeur mafieux).

 

Alors nous ne prétendrons pas qu'Homo Eroticus appartient à l'âge d'or de la comédie italienne et qu'il s'agit d'un chef-d’œuvre. Mais Marco Vicario (je n'ai vu aucun de ses films mais il semble avoir persisté dans le genre avec Ce cochon de Paolo -où apparaît Ornella Muti !- et L'érotomane) parvient à imprimer à son récit un certain rythme, à jouer sur des gags visuels assez amusants (ne pouvant montrer l'objet du délit, il est obligé de procéder par métonymie) qui parviennent à compenser (pas toujours) la lourdeur du comique et une vulgarité dont il ne se défera pas totalement...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Mardi 15 avril 2014 2 15 /04 /Avr /2014 21:24

Sortie chez nos amis d'Artus Films du premier film de la "Nazisploitation" italienne : Horreurs nazies (alias Le camp des filles perdues) de Sergio Garrone.


Pour l'occasion, j'ai écris une chronique que vous retrouverez sur Culturopoing où il est question de femmes en prison, du travelling de Kapo et des plaisirs du cinéma d'exploitation le plus crapoteux.

 

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Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Lundi 7 avril 2014 1 07 /04 /Avr /2014 21:50

Lettre d’une inconnue (1948) de Max Ophüls avec Joan Fontaine, Louis Jourdan. (Editions Carlotta Films) Sortie le 20 mars 2014.

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Pour son deuxième film tourné aux Etats-Unis durant son exil, Max Ophüls adapte une célèbre (et magnifique) nouvelle de Stefan Zweig. Avant d’être réhabilité comme le superbe chef-d’œuvre qu’il est, le film a été mal accueilli, jugé « trop européen » par ses producteurs de la Universal et assez mal distribué.

Alors qu’il vient d’être provoqué en duel et qu’il s’apprête à s’enfuir, Stefan Brand (Louis Jourdan), pianiste séducteur sur le déclin, reçoit une lettre étrange et passionnée. La lettre d’une femme, Lisa (Joan Fontaine, l’inoubliable héroïne de Rebecca d’Hitchcock) qui lui confie avoir toujours été amoureuse de lui alors qu’il l’a constamment négligée.

Lettre d’une inconnue sera donc une magnifique histoire d’amour frustrée, une tragédie aux accents bouleversants. Mais également un splendide portrait de femme comme a su si bien les composer l’immense Max Ophüls (quelques années plus tard, ce seront Madame de… et Lola Montès) et, de manière plus générale, le grand cinéma classique hollywoodien.

Cette œuvre est d’ailleurs une belle occasion de tordre le cou à un cliché de plus en plus répandu chez certains cinéphiles qui, les trémolos dans la voix et la fougue vertueuse qui sied à notre époque puritaine, pleurnichent sans arrêt sur la prétendue mauvaise représentation des femmes à l’écran et osent prétendre que « ce sont les hommes qui ont les beaux rôles au cinéma » en se basant sur des pseudos « études » dont les indicateurs peuvent être interprétés de toutes les façons possibles [1]. Je recommanderais volontiers à ces enfonceurs de portes ouvertes, avant de proférer de telles platitudes, de se plonger un peu dans le cinéma de Douglas Sirk, de Minnelli, de George Cukor, de Mankiewicz, de Lubitsch (et tant d’autres) et, évidemment, de Max Ophüls plutôt que dans les grosses productions estampillées Marvel. Ils pourront alors constater que les choses ne sont pas aussi simples et que le cinéma hollywoodien (entre autres) a aussi su magnifier la femme comme nul autre art.

 

Lisa est une amoureuse éperdue. Entièrement obnubilée par le souvenir de sa rencontre avec Brand, elle s’enferme dans une passion qui la mènera à sa perte. En faisant passer sa passion avant toute chose, y compris les conventions sociales (le bel officier qui voudrait l’épouser) ou sa vie de famille (elle finira par épouser un homme qui acceptera l’enfant qu’elle a eu avec Brand) ; elle transgresse toutes les règles alors en vigueur dans la Vienne des années 1900.

Lisa est une victime. Mais encore une fois, il convient de dépasser la pauvreté du carcan idéologique qui voudrait en faire une victime de la société des « hommes ». Elle est avant tout la victime d’un ordre social injuste où hommes et femmes souffriront de la même manière selon la place que leur aura assignée la société. Une des tendances actuelle est de vouloir faire à tout prix de LA femme (comme s’il n’en existait qu’une et non pas un ensemble d’individualité !) une victime par essence. Or je ne suis pas certain qu’un homme blanc, gras, laid et issu de milieu populaire soit mieux loti pour aborder l’existence que, disons, Léa Seydoux. Un autre exemple m’a frappé récemment, celle d’une internaute très remontée contre les films « machistes » qu’elle appelle à boycotter. Qu’elle ait pris comme exemple Le loup de Wall Street me paraît très symptomatique. Je comprends parfaitement qu’on puisse détester le dernier film de Scorsese mais qu’on ne le fasse pas pour de mauvaises raisons en y plaquant une grille de lecture purement idéologique. Car ce que montre Scorsese, ce sont des individus victimes d’un système abominable qui écrase aussi bien les hommes que les femmes. Du coup, l’accusation de « machisme » me semble bien représenter une époque qui se contente de critiques « séparées », qui oublie les aspects économiques, historiques, sociaux pour pleurnicher sur les sorts de prétendues « victimes ». Lutter efficacement pour l’émancipation féminine (légitime et nécessaire, bien entendu), ce n’est pas se désoler qu’un tel film soit machiste mais de se battre contre le système global qu’il représente (le capitalisme mondialisé, la finance…).

On en revient toujours à ce qu’écrivait très justement la grande Annie Le Brun : "Alors, ce serait peut-être à des féministes moins pressées que celles d'aujourd'hui à confectionner une hagiographie aussi trompeuse qu'édifiante, de ne pas passer sous silence de quelle atroce complicité féminine a toujours bénéficié une répression qu'on se plait à dire phallocrate pour ne pas y reconnaître l'agression du nombre, et non du genre, contre celui ou celle qui tente d'échapper à sa pesanteur."

Contrairement aux apparences, cette digression ne nous éloigne pas tellement de Lettre d’une inconnue où Lisa refuse de se plier aux conventions sociales en n’acceptant pas la demande en mariage pourtant organisée par sa famille. La manière dont Ophüls accompagne son personnage à l’aide d’un de ses sublimes travellings qui firent sa réputation traduit à merveille les élans qui animent cette femme en quête d’absolu et prête aux plus grands sacrifices par amour. Ce mouvement exprime parfaitement ce sentiment de transgression contre un ordre social sclérosé.

 

Je disais que Lisa était une « victime ». Là encore, il conviendrait de nuancer tant le Réel ne se limite pas à ces assignations simplistes. Si Brand est un être veule et frivole (qui a dit que les hommes avaient toujours « le beau rôle » ?), Lisa a également en elle une part de masochisme qui la pousse à tout sacrifier pour un amour impossible. Le film souligne moins que la nouvelle cette dimension et insiste plutôt sur sa quête d’absolu qui, à l’instar de Madame de…, la rend sublime. Ophüls élève son mélodrame flamboyant, où chaque mouvement de caméra, chaque détail (la rose blanche) figurent à la perfection les élans de cœur de l’héroïne,  au rang de tragédie avec l’histoire de cet enfant qui ne ramènera pas Lisa à la « raison » et à son rang social de mère de famille.

 

Lettre d’une inconnue est une histoire de femme, d’un individu particulier mû par des sentiments complexes et contradictoires qui composent un personnage magnifique, génialement incarné par une sublime Joan Fontaine. Cette passion est d’autant plus déchirante qu’Ophüls la filme avec une grâce et une élégance inégalées. Tout n’est que raffinement dans ce film où la légèreté (la première rencontre entre Brand et Lisa) renforce le caractère éphémère du bonheur. Jacques Demy se souviendra de cette manière unique de filmer la fuite du temps (ces départs en train qui constituent à chaque fois des ruptures dans le récit) et de nimber chaque instant d’une profonde mélancolie.

 

En plaçant au-dessus de toutes les règles sociales l’amour et la passion, Ophüls signe un film magistral qui reste, encore aujourd’hui, l’un de ses plus beaux…

 



[1] Essayons d’être plus clair en prenant un exemple précis. Dans ces fameuses « études », un des indicateurs de l’inégalité homme/femme à l’écran est la nudité qui, proportionnellement, concernerait davantage les femmes. Or si l’on dépasse un peu l’optique de l’idéologie bornée et qu’on réfléchit en terme historique, on se souviendra que dans les années 60/70, la libération sexuelle et la nudité ont été des facteurs essentiels pour l’émancipation de la femme (la revendication de la libre disposition de son corps). Ce qu’il conviendrait de dénoncer aujourd’hui, c’est avant tout l’exploitation marchande du sexe mais on sort alors du cadre « séparé » des revendications féministes pour une lutte axé sur l’émancipation de l’individu en général…

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Lundi 31 mars 2014 1 31 /03 /Mars /2014 20:06

Quatre étranges cavaliers (1954) d’Allan Dwan avec John Payne, Lizabeth Scott, Dolores Moran

Tornade (1954) d’Allan Dwan avec Cornel Wilde, Yvonne de Carlo, Raymond Burr, Lon Chaney Jr.

(Editions Sidonis Calysta). Sortie le 13 mars 2014.


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Les quatre films de Dwan que ressortent actuellement les éditions Sidonis appartiennent à ce fameux corpus de 10 films que le cinéaste tournera pour le producteur Benedict Bogeaus à la RKO[1]. Outre leur économie de moyens, ces films ont la particularité d’avoir été tournés avec la même équipe technique : John Alton à la photographie, Louis Forbes pour la musique, James Leicester au montage et souvent les mêmes comédiens (John Payne, Ronald Reagan).

 

Tornade, deuxième film de la série, est sans doute le moins intéressant des deux titres. Il s’agit d’une histoire de vengeance menée par Juan Obreon (Cornel Wilde) après la mort de sa fiancée. Celle-ci a été sauvagement assassinée (ainsi que ses parents) par les hommes de main de Domingo, riche propriétaire terrien désireux de récupérer un terrain occupé en vertu d’un accord oral par la famille de Rosa.

Le film souffre, à mon avis, de son manque de moyens et d’un scénario pas toujours très maîtrisé (le rapport un peu étrange entre Obreon et le capitaine Rodriguez – Raymond Burr- qui le poursuit tout en lui laissant le loisir d’accomplir sa vengeance).

Ces réserves posées, ce film étrange qui oscille entre le western sous la neige (les scènes finales assez belles quoique un peu modestes dans les montagnes) et le mélodrame (il est rare de voir dans un film de ce genre un héros viril avec les larmes aux yeux) parvient néanmoins à séduire. Le début du récit est, à ce titre, assez remarquable. Dwan a un don incroyable pour parvenir en quelques scènes à donner une profondeur à ses personnages et à les faire exister à l’écran. Il suffit qu’Obreon revienne dans la maison Melo pour retrouver Rosa pour offrir à cette famille un passé (on apprend en même temps que le personnage qu’il est père d’un petit garçon), une histoire (l’éleveur ignorait avoir mis la jeune fille enceinte, ayant dû repartir conduire les troupeaux) et un avenir possible (le mariage devant concrétiser cette union).

Dwan nous propose un tableau pastoral de cette vie de famille avec beaucoup d’humour, de tendresse (voir le moment où Obreon fait connaissance avec son fils ou quand il tente de le calmer) et de délicatesse.

Cette subtilité dans le traitement des personnages parvient à supplanter le caractère parfois un peu mécanique des ficelles scénaristiques. Si les péripéties sont parfois un peu téléphonées, Dwan parvient à complexifier les liens entre les personnages, à leur donner de l’ampleur. Pour prendre un exemple précis, on constatera comme dans Quatre étranges cavaliers qu’Obreon a d’abord toutes les apparences contre lui. S’il tue un des hommes en légitime défense, il se fait surprendre par le capitaine alors que la victime venait de témoigner en sa faveur, avouant son crime. De la même manière, le cinéaste confirme son talent pour peindre de beaux personnages féminins même s’ils paraissent un peu à la périphérie de l’action. Ici, c’est Yvonne de Carlo qui endosse à la fois le rôle de Rosa, la fiancée assassinée et celui de Tonya, la sœur de Rosa. Tonya est un personnage possédant une forte personnalité et qui offre un contrepoint toujours intéressant à ces histoires d’hommes.

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Avant Tornade, Allan Dwan avait inauguré sa série de film pour la RKO par le splendide Quatre étranges cavaliers (Silver Lode). Là encore, il n’a pas bénéficié de beaucoup de moyens mais cette économie lui permet de déployer des trésors d’ingéniosité et de nous offrir un récit concentré et foudroyant. Parce que le cinéaste respecte ici la règle des trois unités théâtrales (lieu, temps, action), Silver Lode a souvent été comparé au Train sifflera trois fois qu’il supplante pourtant largement.

Pour Dwan, il suffit de presque rien pour faire naître la fiction : une petite bourgade de l’Ouest américain qui s’apprête à fêter le 4 juillet et à célébrer le mariage de Dan Ballard (John Payne). A ce moment débarque les quatre étranges cavaliers du titre français. MacCarthy (Dan Duryea), le leader, prétend qu’il est marshall et qu’il vient arrêter Ballard pour le meurtre de son frère.

Là encore, en quelques scènes, Dwan parvient à poser parfaitement le décor de son action et à donner aux personnages une profondeur et une véritable ambigüité. Qui est réellement Ballard ? A-t-il tué ? Immédiatement, le passé des personnages remonte à la surface et par ces évocations, le cinéaste fait travailler l’imaginaire du spectateur.

Il y a quelque chose de Fritz Lang dans ce film où le héros ne cherche pas à se déculpabiliser, où toutes les apparences sont contre lui (dès que MacCarthy tue un homme, il accuse sa proie) et où l’opinion de la foule se révèle parfaitement versatile. Alors que Ballard est d’abord considéré comme un ami et un homme « bien », il devient la bête à traquer sans répit. Si Dwan est un cinéaste classique qui privilégie la sobriété du style (d’où son surnom de « Howard Hawks de la série B ») et un découpage invisible ; cette chasse à l’homme donne lieu soudainement à un travelling ahurissant qui accompagne le mouvement de Ballard dans une petite ville transformée soudainement en terrain de chasse. Dans cette scène, la profondeur de champ est utilisée à merveille et Dwan évite la pure virtuosité pour donner du sens à ce long mouvement de caméra (le sentiment d’isolement du héros, d’un espace « piégé »). La mise en scène regorge par ailleurs de petits détails inventifs : l’arrivée des cavaliers pendant le mariage (là encore, la profondeur de champ est très intelligemment utilisée), la présence du hors-champ lorsque Ballard se cache dans une sorte de grenier (une scène similaire adviendra dans Tornade) ou encore la confrontation finale dans un clocher avec ce fameux moment où la balle tue le méchant par ricochet (image forte d’une punition divine[2]).

Certains exégètes ont noté la dimension « politique » de Quatre étranges cavaliers. En effet, le marshal s’appelle MacCarthy et condamne un innocent avec un papier extrêmement douteux (c’est d’ailleurs pour cette raison que la ville soutient dans un premier temps Ballard, doutant de l’identité de cet homme de loi). Mais ces allusions à la situation politique des Etats-Unis ne me semblent être pas la chose la plus intéressante du film. C’est davantage la grande ironie de Dwan (parfaitement « langienne » pour le coup) qui séduit puisque Ballard, d’abord traqué en raison d’un faux papier, sera gracié et pardonné grâce…à un faux télégramme ordonné par les deux formidables personnages féminins du film : la fiancée officielle du héros (Lizabeth Scott) et son ancienne petite amie (Dolores Moran), fille aux mœurs plus libres et à la langue bien pendue.

Du coup, le cinéaste brouille un peu les frontières entre les notions de vrai et de faux, de Bien et de Mal (même si Ballard était en légitime défense, il a néanmoins tué le frère de MacCarthy), du juste et de l’injuste.

 

L’intelligence de la mise en scène et la densité de l’action font de ces Quatre étranges cavaliers un véritable petit chef-d’œuvre qui me donne l’envie de découvrir plus en détails l’œuvre de Dwan car - et je finirai sur cette confession- il s’agit des deux premiers films que je vois de ce cinéaste que je n’avais jamais réussi à croiser auparavant !



[1] Outre les deux films chroniqués par mes soins, on pourra voir La reine de la prairie et Le bagarreur du Tennessee (aussi connu sous le titre Le mariage est pour demain).

 

[2] Dans Tornade, un des malfrats finit par se confesser après avoir aperçu dans la pièce un crucifix. Pas de bigoterie chez Allan Dwan mais une présence du surnaturel et d’un « ordre divin » que l’on retrouve aussi dans le finale du même Tornade.

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Jeudi 20 mars 2014 4 20 /03 /Mars /2014 23:32

Bonnes funérailles, amis... Sartana paiera (1970) de Giuliano Carnimeo avec Gianni Garko, George Wang

Quand les colts fument, on l'appelle cimetière (1971) de Giuliano Carnimeo avec Gianni Garko, William Berger

(Editions Artus Films) Sortie le 4 mars 2014

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On termine (provisoirement) notre petit panorama sur le western italien en regroupant les deux derniers titres édités chez Artus dans la mesure où ils sont signés Giuliano Carnimeo sous le pseudonyme d'Anthony Ascott. Pour l'occasion, Gianni Garko s'est laissé pousser la moustache mais traîne toujours sa nonchalance et son flegmatique mutisme dans un Ouest crasseux et corrompu par d'odieux bandits.

 

Dans Bonnes funérailles, amis...Sartana paiera, il incarne Sartana, l'une des figures mythiques du western italien qui donnera lieu à de multiples aventures plus ou moins fidèles au Sartana originel signé Parolini (alias Frank Kramer). Si Sartana ne se distingue guère des personnages incarnés habituellement par Garko (individualisme taiseux, héros ambigu et cynique...), il se caractérise néanmoins par son élégance (il chevauche en costume noir et porte la cravate) et par un certain dandysme qui le pousse à offrir à ses ennemis leurs funérailles ! Ici, il vient lutter contre un affreux banquier et le patron chinois d'une maison de jeux (George Wang) qui se disputent un terrain qui recèlerait une mine d'or. Benson, le propriétaire de ce terrain, a été assassiné et Sartana va aider la nièce de cet homme à veiller sur son bien.

Si le film paraît un peu plus brouillon que les deux précédents dont nous avons parlés (Le temps des vautours et Le jour de la haine), il est tout à fait plaisant. Une fois de plus, le western sert de cadre à un tableau assez sombre où les individus ne sont mus que par la cupidité et l'appât du gain. Mais déjà pointe une dimension « parodique » qui sera encore plus flagrante dans Quand les colts fument, on l'appelle cimetière. Pour prendre un exemple assez amusant, Sartana ne se sépare jamais de son jeu de carte dont l'une en particulier possède des rebords en métal. Cette carte lui permettra donc de souffler une chandelle au moment où débutent ses ébats avec la belle héroïne, de couper une corde qui fera tomber un gong sur la tête d'un ennemi ou de faire lire à son principal adversaire une citation de la Bible en indiquant la page exacte à ouvrir dans le Saint Livre ! Il faut voir également le même Sartana narguer un bandit en allumant son cigare...avec un bâton de dynamite ! Tous ces petits détails exagérés et très « cartoonesques » donnent une véritable fantaisie à ce film sans pour autant le faire sombrer dans la pure parodie débile.

Le scénario est rocambolesque à souhait et Carnimeo se plaît à multiplier les rebondissements improbables, à peaufiner de vrais méchants de roman-feuilleton (l'infâme banquier et son revolver planqué dans son livre des comptes, le machiavélique patron chinois) et à jouer avec les gadgets variés (cartes, feu d'artifice, revolver sur ressort...).

Si un esprit BD règne sur ce Bonnes funérailles, amis...Sartana paiera (pour ma part, j'ai pensé à la vision fantaisiste de l'Ouest de Lucky Luke), le personnage de Sartana permet néanmoins de conserver un certain « sérieux » et de ne pas rompre le pacte de croyance avec le spectateur qui s'identifiera facilement à cet homme fantomatique (il est toujours dans les pièces lorsqu'on s'y attend le moins), mystérieux et capable de déclencher un feu d'artifice avec un simple jeu de cartes.

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Dans Quand les colts fument, on l'appelle cimetière ; l'incontournable Gianni Garko incarne « l'étranger » que ses ennemis appellent parfois « cimetière » pour sa propension à envoyer six pieds sous terre ceux qui ont le malheur de le défier. Le film débute par la confrontation de deux « pieds-tendres » blonds qui débarquent de Boston pour une ville crasseuse de l'Ouest où règne la loi du colt. On songe presque à l'arrivée en train de Johnny Depp à Machine dans Dead man tant le contraste est grand entre les lieux et ces deux blancs-becs venus retrouver leur père. Celui-ci est éleveur et handicapé et il doit subir, comme tous les éleveurs du coin, le racket de bandits sanguinaires. Mais il se trouve que « l'étranger » est lié à cette famille et qu'il va les aider, notamment contre le Duke (William Berger), terrible « pistolero » à la solde des racketteurs.

Une des curiosités de Quand les colts fument, on l'appelle cimetière est d'avoir été écrit par E.B.Clucher (Enzo Barboni), à savoir l'immortel auteur d' On l'appelle Trinita et de nombreuses suites du même genre avec le duo Terence Hill et Bud Spencer. Comme le rappelle Curd Ridel dans l'un des bonus, Clucher a souvent été considéré comme le fossoyeur du western italien, le faisant basculer corps et âme dans la parodie et la gaudriole la plus « hénaurme ». Et ce qu'il y a de passionnant dans Quand les colts fument, on l'appelle cimetière , c'est que Carnimeo parvient à établir un équilibre subtil entre les figures « classiques » du western spaghetti (héros solitaire et taiseux, personnages cyniques et qui brouillent constamment les frontières entre le Bien et le Mal, luttes entre de braves citoyens et d'affreux racketteurs...) et un vrai fond comique.

Dès le début, les deux jeunes citadins sont confrontés à une petite mamie qui joue très bien du colt et qui donne une balle à un bébé en guise de tétine ! Il y aura ensuite des bagarres homériques qui rappellent celles des films du duo Hill/Spencer et des gags incongrus : les balles de « l'étranger » sont tellement précises qu'elles parviennent à tailler en pointe les moustaches d'un adversaire ! Quant au Duke (William Berger a une vraie « gueule » de méchant de western »), il parvient, après être venu à bout d'un dangereux mexicain, à fermer le couvercle du cercueil dans lequel il vient de tomber par une simple balle.

Carnimeo arrive avec un vrai talent à donner du relief à toute une galerie de personnages secondaires : les deux « péons » qui accompagnent les deux nigauds (on reconnaît l'étonnant Ugo Fangareggi), le fameux bandit mexicain pittoresque qui conserve une mèche de chacune de ses victimes à son chapeau, le fossoyeur, etc.

Mais cet aspect « BD » fantaisiste ne prend pas le pas sur une intrigue plutôt bien menée (malgré ses invraisemblances) et sur une mise en scène parfois joliment inventive. Je pense par exemple à ce superbe duel final où l'organisation des plans se fait autour d'une pièce en pleine rotation.

 

Les deux films de Giulianno Carnimeo méritent donc le détour essentiellement pour cela : parce qu'ils marchent en équilibre entre une certaine mythologie du western italien (incarné à merveille par Gianni Garko) tout en intégrant des éléments parodiques, bouffons et burlesques qui ne nuisent pourtant pas au plaisir d'un spectateur prêt à croire à ces aventures rocambolesques...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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