Nouveautés DVD

Mercredi 8 avril 2009
"Le mouvement des atomes est éternel. Lancés à travers le vide,


soit par leur propre poids, soit par le choc des autres atomes, ils errent jusqu'à ce que le hasard les rapproche. Il y en a qui arrivent à se cramponner fortement les uns aux autres ; ils forment les corps les plus durs.

D'autres, plus mobiles, laissant entre eux de plus grands intervalles, constituent les corps moins denses, l'air et la lumière.

Enfin il en est qui n'ont pu se faire admettre dans aucun assemblage : ceux-là s'agitent inutilement dans l'espace comme ces grains de poussière qu'éclaire sur sa route un rayon de soleil pénétrant dans une chambre obscure..."

La vallée close de Jean-Claude Rousseau (ed : Capricci)
Par Dr Orlof
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Samedi 28 mars 2009

Collection Romans érotiques vol. 3 (Editions Cinémalta)


Sayuri strip-teaseuse (1972) de Tatsumi Kumashiro avec Sayuri Ichijo

La femme aux cheveux rouges (1978) de Tatsumi Kumashiro avec Junko Miyashita


De tous les réalisateurs de « romans pornos » japonais, Tatsumi Kumashiro est sans doute le plus reconnu, l'un des seuls à avoir bénéficié de séances de redécouverte (j'ai pu voir autrefois -et en salle s'il vous plait !-, des films comme Le rideau de Fusuma et Désirs humides : 21 ouvreuses en scène). Par rapport aux films de Tanaka, ceux de Kumashiro semblent davantage relever du genre « érotique » : les situations sont plus « osées », les évocations plus crues et l'on sent à chaque instant un désir de transgression chez ce cinéaste étonnant.  

Mais comme je le signalais précédemment, cette appartenance au genre ne bride en aucun cas la créativité du cinéaste qui, au contraire, parvient à inventer une forme novatrice pas très éloignée de celle expérimentée par un cinéaste comme Suzuki. De la même manière, un entretien assez intéressant avec la scripte de Kumashiro nous révèle que celui-ci n'avait rien d'un « cinéphile » mais qu'il fut marqué à jamais par la découverte de Pierrot le fou. Et il est vrai que l'influence de Godard, même si c'est de façon plus ou moins souterraine, irrigue ces deux beaux « pinku eiga » édités par Cinémalta.


Une des premières leçons que Kumashiro a apprise du maître, c'est une façon bien particulière de mêler la fiction et le « documentaire ». Dans Sayuri strip-teaseuse, le cinéaste met en scène la rivalité entre deux strip-teaseuses en nous invitant à suivre le parcours de la jeune et jolie Harumi dont l'ambition secrète est de détrôner sa rivale Sayuri, la grande star de l'effeuillage se produisant dans les quartiers populaires d'Osaka. Si le film possède une dimension « documentaire », c'est tout simplement parce que l'actrice Sayuri Ichijo tient son propre rôle et que Kumashiro se sert de sa personnalité controversée (l'actrice fit souvent la Une des rubriques « faits divers » en raison du caractère provocant de ses spectacles) pour irriguer une fiction heurtée, navigant sans arrêt entre la fiction et la « prise sur le vif » du réel (Kumashiro nous offre quelques très belles scènes de « scandales » dans la rue, où Harumi tente de se révolter contre les forces de l'ordre qui veulent la coffrer).

Si le film s'appuie sur la personnalité de Sayuri, c'est pour deux raisons essentielles.

D'une part, le caractère absolument fascinant de cette femme qui s'exprime en public comme un modèle d'épouse soumise à la loi patriarcale japonaise (il faut la voir s'excuser de ses spectacles devant un parterre de journalistes) et qui se transforme en un concentré de sensualité sur scène. Même si le passage à l'écran a du nécessiter une certaine édulcoration, les shows de Sayuri sont assez incroyables, à la fois très beaux et très provocateurs (la strip-teaseuse n'hésitant pas à exhiber son sexe - le spectateur du film ne le verra pas- et à rompre avec le fameux tabou japonais) tout en se livrant à un certain sado-masochisme (la cire des bougies devenant un « motif » érotique assez impressionnant !)

D'autre part, la transgression tranquille de Sayuri permet à Kumashiro de ruer dans les brancards d'un ordre social qu'il refuse. La sexualité est utilisée par le cinéaste comme un véritable moyen de transgression des règles et une remise en question du pouvoir (notamment sous son aspect le plus contestable de garant de la morale publique). Symptomatiquement, on sent que le film n'a jamais été tourné en fonction de la censure. Il apparaît même que Kumashiro a transgressé plusieurs fois le tabou de la pilosité puisque apparaissent à certains moments d'affreux caches noirs qui masquent les parties « sensibles » de l'anatomie des comédiens.

Sayuri strip-teaseuse est un film de lutte et de rage : lutte entre deux strip-teaseuses, luttes de femmes qui tentent, par l'expression d'une sexualité libérée, de transgresser les règles d'un ordre sociale patriarcale et réactionnaire.


Cette lutte contre la censure, on la retrouve également dans le beau La femme aux cheveux rouges, une romance érotique où la grande Junko Miyashata tient le rôle principal. Comme dans le film précédent, Kumashiro inscrit son œuvre dans un milieu social résolument populaire. Un routier croise un jour, sur la route, une mystérieuse femme aux cheveux roux avec laquelle il va vivre une passion dévastatrice tandis que son collègue et ami tente de régler ses problèmes avec une jeune fille qu'ils ont tous les deux violée !

Là encore, c'est la crudité du film qui frappe dans une premier temps. Crudité qui se niche moins au cœur des images (là encore, d'horribles caches interviennent si la scène tend à devenir trop « indécente ») que dans des propos où les personnages n'hésitent pas à parler très directement de sexe et de ses alentours (ils évoquent aussi bien le problème des règles et des tampons de la jeune femme que celui des odeurs corporelles !). Le style incisif et vif de Kumashiro (le montage est toujours inventif, notamment par l'adjonction de scènes de réminiscence du passé) permet d'ancrer tout de suite son film dans une certaine réalité japonaise (voir cette voisine junkie du couple principal dont les gémissements hors champ confèrent au film une « réalité » au-delà des quatre murs de la chambre).

Mais comme dans Sayuri strip-teaseuse, le cinéaste ne s'en tient jamais à une simple dimension naturaliste et sordide : il transcende son propos en nous présentant des personnages complexes (Junko Miyashita est tout simplement admirable ! Je ne sais pas si on pourrait en dire autant d'actrices spécialisées dans l'érotisme dans le reste du monde !) et incarnés. Grâce à cette attention aux personnages, il parvient à traduire de très belle façon les affres d'une passion dévorante et exclusive.

Du coup, le film parvient à nous toucher malgré ses ruptures de ton qui semblent être la marque de fabrique du cinéaste.


Il est tellement rare de voir des films qui donnent de véritables lettres de noblesse à un genre méprisé au cinéma (l'érotisme) alors que ledit genre est désormais respectable en peinture ou en littérature qu'il faut se ruer sur ce coffret Kumashiro afin de découvrir un cinéaste décapant dont la force transgressive n'a pas perdu de son impact...

Par Dr Orlof
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Lundi 23 mars 2009

Collection Romans érotiques vol. 2 (Editions Cinémalta) :

 

La véritable histoire d'Abe Sada (1975) de Noboru Tanaka avec Junko Miyashita

Bondage (1977) de Noboru Tanaka avec Junko Miyashita



« L'érotisme est l'approbation de la vie jusque dans la mort. » (Georges Bataille)


Louons l'excellente initiative des éditions Cinémalta qui nous proposent actuellement une plongée dans les méandres du « pinku eiga » (cinéma « rose » japonais), cinéma érotique d'exploitation relancé sous l'appellation « roman porno » par la Nikkatsu au début des années 70 lorsque la fameuse firme japonaise se trouva au bord de la faillite.

Contrairement à ce qui se passa à peu près partout dans le monde où, à de rares exceptions près, le cinéma érotique fut toujours roublard, paresseux et dénué de toute inventivité (affirmation évidemment très lapidaire qu'il faudrait fortement nuancer, ne serait-ce qu'en citant les noms de Tinto Brass, Jess Franco, José Bénazéraf, Salvatore Samperi -qui vient de nous quitter, hélas-, GP.Griffi, PF.Campanile, Walerian Borowczyk et quelques autres), ce cinéma de genre permit à des cinéastes de grands talents de développer des univers personnels tout en affirmant des choix esthétiques très forts. Nous vous parlerons très prochainement de Tatsumi Kumashiro mais il faut citer également Masaru Konuma, Toru Murawaka ou encore Noboru Tanaka.

Ancien assistant d'Imamura et de Suzuki, Tanaka fut l'un de ces artisans qui parvinrent à donner ses lettres de noblesse à un genre ultra codifié. Si l'érotisme constitue bel et bien le cœur des deux films proposés dans ce coffret, jamais il n'apparaît comme un « piment » indépendant du projet global des œuvres. Pour le dire autrement, jamais le spectateur n'a le sentiment qu'on lui offre une « scène de cul » toutes les dix minutes pour lui permettre de se rincer l'œil. Le fait que le genre soit extrêmement codifié au Japon (nul n'ignore que la représentation des poils pubiens et des sexes à l'écran est rigoureusement interdite) oblige les cinéastes à un effort constant de stylisation. D'autre part, le cadre de l'érotisme leur permet de traiter plus frontalement ce qui se trouve suggéré dans de nombreuses œuvres : la passion dévorante, le rapport au sexe, la question de la jouissance...


J'avais déjà vu La véritable histoire d'Abe Sada diffusé autrefois sur le câble avec La maison des perversités du même Tanaka. Mais je dois dire que sa redécouverte m'a stupéfié tant sa réussite me paraît éclatante. Le cinéaste prend ici comme point de départ un fait divers qui défraya la chronique dans les années 30 au Japon et qui servit de support à Oshima pour tourner ce chef-d'œuvre absolu qu'est L'empire des sens. En deux mots, il s'agit du récit d'une passion dévorante entre un homme marié (Kichi) et une ancienne geisha devenue servante, Abe Sada. Leur amour est tellement puissant qu'il ira, comme le suggère la citation de Bataille, jusqu'à la mort lorsque Sada étranglera son amant avant de lui trancher le sexe qu'on retrouvera sur elle au moment de son arrestation...

De ce drame passionnel, Oshima tirera un huis clos magistral où la mise en scène enferme peu à peu les deux amants jusqu'à la mise à mort (le titre original du film pouvant d'ailleurs se traduire par « la corrida de l'amour »). Tanaka joue un peu moins sur la progression tragique et sa narration est sans doute un peu plus « convenue ». Néanmoins, le film est extraordinaire tant il parvient à rendre l'intensité de cette passion.

Très habilement, le cinéaste joue sur des indices qui annoncent dès le départ la tragédie à venir (Kichi et Sada « jouent » par anticipation ce qu'ils vont vivre). Lorsque Sada accomplit son œuvre, elle grave sur la peau de son amant un petit message à l'adresse de la société « Kichi et Sada : seuls au monde ». Avec une force incroyable, Tanaka parvient à filmer un amour fou total qui ne peut se terminer que dans la mort.

La scène de la mise à mort est d'une beauté stupéfiante, le cinéaste jouant sur le cadre, sur des éléments de décors qui « déréalisent » la scène et nous font pénétrer dans l'esprit de Sada (la chambre devient une espèce de piscine de sang) et sur une lumière admirable (le jeu sur la couleur rouge est extraordinaire).

Ce moment ne représente pas le « climax » du film comme chez Oshima, ce qui permet à Tanaka de nous faire marcher aux côtés de Sada après son acte. Louons à ce propos la grande performance de Junko Miyashita (une habituée des « romans pornos ») dont la remarquable interprétation permet d'offrir au personnage une rare intensité.


Nous la retrouvons d'ailleurs dans Bondage, film un tout petit peu moins réussi mais passionnant de bout en bout. Tanaka dresse ici le portrait de Seiu Ito, un artiste japonais spécialiste du bondage. Parce qu'elle lui rappelle sa femme, Seiu entraîne Taé, une jolie prostituée, dans une spirale sado-masochiste qui les mèneront aux portes de la folie et de la mort.

Dans sa présentation du film, Tanaka revendique clairement l'influence de Bataille et nous offre une nouvelle réflexion sur la passion et ce qu'elle implique : les rapports de domination, le mystère de la jouissance, l'extase et l'effroi... En photographiant cette femme qu'il ligote, qu'il traîne dans la neige ou qu'il plonge dans un lac gelé, Seiu tente de capter ce moment où l'Autre s'abandonne vraiment, offre tout (son corps, son âme) à celui qu'elle aime. Cet abandon est à la fois une terrible souffrance mais c'est également dans cette souffrance, cet effroi que va se nicher la jouissance. La relation sado-masochiste (qui n'est vraiment pas ma tasse de thé, c'est peut-être d'ailleurs pour cette raison que j'ai été un peu moins sensible à ce film qu'à la véritable histoire d'Abe Sada) est une manière pour le cinéaste d'intensifier ce qui se trame habituellement derrière chaque rapport amoureux : des rapports de force, de domination et d'abandon...

Là encore, le spectateur constatera de véritables efforts de stylisation au niveau de la mise en scène. Certains plans sont tout simplement sublimes (l'image de cette femme en kimono rouge avançant dans l'immensité d'un décor blanc de neige) et le cadre est toujours inventif (jouant sur une certaine claustrophobie en intérieur alors que la somptuosité des extérieurs renvoie à une certaine solitude).

Pour tout vous dire, c'est extrêmement plaisant de voir un cinéaste qui prend le sexe au sérieux et ne se contente pas des gaudrioles d'usage. Les films ne sont pas forcément très « érotiques » du point de vue de la représentation (ça se limite généralement à quelques poitrines dénudées) mais ils ont l'érotisme chevillé au corps (si j'ose dire !) en ce sens qu'ils cherchent à décortiquer les affres de passions rouges sang et qu'ils y parviennent avec une acuité parfois bouleversante (j'avoue que le personnage d'Abe Sada me tourneboule comme aucun autre).   


Espérons vivement que nous aurons des occasions de redécouvrir d'autres films de Noboru Tanaka car nul doute qu'il s'agit d'un vrai, d'un grand cinéaste...



Par Dr Orlof
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Mercredi 18 mars 2009

Clean, Shaven (1993) de Lodge Kerrigan avec Peter Greene (Editions Cinémalta)



L'impact que certains films peuvent avoir à leurs sorties alimente parfois certaines « légendes ». C'est ainsi que la petite histoire veut qu'une femme ait fait une fausse couche en découvrant Un chien Andalou de Buñuel. Pour Clean, Shaven, je garde encore en mémoire une émission du Journal du cinéma de Canal + où  l'on voyait une spectatrice cannoise sortir en tremblant du cours de la projection et raconter, presque en larmes, le caractère insoutenable du premier film de Lodge Kerrigan.

Pendant très longtemps, une aura de « film le plus terrifiant de l'histoire du cinéma » a plané (dans mon esprit) sur Clean, shaven. En le revoyant quinze ans après sa sortie et quelques années après une première découverte câblée, force est de constater qu'il n'a rien perdu de sa force et de son caractère éprouvant. En revanche, c'est moins par ses scènes insoutenables (elles sont très limitées mais prévenons néanmoins nos aimables lectrices que deux scènes sont particulièrement dures) que le film prend aux tripes que par la manière dont le cinéaste parvient à nous faire pénétrer dans l'esprit dérangé d'un schizophrène.



Peter Winter sort d'un institut psychiatrique et retourne dans sa petite ville natale dans l'espoir de retrouver sa fille. Parallèlement, il est suspecté par un policier, qui le suit à la trace, d'être l'auteur d'un crime contre une jeune femme ...


Pour Lodge Kerrigan, il s'agit donc de faire partager aux spectateurs l'univers sensoriel d'un esprit dérangé persuadé d'avoir un émetteur radio au bout d'un doigt et une récepteur au sommet du crâne. Comme le dit fort justement Ludovic dans sa remarquable critique, le talent du cinéaste est de ne jamais sombrer dans l'illustration conventionnelle de ce que pourraient être les symptômes présumés de la folie. Comme il le fera par la suite dans le très beau Claire Dolan, Lodge Kerrigan adopte un style rigoureux et froid, à peine troublé par un découpage privilégiant soudainement décadrages et « flashs mentaux » (qu'on me passe l'expression maladroite) qui nous place d'emblée du côté de la perception mentale de Peter.

Si le film est si oppressant, c'est sans doute parce que le cinéaste ne nous permet pas d'isoler le personnage dans la sphère de la pathologie : impossible de se rassurer en envisageant Peter comme un être radicalement « autre » (le « fou »).

Clean, Shaven est un « film cerveau », une œuvre qui parvient à rendre compte de la perception d'une conscience troublée d'une manière quasi sensorielle.

L'une des clés de la réussite du projet, c'est d'abord une extraordinaire bande-son comme on n'en a rarement entendu au cinéma si ce n'est chez David Lynch. Kerrigan mêle des nappes sonores indéfinissables (sonorités industrielles) à des voix intérieures, des ondes de radio troublées, des grésillements divers... Le spectateur, comme Peter, est immergé dans un bain sonore asphyxiant qui rend merveilleusement compte des troubles et des douleurs de la conscience du personnage. Il est d'ailleurs temps de dire un mot de la composition hallucinante de Peter Greene qui se révèle totalement habité par son rôle et qui n'est que trous noirs et mystères. C'est à la fois un des personnages les plus inquiétants qu'il m'ait été donné de voir dans un film (je n'exagère pas !) et l'un des plus déchirants.

Sa « folie » contamine tout le reste du film et finit par remettre en cause de manière assez abasourdissante nos perceptions. Sans révéler les tenants et aboutissants du récit, Kerrigan interroge notre regard sur « l'anormal » que l'on condamne par avance, à l'image de ce flic qui le pourchasse tout au long du film. Or la « folie » n'est-elle pas qu'une inadaptation à une norme donnée ? La véritable folie n'est-elle pas dans la violence d'un monde où l'on retrouve des adolescentes atrocement mutilées. Précisons que la violence que filme Kerrigan n'est jamais complaisante : Ludovic a encore mille fois raison de souligner que le cinéaste prend bien soin de prendre à contre-pied toutes les normes en vigueur, à savoir ne pas filmer l'acte de tuer (globalement rendu indifférent par plus de cent ans de cinéma où l'on sort très facilement un revolver) pour se concentrer davantage sur les « effets » de ces meurtres.

Clean, Shaven est un film de « plaies », de souffrances et de cicatrices physiques mais également mentales. En nous faisant partager l'intense douleur de son personnage, le cinéaste parvient à rendre compte de l'opacité du Réel, son mystère foncier, son incroyable violence.

Que ceux qui désirent absolument découvrir ce film sans en rien savoir s'arrêtent ici puisque je vais révéler maintenant que Peter réussit, à un moment donné, à renouer avec sa petite fille. Pourquoi le révéler ? Parce que dans ce passage magnifique se situe, à mon sens, la quintessence du film, le cinéaste parvenant à la fois à nous éprouver grandement (on a peur à chaque seconde pour la fillette) et à nous bouleverser (je n'en dis pas plus !)

Tourné avec un budget ridicule et sur plus de deux ans (Kerrigan explique en bonus qu'il a été, en raison des contraintes, obligé de doubler son acteur principal absent dans une scène-clé du film), Clean, Shaven est un premier film à la fois totalement maîtrisé et incroyablement « ouvert » (Kerrigan parvient à toujours laisser planer une atmosphère de doute, de mystère, d'irrésolu...).

Un film qui laisse en nous des traces profondes et durables...



Par Dr Orlof
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Dimanche 21 décembre 2008

Anthologie des scènes interdites (1975) de José Bénazéraf (Editions K-Films)



Débutons cette chronique par un petit regret. Il existe visiblement plusieurs versions de cette fameuse Anthologie des scènes interdites, plus ou moins hard. Celle qui sortit en 1975 durait 1 heure 50 et comportait visiblement une longue séquence pornographique finale, composée d'extraits de La planque I et La planque II où le cinéaste mettait à l'œuvre les principes qu'il généralisera dans son mythique JB 1 (à savoir de la pure pornographie débridée, lyrique et expérimentale, incluant d'ailleurs des chutes de ces films, claps compris).

Le classement X du film est annulé en 1982 et un nouveau montage sera effectué pour une diffusion sur Canal +. De cette nouvelle version, Herbert.P Mathese écrit : « Le dernier quart d'heure de la version destinée à Canal + est fait d'extraits de La planque, plus clean, disons-le, et en couleurs, donnant davantage l'image d'un produit new-look, léché pour Canal. Rien à voir avec la version sortie au cinéma. ».

J'ai bien peur que la version DVD soit encore plus édulcorée que la version Canal puisque le métrage ne dure plus que 72 minutes (au lieu de 95 !) et le fameux dernier chapitre de cette Anthologie (« La pornographie ») se réduit à cinq minutes relativement soft ! Je ne connais pas parfaitement la législation en matière d'édition DVD mais je présume qu'il n'est pas possible pour un éditeur « classique » de proposer des films avec des scènes non simulées (à moins qu'elles s'inscrivent dans le cadre du cinéma « d'auteur »). Toujours est-il que le film que je possède pourrait sans difficulté être diffusé en prime time sur une chaîne du câble...

C'est dommage car l'Anthologie des scènes interdites est un projet réellement passionnant. Sur le papier, on craint la solution de paresse puisque Bénazéraf nous propose un pot-pourri des scènes érotiques dont il a émaillé ses films depuis ses débuts à l'orée des années 60. De plus, le cinéaste avait déjà eu recours à ce procédé de « compilation » en réalisant Bacchanales 69 puis Bacchanales 73 (sans doute le même film, sorti 4 ans plus tard). Il est d'ailleurs probable que le début de l'Anthologie reprenne le même montage que les Bacchanales puisque le critique de l'époque signalait une séquence au Palais des sports (des jeunes cassent des fauteuils) que l'on retrouve ici.  Et pourtant, l'intérêt ne faiblit jamais devant ce film de montage.



Le film se compose de cinq chapitres : Dans le premier, intitulé Le strip boulevard, Don José nous propose les scènes de strip-tease qui émaillent ses premières œuvres (dont celui de Joë Caligula qui lui valut une interdiction totale pendant près de deux ans). Le deuxième, les phantasmes, est divisé en deux paragraphes : le premier montre des extraits du Désirable et le sublime, le second des extraits de Frustration, du Sexe nu et de French love. Le quatrième s'intitule Le viol et nous offre un mémorable passage de French love (l'arrivée impromptue de motards dans une partouze bourgeoise). Quant au cinquième chapitre, La pornographie, je l'ai évoqué plus haut et il ne représente ici plus qu'une portion congrue.



Tous ces extraits sont commentés par Bénazéraf himself, relayé parfois par une voix féminine qui lit des extraits des décrets de censure qui frappèrent ses films. Du coup, l'Anthologie des scènes interdites apparaît comme un très beau résumé de l'évolution des mœurs dans le domaine cinématographique et de celle, parallèle, de la censure. Inutile de dire que le cinéaste s'en prend rageusement aux ciseaux d'Anastasie et il est vrai que le temps a fini par lui donner raison (qui s'offusquerait aujourd'hui du spectacle charmant de ces strip-teases rétros ?) En revisitant son œuvre, Bénazéraf cherche a montrer comment il a su retrancher la censure dans ses quartiers en filmant un certain nombre de « première fois » (par exemple, il montre un extrait de l'un de ses films -le cri de la chair ?-  où, pour la première fois, une femme se caresse lascivement la poitrine).

Outre l'érotisme brûlant, l'anthologie est également un bon moyen de redécouvrir ce qui fonde le cinéma de Bénazéraf : son intellectualisme outré (on ne compte plus le nombre de citations littéraires qui émaillent ces extraits, de Hegel à Marx en passant par Kierkegaard et Baudelaire), sa manière de mêler le « cul et la politique » (extraits savoureux du Désirable et le sublime où les acteurs conspuent la censure), son lyrisme qui éclate le temps de séquences vraiment très belles.

C'est peut-être ici que se situe, pour moi, la réelle découverte de cette Anthologie. Même si j'ai eu l'occasion de voir Frustration et Le désirable et le sublime, les films de Bénazéraf restent des raretés et je n'ai jamais vu, par exemple, Le sexe nu ou French love. Or les extraits proposés ici sont d'un érotisme tel qu'on l'a rarement vu à l'écran. Ces films restent « softs » mais ils n'ont strictement rien à voir avec les navetons érotiques qui fleurissaient à cette époque (que ce soit ceux de Georges Fleury ou Pierre Unia). La scène ferroviaire du Sexe nu est très tendre, très bien filmée et ne parlons pas de la stupéfiante partouze de French love où débarquent les motards. Bénazéraf filme admirablement les corps et par la grâce des éclairages, d'un montage inventif, il nous offre une séquence baroque incroyablement sensuelle.


On sait qu'après 1975 et JB 1, Bénazéraf deviendra un stakhanoviste du hard miteux (je n'en ai vu aucun mais je fais confiance aux connaisseurs). Avant, il ne se pose pas encore la question du hard ou du soft : il fait du cinéma. Avant le déferlement « officiel » de la pornographie à l'écran, certains de ses films (Black love, Adolescente pervertie : pas vus non plus) comportaient quelques séquences hard (parfois pour l'exportation).

L'anthologie témoigne de cette époque où le sexe restait encore un enjeu de mise en scène et où le cinéma pouvait friser les limites du représentable avec beaucoup de talent.

C'est ce qui fait la force de ce film, même s'il n'existe plus aujourd'hui que dans une version tronquée...

Fin de la semaine Bénazéraf : pour des renseignements sur les autres DVD édités, c'est ici...

Par Dr Orlof
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