Séries TV

Lundi 29 septembre 2014 1 29 /09 /Sep /2014 19:39

P'tit Quinquin (2014) de Bruno Dumont avec Bernard Pruvost, Philippe Jore, Alane Delhaye

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Difficile d'évoquer la mini-série de Bruno Dumont après le flot de réactions auquel elle a donné lieu. Entre les critiques dithyrambiques qui y voient une sorte d'accomplissement pour l'auteur de La vie de Jésus et ceux qui lui sont tombés dessus à bras raccourcis en l'accablant des griefs habituels (arrogance, mépris pour ses personnages, etc.) ; le cinéaste est parvenu à créer l'événement de cette rentrée.

Quoi qu'il en soit, P'tit Quinquin apparaît d'ores et déjà comme une pièce maîtresse de l’œuvre de Dumont : à la fois le prolongement logique de ses films et, en même temps, la preuve que le cinéaste cherche à évoluer, à s'éloigner de l'aspect parfois un peu sévère et monumental de certaines de ses œuvres (la guerre comme allégorie dans Flandres, le terrorisme et le mysticisme dans le beau Hadewijch, l'art et la folie dans Camille Claudel 1915).

 

A bien y regarder, la série avance pourtant sur les chemins que Dumont a déjà beaucoup empruntés : le Nord et ses paysages sinistrés, des meurtres qui perturbent et mettent à nu l'équilibre fragile d'une petite communauté comme dans L'humanité, la misère sociale comme dans La vie de Jésus, un réalisme sans arrêt hanté par le surnaturel et la présence du démon comme dans Hors Satan. Et, avant tout, cet art de la mise en scène qui fait de Dumont l'un des cinéastes français les plus importants avec ses plans d'ensemble qui évoquent la grande peinture flamande (par l'intermédiaire de son anti-héros, le cinéaste raille d'ailleurs un peu cette dimension picturale), ses raccords secs comme des coups de trique, sa manière d'inscrire des corps et des personnages dans un environnement qui existe d'emblée...

 

Ce qui change ici, c'est que le format de la « série » (même si on peu penser qu'il s'agit d'abord d'un film de 3h20 découpé en quatre épisodes) permet au cinéaste de s'attacher davantage aux personnages, de laisser cours à un certain art de la digression et de faire preuve, d'une manière plus générale, d'une certaine tendresse assez inédite chez lui. Alors que la trame du récit est très noire (des meurtres, la misère sociale, le racisme, la violence...), P'tit Quinquin frappe par une étonnante douceur, une manière de faire luire de manière régulière quelques rayons lumineux dans un univers sinistre. C'est aussi une comédie, genre auquel on n'associe pas souvent Dumont.

Si certains passages sont assez désopilants (la longue scène d'enterrement au cours de l'épisode 1) et si certaines répliques déclenchent le rire («- La mer, ça me fait réfléchir, - Ben, c'est de l'eau, quoi ! »), il convient néanmoins de souligner qu'on ne nage pas non plus dans la grosse gaudriole et qu'il est sans doute exagéré d'écrire qu'il s'agit de la comédie la plus drôle vue depuis longtemps. Mais il est parfaitement juste de constater que Dumont ose cette fois rire avec ses personnages (il ne rit jamais d'eux, la nuance est importante) et qu'il confie l'enquête du film à un commandant totalement farfelu, bourré de tics, sorte d'inspecteur Clouseau ch'ti totalement dépassé par les événements (sa phrase fétiche est, à ce titre, assez parlante :« c'est quoi c'bordel ? »).

 

Il faut néanmoins dissiper un malentendu : certains ont reproché à Dumont de se livrer à un jeu de massacre en se contentant de colporter comme un vulgaire ministre socialiste les clichés attendus sur des « ch'tis » consanguins, incultes, racistes, à la limite du handicap mental et en se moquant de leur accent. Pour le coup, c'est entièrement faux. D'une part, parce que la spécificité géographique me semble secondaire : certes, ce sont des habitants du Boulonnais mais pour avoir passé une partie de mon enfance dans la campagne bourguignonne, je peux affirmer que le regard du cinéaste est totalement universel. D'autre part, il n'y a aucun mépris chez Dumont : ses personnages sont de véritables comédiens (d'ailleurs, la plupart se « mettent en scène » : l'apprentie chanteuse, les majorettes, les musiciens...) et ils s'amusent autant que le spectateur à composer des rôles farfelus.

En prenant la chose par l'autre bout de la lorgnette, on peut également se poser la question suivante : qui, en dehors de Dumont, offre à ces individus, à ces corps singuliers à mille lieues de tout formatage médiatique, à ces accents une place sur un écran ?

Il ne s'agit pas non plus de tomber dans le misérabilisme et la niaiserie bien-pensante qui voudrait que les pauvres soient bons par essence. Pas d'angélisme chez le cinéaste mais une manière incroyablement fine de montrer l'être humain dans ce qu'il a de plus bestial mais également de plus beau (les deux ne pouvant pas être dissociables). Quand les deux enfants (Eve et P'tit Quinquin) se prennent mutuellement dans les bras, il y a une véritable grâce qui traverse le film, une lumière qui rend beaux les personnages filmés (certains gros plans sur le lieutenant Carpentier, assistant de Van der Weyden, -personnage extraordinaire- sont également d'une rare beauté).

 

P'tit Quinquin a parfois été qualifié de Twin Peaks à la française mais la comparaison me semble un peu contestable en ce sens que Dumont ne cherche pas l'insolite qui se cache derrière la surface neutre des apparences (comme chez Lynch) mais qu'il parvient à faire surgir le surnaturel et le bizarre d'un réalisme cru. Certes, on retrouve des morceaux de corps humains dans une vache mais l'étrangeté est ailleurs, dans cette présence du Diable qui semble rôder à chaque coin de rue. On retrouve dans la série ce qui hante l’œuvre de Dumont depuis ses débuts : la présence du Mal absolu. Le deuxième épisode s'intitule de manière très parlante Au cœur du mal. Or l'intelligence du cinéaste est de déporter cette notion de « Mal » que l'on pourrait logiquement apercevoir dans cette succession de meurtres sanglants vers les recoins les plus sombres de l'âme humaine. Dans cet épisode deux, il y a la fois ces moments où la bande d'enfants du cru s'en prend violemment à deux autres enfants d'origine étrangère (un arabe et un noir) et cette séquence très belle des auto-tamponneuses où la petite bande s'acharne sur un pauvre simplet. Passage qui évoque immédiatement une scène similaire de Mouchette de Bresson.

Le Mal est dans le cœur même de l'individu et Dumont le débusque même chez des enfants (souvent présentés de manière naïve comme « innocents ») racistes, moutonniers et violents. Là encore, il ne s'agit pas de les stigmatiser où d'en tirer des thèses sociologiques (ils ne font sûrement que reproduire des comportements inculqués par leurs parents) mais d'approcher quelque chose qui pourrait s'appliquer de manière universelle à l'âme humaine.

Ce n'est pas la psychologie ou la sociologie qui intéresse le cinéaste mais de mettre à nu certains mécanismes humains : l'esprit de meute, les réflexes d'exclusions quand la communauté est mise en péril, le fanatisme (religieux ou pas)...

On lui a d'ailleurs reproché cette vision très noire de l'humanité (notamment à propos de son film éponyme), son arrogance de metteur en scène démiurge filmant pour juger ses personnages... Or il est évident que le regard de Dumont reste toujours « humain » et qu'il va chercher dans la pire des noirceurs des éclats de ce qu'on nommera vulgairement « la grâce ». C'est ce moment d'une beauté inouïe où la grande sœur d'Eve, après avoir appris la mort de Mohamed (épisode 4), se retrouve dans un enclos parmi des cochons et que retentit la musique de Bach. Tout Dumont est dans cette scène : la bestialité, la pesanteur terrestre, la noirceur mais également la grâce et une certaine spiritualité.

Je ne dirai rien de la fin de la série mais il y a dans la scène une lumière qui jaillit des visages filmés d'une beauté assez époustouflante.

 

En jouant la carte de la comédie, du burlesque (les grands-parents de p'tit Quinquin qui mettent le couvert, c'est assez hilarant) et du farfelu, Dumont ne désamorce en rien les enjeux de son cinéma. Au contraire, il les rend encore plus intenses parce qu'il les traite de manière plus « humaine » (on en trouvait cependant des traces dans certains passages sublimes de Flandres et de Hors Satan).

 

Ces laissés-pour-compte, ces « gens de peu », ils finissent par nous ressembler et je suis prêt à parier que nous ne sommes pas prêts d'oublier leurs visages...

Par Dr Orlof - Publié dans : Séries TV
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Dimanche 6 octobre 2013 7 06 /10 /Oct /2013 16:13

A young doctor's notebook. Saison 1 (2012) d'Alex Hardcastle avec Jon Hamm, Daniel Radcliffe

(Éditions Montparnasse) Sortie le 1er octobre 2013

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Finalement, A young doctor's notebook pourrait représenter pour moi une sorte de « série idéale ». En effet, cette première saison ne compte que quatre épisodes d'une vingtaine de minutes. Du coup, nous nous retrouvons face à une série qui dure autant qu'un long-métrage traditionnel et on échappe ainsi au côté « fleuve » du genre qui est, pour moi, l'un des aspects les plus rébarbatifs de l'exercice (je n'arrive pas à comprend comment on peut se passionner des centaines d'heures pour des récits souvent assez répétitifs!).

Par ailleurs, cette série bénéficie d'une « caution littéraire » puisqu'il s'agit d'une adaptation des Carnets d'un jeune médecin de Boulgakov, récit plus ou moins autobiographique relatant les expériences de médecin du futur écrivain pendant la première guerre mondiale et lors de la Révolution soviétique.

 

Daniel Radcliffe interprète donc ce jeune médecin, fraîchement diplômé de l'université de Moscou qui débarque dans un hôpital paumé au fin fond de la Sibérie. Il réalise alors que tout son savoir est quasiment inutile et qu'il doit désormais composer avec les aléas d'un quotidien hostile.

Réalisé par un certain Alex Hardcastle que je ne connaissais pas (en allant un peu fouiller sur IMDB, j'ai appris qu'il avait réalisé un des épisodes de la série The Office), la série va nous confronter au quotidien de ce médecin, de ses collègues tandis que son double désabusé (Jon Hamm) ne cesse de lui apparaître (la voix de sa conscience).

 

La série joue sur deux registres : l'humour noir britannique (la série est anglaise et a été tournée pour la BBC) et un burlesque sanglant assez outré. Le décalage entre ce personnage de médecin naïf projeté dans un univers hostile totalement opposé à ce qu'il a connu et étudié permet d'offrir de belles saillies drolatiques et de beaux moments où Radcliffe s'avère assez doué pour jouer l'ahuri. Quand il demande à quelle heure ouvre un magasin, sa collègue lui répond du tac-au-tac : « au mois d'août » ! Bienvenue en Sibérie !

Cet humour pince-sans-rire se double d'un burlesque « gore » assez réjouissant : Radcliffe se retrouve aspergé de sang après avoir arraché une dent à un patient (il se trouve qu'il a arraché plus que la dent à soigner!) ou doit garder son sang-froid (c'est le cas de le dire) pour installer une « gorge d'acier » à une petite fille (en fait, il pratique une trachéotomie). Une des séquences les plus éprouvantes est sans doute celle où il doit effectuer une amputation d'une jambe avec une scie émoussée. Lors de ces séquences, il faut prévenir le lecteur que le réalisateur ne cherche pas l'ellipse et qu'on doit subir l'opération frontalement ! Ceci dit, cette horreur est tempérée par un sens du burlesque et de l'humour noir : la scène de l'amputation se termine par Radcliffe qui manque de se casser la figure en marchant sur le bout de pied qu'il vient de découper !

 

Plus la série avance et plus elle s'assombrit. Le docteur commence à se faire une réputation (surtout après le succès de sa trachéotomie) mais il doit lutter contre l'ignorance des gens du lieu (la plupart atteint de la syphilis) et contre le caractère oppressant des conditions de travail qu'on lui inflige. Du coup, il s'adonne à la morphine et en subit les conséquences que Hardcastle filme avec une certaine crudité (un priapisme exacerbé, des moments d'incontinence...).

 

Le résultat est plutôt plaisant, à la fois assez drôle et, en même temps, plutôt bien écrit (Boulgakov oblige). D'un point de vue « mise en scène », c'est un peu moins intéressant mais, malheureusement, je ne suis pas certain que la télévision soit le lieu pour permettre à un style et à une forme originale de se développer. Je trouve, par exemple, que la photographie est bien trop conventionnelle (on a l'impression de voir une de ces anonymes séries policières que diffusent à longueur de journée les chaînes généralistes (avec ce côté un peu jaunâtre et brillant, sans grand rendu).

 

J'ignore pour l'instant si une « saison 2 » est prévue mais, pour l'heure, cette première saison se révèle plutôt brillante, bien jouée (même si je ne suis pas un grand fan du fadasse Radcliffe et que Jon Hamm est bien plus convaincant) et pas désagréable à suivre...

Par Dr Orlof - Publié dans : Séries TV
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Samedi 10 août 2013 6 10 /08 /Août /2013 13:02

Les décalés du cosmos : saison 3 (2007). Créateurs : Chuck Austen et Chris Moeller. Réalisation : Bernie Denk (L.C.J. Editions)

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Les plus fidèles de mes lecteurs savent déjà que mes goûts m’ont toujours éloigné, d’une manière générale, des séries. D’une part, parce que je me lasse assez vite de ce qui constitue l’essence du genre : la loi de la répétition et du retour du même (mêmes personnages auxquels le téléspectateur s’identifie, même schémas scénaristiques, etc.). D’autre part, parce qu’à part quelques glorieuses exceptions (Twin Peaks en premier lieu, L’hôpital et ses fantômes…), il me semble que les séries ne se distinguent jamais par une certaine recherche formelle et esthétique. Leur intérêt est sans doute ailleurs (je ne tiens pas à me fâcher avec tous mes lecteurs qui deviennent d’ailleurs de plus en plus silencieux !) mais j’avoue que le genre m’a toujours laissé froid.

 

Ce n’est malheureusement pas avec Les décalés du cosmos que je vais me réconcilier avec le genre. Série d’animation canadienne créée en 2004 et composée de trois saisons (la dernière datant de 2007), Les décalés du cosmos narre les aventures d’un équipage extra-terrestre qui sillonne l’univers à bord d’un vaisseau spatial capricieux prénommé Bob. Aux commandes, le capitaine Ardillon, une espèce de blob mauve à trois yeux épaulé par un cyborg extrêmement sexy (Sixe), un robot gay (Gus), une sorte de reptile au look « ado attardé » (Flip, le neveu d’Ardillon) et Técha, monstre hideux à trois seins et plein de bubons.

Ces joyeux drilles qui passent leur temps à s’envoyer des amabilités à la figure croisent également le chemin d’adversaires réguliers : les confédérés et les Sales Clowns menés par Dark Bobo…

On l’aura compris en découvrant le nom de ce dernier personnage, la série est éminemment parodique et cite allégrement Star Wars (lors d’un combat de sabre, Ardillon est obligé de « masturber » le sien pour qu’il devienne plus grand et apte au combat !) et Star Trek.

Je dirais, pour commencer sans être trop méchant, que la dimension parodique de la série est la plus intéressante. Dans la saison 3, certains épisodes sont construits comme de pures parodies de films célèbres : Skankenstein (épisode 1) s’amuse avec le mythe de Frankenstein en parodiant à la fois les classiques de James Whale (l’héroïne ressemble vraiment à Elsa Lanchester dans La fiancée de Frankenstein) mais également les variations plus récentes d’un Tim Burton. Eliminons Ardillon (épisode 2) reprend la structure dramatique des Terminator tandis que 23.5 (épisode 4) fonctionne comme un épisode de la série 24. Les Aventuriers du */@?#!" de trésor (épisode 9) est à la fois une parodie des Indiana Jones mais on y cite également Predator et Alien

 

Mais s’il fallait chercher une référence plus globale à ces Décalés du cosmos, c’est sans doute du côté du Spaceballs (La folle histoire de l’espace) de Mel Brooks qu’il faudrait chercher (le cinéaste est d’ailleurs cité directement dans le premier épisode de cette troisième saison : hommage sans doute au créateur de Frankenstein junior). En effet, les classiques de la science-fiction y sont détournés de manière graveleuse avec une prédilection pour les gags en-dessous de la ceinture. La principale caractéristique de cette série est d’être extrêmement vulgaire. La vulgarité peut être parfois salutaire mais ici, elle lasse rapidement car elle tourne toujours autour des mêmes obsessions : la scatologie (pas un épisode où l’on n’évoque les « chiottes » et le plaisir de « couler un bronze » : au-dessus de sept ans, je pense qu’il est impossible de sourire !) et le sexe : Ardillon est un obsédé, Sixe est un objet de désir et de blagues foireuses en permanence (à noter que c’est notre chère Frédérique Bel qui prête sa voix à la plantureuse cyborg) et le robot Gus est constamment titillé sur sa sexualité ambiguë (il ne l’avoue pas vraiment mais il est totalement gay !).  

 

Au bout du compte, il semblerait que le personnage qui ressemble le plus au « public cible » de la série soit Flip, ce lézard mou qui ne rêve que de perdre sa virginité dans les bras de Sixe et qui passe ses journées à jouer aux jeux vidéo ou à glander. Les décalés du cosmos ne s’adresse (et encore !) qu’à l’adolescent geek puceau dont l’univers se limite à Star Wars, aux jeux et à surfer sur Internet. L’obsession du sexe est permanente mais de manière puérile, par le biais de ce second degré référentiel (mais qui se souvient encore, en 2013, de Marcel Beliveau ? Et qui se souviendra des « personnalités » parfois citées dans la série ?) qu’affectionne tant notre époque puritaine et bien-pensante.

 

Bref, j’avoue que cette série m’est passée bien au-dessus de la tête : je laisse désormais la parole à ceux qui veulent la défendre et la recommander… 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Séries TV
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Dimanche 1 juillet 2012 7 01 /07 /Juil /2012 20:35

L'hôpital et ses fantômes (1994-1997) de Lars Von Trier avec Udo Kier

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Ma petite sœur (je vous invite chaleureusement a lire régulièrement son blog littéraire ici) a failli friser la crise d'apoplexie lorsque je lui ai confié que je regardais une série. Il a fallu qu'on lui précise qu'il s'agissait d'une série danoise en sépia pour la rassurer et lui faire retrouver ses esprits.

Plaisanterie mise à part, vous connaissez désormais mon peu de goût pour les séries télévisées malgré l'engouement (excessif) qu'elles suscitent chez les ténors de la critique institutionnelle (j'ai d'ailleurs abandonné la lecture des Cahiers du Cinéma lorsque la revue s'est mise à parler davantage des séries, du foot et des jeux vidéos que du cinéma. Mais depuis, elle semble avoir retrouvé une certaine tenue et je vais peut-être y revenir).

Les séries m'ennuient et j'ai dû mal, d'une manière générale, avec l'esthétique télévisuelle dont elles relèvent. C'est peut-être d'ailleurs pour cette raison que les seules susceptibles de m'intéresser ont été réalisées par des cinéastes : Lynch (Twin Peaks), Fassbinder (Berlin Alexanderplatz), John Landis (Dream on) ou... Lars Von Trier.

 

L'hôpital et ses fantômes, qui reste une mini-série (8 ou 11 épisodes selon les découpages), est une formidable entreprise de destruction du genre. Lars Von Trier parvient à pervertir tous les codes en vigueur tout en se coulant, en apparence, dans le moule des sagas feuilletonesques.

Le véritable intérêt que je concède aux séries, c'est la durée et la possibilité, ainsi, de constituer de véritables réservoirs de fiction. Lars Von Trier s'inscrit dans cette logique en ouvrant de nombreuses pistes narratives et en multipliant les personnages (le fantôme d'une petite fille qui vient hanter un hôpital ultra-moderne, un médecin odieux rattrapé par son passé et une erreur médicale qui a transformé une autre petite fille en légume, une vieille femme qui dialogue avec les esprits, un chef de service davantage préoccupé par une obscure loge que par ses patients, un professeur prêt à tout pour récupérer un foie ravagé par un sarcome, des carabins turbulents qui font de mauvaises blagues, etc.). Si la manière de filmer est originale (nous allons y revenir), le découpage des séquences est relativement classique avec des intrigues qui évoluent de manière parallèle et une façon de passer d'une action à une autre en filmant successivement le plus de personnages possibles. Seule originalité dans la narration : un couple de trisomique travaillant à la plonge qui commente l'action tel un chœur antique.

Lars Von Trier se plie donc aux règles de la série et se montre d'une rare efficacité. Le premier épisode permet de planter le décor, de présenter les personnages et d'entamer les principales intrigues. Jusqu'au troisième épisode, il parvient à un équilibre parfait entre l'humour et une angoisse qu'il distille avec parcimonie mais qui se révèle particulièrement efficace (c'est fou comme de simples transparences peuvent s’avérer mystérieuses et inquiétantes).

 

Puis, peu à peu, la série prend une autre tournure. La petite amie d'un interne est enceinte et accouche d'un bébé à tête d'homme. Ce que Lars Von Trier suggérait dans un premier temps est alors montré et le côté humoristique prend le dessus. Un humour « hénaurme » (notamment grâce à ce chef de service qui ressemble à Leslie Nielsen et qui devient érotomane) qui frise parfois le grand-guignolesque (l'accouchement, par exemple ; ou encore ces images de zombies qui viennent dévorer un étudiant volontaire pour des recherches sur des somnifères).

 

Pourtant, ce virage ne nuit pas à l'unité de la série. Parce que le cinéaste sait parfaitement naviguer entre l'humour le plus burlesque (la visite d'un ministre entraîne une série de quiproquos fort drôles) et une angoisse qu'il parvient à recréer en redevenant soudainement sérieux (notamment lorsqu'il se recentre sur le personnage de Mona, la petite fille handicapée à vie). Ce qu'il parvient à réussir dans cette série, c'est un mélange des genres détonnant : le fantastique et l'humour, donc ; mais également le film d'horreur (quelques scènes « gore » assez marquantes), la satire (l'univers médical en prend pour son grade), le thriller (il y a des espèces d'enquêtes et les personnages recherchent des documents compromettants pour d'autres) voire le mélodrame (alors qu'il pourrait sombrer dans le ridicule le plus complet, il parvient à réaliser des scènes poignantes entre la mère et son bébé monstrueux voué à disparaître).

 

Ce mélange des genres donne un visage hybride à l’œuvre qui oscille sans arrêt entre une certaine esthétique télévisuelle (dans la narration) et le cinéma (dans la mise en scène). Les premiers épisodes ont été tournés après Breaking the waves et Lars Von Trier poursuit ici son expérimentation dans la manière de filmer caméra à l'épaule et de faire exploser tous les codes de la grammaire cinématographique (faux-raccords et jump-cut à tout bout de champ, multiplication des axes...). Ces partis-pris de mise en scène dynamite le récit et lui donne une incroyable énergie qui emporte le spectateur et le captive sans arrêt.

Ce qu'il y a d'amusant, c'est que cette manière de filmer est aussi assez conforme à l'idéologie du Dogme que le cinéaste édictera en 1995. Or la deuxième saison de L'hôpital et ses fantômes a été tournée après Les idiots (une merveille!) et Lars Von Trier semble prendre un malin plaisir à piétiner les règles qu'il s'était lui-même fixées. Tous les artifices dont il voulait se débarrasser reviennent ici (les filtres colorés, le traitement du son, la musique additionnelle...) et offrent une couleur toute particulière à la série dans la mesure où le traitement « caméra à l'épaule » donne un côté « réaliste » et pris sur le vif qui contraste avec sa dimension fantastique.

 

Tout l'art de Lars Von Trier et de son ironie ravageuse (il ne faut pas louper ses savoureuses considérations cyniques à la fin de chaque épisode) consiste à se conformer à un moule pour mieux le faire exploser. Tout comme il se conforme dans un premier temps au moule du genre fantastique, il s'amuse à détruire son fragile édifice par l'humour et des intrigues qui virent au surréalisme le plus total. Tout semble prendre une ampleur démesurée et annoncer une destruction totale de l'univers qu'il avait pourtant soigneusement édifié.

 

Contrairement à ce que je croyais, le cinéaste nous laisse finalement sur notre faim sans résoudre les histoires. Une troisième saison, qui ne verra jamais le jour, était prévue à l'origine et on aurait aimé pouvoir connaître la fin des aventures de ces personnages. En l'état, il reste une œuvre captivante où ce grand inventeur de forme qu'est Lars Von Trier (même lorsqu'il se plante, il ne laisse jamais indifférent) parvient à mêler ce qui se fait de mieux en matière télévisuelle et cinématographique pour transcender le tout dans une série d'une intensité et d'une ampleur incontestables...


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Par Dr Orlof - Publié dans : Séries TV
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Lundi 29 décembre 2008 1 29 /12 /Déc /2008 11:30

Twin Peaks. Saison 1 de David Lynch et Mark Frost avec Kyle McLachlan, Sheryl Lee, Joan Chen, Piper Laurie


J'inaugure aujourd'hui une rubrique qui va en surprendre plus d'un : celle des séries télévisées. Mon peu de goût pour le phénomène des séries n'aura sans doute échappé à personne et il est d'ailleurs fort probable que cette rubrique sera très peu alimentée. Pourquoi un tel dédain alors que n'importe quel pigiste de Télérama ou des inrocks se pâme devant le moindre épisode de je ne sais quelle saga à la mode ?

Cela tient sans doute à des raisons purement subjectives (mon incapacité à m'intéresser à ces récits sans cesse renouvelés et qui n'en finissent pas) mais également à des réticences « esthétiques », la télévision ne pouvant, selon moi, produire des formes et se limitant à son rôle de robinet à images. Je sais que beaucoup d'entre vous ne seront pas d'accord mais je n'arrive pas à imaginer qu'une série soit destinée à « durer » dans le temps, même si le support DVD permet de les revoir à loisir. A part quelques rares pervers, je n'arrive pas à envisager qu'on puisse revoir avec plaisir La petite maison dans la prairie ou Santa Barbara. Vous allez me dire que je prends les exemples les plus caricaturaux mais même si certaines « bonnes » séries à l'ancienne sont renommées, j'ai l'impression que le culte dont elles font l'objet tient du pur fétichisme. En un mot comme en cent, autant je peux concevoir qu'il y aura toujours de jeunes cinéphiles pour admirer Murnau et Hitchcock, autant j'imagine mal les générations futures se pâmer d'aise devant les séries de nos enfances...

L'intérêt indéniable d'une série télévisée (je suis prêt à reconnaître qu'il en existe un !), c'est le réservoir à « fictions » que permet cette forme feuilletonesque. A ce titre, les seules susceptibles de m'intéresser sont celles réalisées par un artiste unique, désireux d'expérimenter cette forme et sa durée (je pense au magnifique Berlin Alexanderplatz de Fassbinder ou à L'hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier et je rêve de découvrir La maison des bois de Pialat).

Autre cas de figure qui me paraît assez passionnant : les séries initiées par des cinéastes qui, s'ils ne l'ont pas réalisé entièrement, ont su donner une direction artistique forte et personnelle au projet. Je pense aux expérimentations désopilantes de John Landis sur Dream on ou au fameux cas Twin Peaks (nous y arrivons !)


Cela faisait longtemps que je voulais voir cette série, d'autant plus que je considère le film Twin Peaks, fire walk with me comme l'une des plus belles réussites de son auteur et sans doute l'un des plus grands films des années 90. Même si cette première saison ne m'a absolument pas déçu, elle m'a permis de comprendre aussi pourquoi je n'aimais décidément pas beaucoup les séries. Car même s'il y a ici une direction artistique forte (l'ombre de Lynch plane en permanence sur la série) et d'immenses qualités « fictionnelles », je dois avouer avoir été gêné, lors de certains épisodes, par cette platitude télévisuelle, cet anonymat de la réalisation qui est l'apanage des séries.

Bien entendu, la série a été suffisamment bien lancée par un épisode pilote impeccable et des personnages très forts qui permettent d'accepter les quelques tunnels narratifs que l'on retrouve dans certains épisodes. Et c'est d'ailleurs là où l'on remarque aussi que la « patte » d'un artiste fait la différence. Mis à part le pilote (réalisé par Lynch), le meilleur épisode de cette première saison est le deuxième (également réalisé par l'auteur de Blue Velvet), celui qui parvient le mieux à adopter la forme télévisuelle de la série et à la subvertir en douceur. Symptomatiquement, c'est le seul épisode qui ose une magnifique séquence onirique (l'agent Dale Cooper rencontre le fameux nain dans ce décor de rideaux rouges que plus personne n'ignore) et qui ouvre de véritables horizons « plastiques », au-delà des simples enjeux narratifs (je rappelle pour ceux qui auraient vécu dans l'espace pendant près de 20 ans que le fil directeur de la série est le meurtre d'une lycéenne, Laura Palmer, dans une petite bourgade aux allures tranquilles mais qui recèle mille secrets).

J'aime aussi le dernier épisode de la saison 1, le numéro 7. Ecrit et réalisé par Mark Frost (le concepteur associé à Lynch pour la série), il donne un coup d'accélérateur bienvenu à base de coups de théâtre assez bien vus. Comme s'il fallait que les instigateurs du projet reprennent parfois les rennes pour lui donner un coup de sang.

Comme je le disais plus haut, l'intérêt de Twin Peaks, c'est de jouer à la fois la carte de la série policière classique et de la subvertir tranquillement. D'une part, en peuplant cet univers de personnages étranges et déjantés (que ce soit « la femme à la bûche » ou même cet agent Dale Cooper -Kyle MacLachlan, un fidèle de l'univers de Lynch- qui résout les enquêtes en interprétant ses rêves), d'autre part, en suggérant le stupre et les abîmes derrière la façade lisse des apparences. Thématique très Lynchienne (le cinéaste venait de tourner Sailor et Lula et Blue Velvet) : le mal se dissimule derrière les plus belles roses. Derrière les visages lisses et stéréotypés des jeunes acteurs et actrices du film, c'est tout un univers glauque qui affleure où se mêlent la drogue, le sexe et les trafics les moins honnêtes.


Cette satire d'une Amérique douillette et proprette fonctionne parfaitement et d'autant plus qu'elle s'inscrit dans une forme souvent fort aseptisée (les spécialistes des séries me feront remarquer qu'il existe aujourd'hui des séries violentes et sexuées mais ce n'est quand même pas la majorité !).

J'aime aussi le côté « Hitchcockien » de Twin Peaks (le film concrétisera d'ailleurs, selon moi, à merveille cette dimension ; ne jouant plus que sur des motifs plastiques pour élaborer un univers uniquement construit sur de la mise en scène). Que Sheryl Lee (Laura Palmer) réapparaisse en cours de série en tenant le rôle de la cousine de Laura et que cette cousine s'appelle Madeleine (Maddy) ne peut pas être un hasard (surtout lorsqu'on retrouvera par la suite des hommages évidents à Vertigo dans Lost highway et Mulholland drive). Toute la série est bâtie sur l'idée du double (à l'image de cet étrange Bob qui apparaît aux yeux de la mère de Laura et qui est d'ailleurs un peu négligé à partir du troisième épisode) et permet ainsi de laisser planer un mystère permanent sur cette petite ville.

Mystère qui me donne désormais envie de découvrir rapidement la seconde saison...

Par Dr Orlof - Publié dans : Séries TV
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