Avant-première

Mercredi 29 octobre 2014 3 29 /10 /Oct /2014 10:52

Mateo Falcone (2008) d'Eric Vuillard avec Hugo de Lipowski, Hiam Abbass. Sortie en salles le 26 novembre 2014

 

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Je pourrais me faire taper sur les doigts par Michel Ciment puisque je vais commencer par avouer que je n'ai jamais lu la nouvelle de Prosper Mérimée dont ce film est tiré. Même si je ne suis pas critique de cinéma, l'auguste patron de Positif pourra se demander qui sont ces anonymes blogueurs qui osent parler du septième art sans avoir les références nécessaires. Et je n'ai même pas l'excuse d'être Ministre de la culture ! Bref, comme je suis consciencieux, je suis allé me renseigner sur ladite nouvelle et j'ai pu constater, en lisant la fiche Wikipédia (ce qui n'est pas la panacée en matière de recherche documentaire, j'en conviens aussi !), qu'Eric Vuillard restait relativement fidèle à la trame de ce récit de « mœurs corses ». Cependant, même sans avoir lu Mateo Falcone, je suis en mesure d'affirmer que le film est à Mérimée ce que Honor de la cavalliera de Serra est au Don Quichotte de Cervantès : davantage qu'une adaptation (très) libre, une sorte de variation au sens musical du terme.

 

Pourtant, tous les éléments du récit de Mérimée (le fugueur poursuivi par des soldats, le couple qui laisse son fils seul, la trahison et la terrible punition...) sont bien présents mais en filigrane, comme si les enjeux du film de Vuillard étaient ailleurs. Pour le cinéaste, l'important semble être de filmer un territoire. Il transpose le drame corse de Mérimée dans les Causses et porte une attention incroyable aux paysages. C'est d'ailleurs là que se situe la réussite d'un film qu'il faut absolument découvrir en salles (à mon avis) pour apprécier sa respiration si particulière (personnellement, j'ai été un peu frustré par le petit écran de mon ordinateur). Vuillard prend son temps pour nous offrir des plans d'ensemble somptueux sur de vastes étendues écrasées par le soleil, sur des terres arides où transitent les troupeaux de moutons. L'écrivain cinéaste prend également de temps de filmer les variations de la lumière provoquées par le mouvement des nuages, l'ondulation de la végétation sous les rafales du vent... Cette attention portée aux éléments naturels renvoie le film à une certaine mythologie du western. Les silhouettes (essentiellement masculines) taiseuses qui traversent ce décor pourraient venir d'un film de Sergio Leone ou de Clint Eastwood et Vuillard joue parfois sur les mêmes variations d'échelle des plans (un gros plan abrupt raccordant après un plan d'ensemble).

 

Du western, le cinéaste retient un certain regard désabusé sur la brutalité (voire la bestialité) de l'Homme et propose, de manière souterraine, une réflexion sur la notion de Loi et de code d'honneur (à la justice des hommes, le père substitue ici une espèce de justice ancestrale pour qui l'honneur prévaut sur la Loi et même sur les liens du sang).

 

Le film est intéressant, joliment filmé (je le répète) mais souffre aussi du symptôme d'un certain cinéma d'auteur attiré par un formalisme qui confine parfois à l’asphyxie. Autant la mise en scène de Vuillard force l'admiration, autant il peine à faire naître de la fiction. Pour prendre un exemple précis, le film est quasiment dénué de dialogues et il faut attendre la fin du premier tiers (soit 22 minutes car le film est très court – 65 minutes-) pour entendre prononcer les premiers mots.

Du coup, le spectateur identifie mal les personnages (qui sont-ils ? Pourquoi ce fuyard tente d'échapper au soldat ? Etc.). Sur un sujet assez similaire, j'ai pensé au sublime L'esprit de la ruche de Victor Erice qui parvenait si bien à articuler une forme splendide avec de vrais enjeux narratifs et un arrière-fond mythologique bouleversant.

Dans Mateo Falcone, on admire sans réserve la forme mais elle finit par ne renvoyer qu'à elle-même et à produire une fiction desséchée, sans véritable émotion. Pour prendre un autre exemple, il est évident que Vuillard parvient à filmer les paysages des Causses comme Dumont filme le Nord. Mais là où l'auteur de La vie de Jésus parvient à imposer de véritables personnages (des corps, des visages) dans cet environnement, Vuillard peine à les faire exister autrement que comme des figures théoriques un poil désincarnées.

 

Malgré ces réserves, il convient de souligner que Vuillard possède un authentique regard de cinéaste et que la singularité de son univers rend son film attachant et prometteur. Gageons qu'il s'agit d'un coup d'essai en attendant d'autres œuvres où son formalisme ne sera pas aussi étouffant...

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
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Samedi 6 septembre 2014 6 06 /09 /Sep /2014 13:25

Saint Laurent (2014) de Bertrand Bonello avec Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Louis Garrel, Léa Seydoux, Dominique Sanda, Valeria Bruni Tedeschi.

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Avec L'Apollonide, Bertrand Bonello était parvenu à une sorte de perfection formelle en filmant un monde clos (celui d'un bordel à la toute fin du 19ème siècle) et ouaté. Mais le style envoûtant et opiacé du film ne faisait jamais d'ombre à un certain sens du romanesque (les références à Hugo) et à un propos passionnant sur un monde en train de s'effondrer.

Lorsque débute Saint Laurent, on a le sentiment que le cinéaste veut reprendre les choses là où il les avait laissées avec L'Apollonide : le portrait d'un créateur de mode hors-pair, symbole même d'un certain artisanat transcendé par le style mais également d'un monde en train de basculer.

Après un prologue intriguant situé en 1974, le film remonte le temps jusqu'en 1967, moment où Yves Saint Laurent devient la star que l'on connaît. Le début du film est très séduisant. D'une part parce que Bonello est un remarquable metteur en scène (je n'apprendrai rien à personne!) et qu'il parvient à retrouver l'élégance de son film précédent : mouvements de caméra amples et souples, atmosphère irréelle et éthérée (les très belles scènes en boite de nuit), une certaine langueur envoûtante... D'autre part, le cinéaste semble renouer avec le propos de L'Apollonide : le passage d'un monde à un autre, le paradoxe du « moderne » épris d'une certaine idée de la beauté en train de disparaître avec cette modernité... Le propos est parfois souligné de manière un peu insistante avec cette lettre de Warhol où l'artiste évoque les questions de la notoriété et de la reconnaissance qui se substituent désormais à celles de l'art et de la beauté (d'où le goût de Warhol pour les publicités et la mode).

Avec Saint Laurent, le cinéaste semble vouloir évoquer la question du créateur prit en tenaille entre un certain artisanat, un penchant pour le style et la beauté et le rouleau compresseur de l'industrie. Autoportrait de Bonello ? Sans doute un peu et c'est sans doute pour cela que le cinéaste apparaît lui-même en journaliste à la fin du film pour expliquer pourquoi il aimait Saint Laurent (scène ratée car trop explicative).

Le problème, c'est qu'après un début très brillant (disons la première heure), le cinéaste va devoir composer avec les codes d'un genre assez sclérosé : le « biopic ». Qu'est-ce que Bonello fait des histoires de cœur de Saint Laurent (avec Pierre Bergé, bien entendu, incarné par un Jérémie Renier méconnaissable), de ses « troubles » (l'alcool, la défonce...), de sa destinée ? Et c'est là que le bât blesse. Assez rapidement, la virtuosité du cinéaste tourne à vide et il se laisse gagner par une certaine imagerie du « biopic ». A un moment donné, il évoque par le biais d'un dialogue entre Yves Saint Laurent et un mannequin le cinéma de Kenneth Anger. Or Bonello emprunte une voie radicalement différente de celle de ce cinéma de « visions » qu'il vise parfois. Quelque chose se fige chez lui et il ne reste de son récit qu'une coquille vide, où ne brillent ni le feu de la passion, ni l'intensité de la tragédie.

 

A l'inverse de L'Apollonide, c'est le sens du romanesque qui manque à Saint Laurent : la fascination que provoque la première partie du film cède le pas à un ennui assez profond (le film dure 2h30 et semble vraiment interminable). Bien sûr, on peut souligner la qualité de la performance de Gaspard Ulliel mais il a une diction à la Finkielkraut assez rédhibitoire ! Le problème du film est peut-être qu'il est à l'image de son personnage : totalement superficiel. Mais peut-être que ces réticences viennent de moi et que j'ai moins de mal à m'identifier et à être touché par des prostituées de 1900 que par une grande folle mondaine !

 

Reste un film assez stylé dans sa première partie mais qui se poursuit ensuite par une succession de saynètes relevant davantage de la vignette que d'un véritable projet de cinéma. Cette fascination pour une époque où tout semblait possible (l'art, la révolution, la jeunesse éternelle, les paradis artificiels...) ne fonctionne que par intermittence (notamment grâce à une très belle bande-son qui rapproche Bach et le Velvet Underground).

Pour le reste, on ne dépasse guère le stade d'un certain esthétisme « arty » qui me donne envie de reprendre les mots d'un critique des Cahiers du cinéma évoquant Pulp fiction à l'époque : « trop d'émail, pas assez de pulpe » !

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
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Vendredi 15 août 2014 5 15 /08 /Août /2014 11:06

Lacrau (2013) de João Vladimiro. Sortie le 27 aout 2014


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Un enfant assis sur un rocher hésite à sauter dans l’eau. La caméra le cadre de manière à ce que le spectateur ne voie pas le vide qu’il y a sous ses pieds. Il sourit, fait mine de se lancer, se ravise puis finit par sauter. Dans la foulée, une étrange cérémonie semble se dérouler sur l’eau : un vieil homme mort dérive lentement sur une embarcation de fortune.

Ainsi débute Lacrau, étrange film qui navigue entre le documentaire ethnographique et le film expérimental. Outre sa splendeur plastique qui évoque parfois La nuit du chasseur, cette entrée en matière précise déjà tous les enjeux de l’œuvre : un jeu de contrastes permanent (la jeunesse et la vieillesse, la vie et la mort) grâce auquel le cinéaste nous offre une sorte de récit cosmogonique sans avoir recours à la narration.

Comme tout film « expérimental », Lacrau relève plus de la musique que du récit cinématographique traditionnel : jeu de rimes, de contrepoints, de rythmes et de mélodies.  Après cette ouverture sur les eaux, le film va jouer sur le contraste entre la ville (silhouettes anonymes qui déambulent le long des rues, visions nocturnes d’un parking de zone industrielle désert…) et la campagne.

Le cinéaste nous emmène alors dans les régions agricoles du nord du Portugal et filme avec patience les gestes d’éleveurs de chèvres ou la mise à mort d’une truie. Pour ma part, j’avoue que cette partie « humaine » est celle que j’aime le moins. Sans doute parce que la teneur même du projet empêche d’avoir une quelconque empathie pour ces individus qui resteront à jamais « anonymes » (précisons que le film est dénué de dialogues et qu’on n’y entend (quasiment) pas de voix humaines). Du coup, ces passages m’ont paru un peu trop « arty », comme si le cinéaste tentait de renouer avec une certaine « simplicité » du monde mais de manière trop théorique pour séduire.


Peu à peu il se détache néanmoins de ces figures humaines pour se concentrer sur ce qui l’intéresse le plus : des paysages, des ruisseaux, le minéral et le végétal avec, là encore, des contrastes et des jeux d’associations étonnants. Je pense notamment à cette manière qu’à Vladimiro de retrouver des traces de figures humaines dans la découpe de certains rochers. Et il parviendra même, un peu plus tard, à voir une figure se dessiner dans une flaque d’eau où se reflètent des néons urbains.

Il y a une indéniable poésie qui se dégage de la manière dont il filme les éléments qui nous entourent et qui acquièrent, devant sa caméra, une familiarité à la fois étrange et singulière. Dans cette façon de se mettre au diapason de la nature (il y a des plans de ruisseaux et de chutes d’eau d’une stupéfiante beauté), le cinéma de Vladimiro évoque parfois celui de Jean-Claude Rousseau lorsqu’il tourne La vallée close. Les deux pratiquent un cinéma « minimaliste », presque domestique (il s’agit de filmer des promenades dans la forêt) mais porté par une ambition formelle très riche. Dans Lacrau, le cinéaste joue sur divers type d’images et de formats (certains plans sont en 16mm tandis que d’autres semblent tournés en vidéo), sur les effets de lumière (une splendide séquence où les paysages nocturnes sont soudain éclairés comme si un orage puissant les révélait) et un montage d’une rare intelligence.

Je vous laisse la surprise mais la séquence finale, à elle seule, mérite le détour et aurait pu faire, si elle avait été isolée du film, un court-métrage absolument sublime.


Tout n’est peut-être pas du même niveau dans Lacrau et d’aucun pourront trouver l’expérience un peu aride. Mais pour ceux qui n’ont pas peur de s’éloigner un peu des sentiers balisés du cinéma formaté, ce film possède une force et une beauté singulières assez indéniables… 

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
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Mercredi 26 mars 2014 3 26 /03 /Mars /2014 22:11

Les nouvelles (més)aventures d’Harold Lloyd

 

Harold chez les pirates (1919) d’Hal Roach

Un, deux, trois…partez ! (1919) d’Alf Goulding

Mon ami le voisin (1919) d’Harold Lloyd et Frank Terry

Harold à la rescousse (1917) d’Alf Goulding

 

Editions Carlotta. Sortie en salles le 9 avril 2014

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Il y a quelques années, les éditions Carlotta nous avaient proposé une sélection de trois courts-métrages désopilants de l’immense Harold Lloyd. Rebelote avec un nouveau programme composé de 4 courts-métrages restaurés et plutôt rares.

Ces films correspondent à la période Bebe Daniels du comédien puisque de 1914 à 1919, la jeune femme sera son égérie et sa partenaire à l’écran. C’est seulement en 1919, lorsque l’actrice décide d’entamer une carrière « sérieuse » (avec Cecil B.de Mille, notamment), qu’elle sera remplacée par Mildred Davis que l’on peut voir, par exemple, dans le génial Monte là-dessus.

Si le personnage du « garçon aux lunettes d’écaille » créé par Harold Lloyd et Hal Roach est déjà bien rodé, avouons que ces quatre films ne sont pas les meilleurs de l’acteur burlesque.

Les spécificités de son jeu, y compris les cascades spectaculaires (Oh, la belle voiture !)  et les acrobaties étonnantes (Monte là-dessus !,  Voyage au paradis) ne sont pas encore au rendez-vous et le spectateur doit se contenter de mini-récits plus conventionnels. Néanmoins, au cœur de tous ces films, il y a toujours un passage génial qui compense les quelques facilités qu’on peut déceler ça et là.

 

Harold à la rescousse, le plus ancien de ces courts-métrages, se déroule à la plage où notre jeune homme cherche à conquérir le cœur de la belle jeune fille convoitée par un maître-nageur et un snob. Il endosse à son tour l’uniforme de maître-nageur et produit des quiproquos et des catastrophes en série. On retiendra surtout de ce film un échange de pancartes qui donne lieu à un festival de claquements de portes et de rencontres imprévues. Mais la singularité du jeune homme romantique maladroit et lunaire que peaufinera par la suite Harold Lloyd n’apparait ici que très peu. Même chose dans Mon ami le voisin où celui qui sera toujours nommé « le garçon » forme un couple Bebe Daniels et vit en bonne entente avec son voisin (là encore, le troisième larron est systématiquement interprété par Harry Pollard). Pour une broutille, les choses s’enveniment et la guerre éclate entre les deux couples voisins. On songe à la fois au principe du « œil pour œil, dent pour dent » illustré par Laurel et Hardy ou à un phénomène d’exagération que Norman McLaren reprendra dans Les voisins.

 

Dans Un, deux, trois…partez !, Bebe incarne encore le pot de miel où viennent butiner toutes les abeilles. Face à tous ces prétendants, Harold tente d’élaborer des stratégies pour conquérir le cœur de la belle. Il participera notamment, bien malgré lui, au marathon organisé par les parents de la jeune fille pour départager lesdits prétendants. Comme les deux titres précédents, le film est vif et ne laisse pas le temps de s’ennuyer. Mais il possède en plus une scène d’anthologie que l’on nommera « la scène au miroir » où Harold Lloyd se surpasse et est tordant. Ce genre de scène, on en reverra par la suite assez souvent (y compris chez les Marx brothers) mais elle atteint ici des sommets de drôlerie.

 

Enfin, Harold chez les pirates est à la fois le plus longs de ces films (une vingtaine de minutes contre dix pour les autres) et le plus réussi. La veille de son mariage avec Bebe, notre héros organise un enterrement de vie de garçon très arrosé. Furieuse, sa future belle-mère annule la cérémonie et part avec sa fille aux Canaries. Harold décide de prendre le bateau pour la rejoindre… Le film est composé de deux grands mouvements burlesques : la première partie que l’on pourrait intituler « difficile lendemain de fête » et une deuxième où le jeune homme est confronté à un équipage de pirates…uniquement composé de femmes. L’intérêt de ce film est de présenter un Harold Lloyd un peu moins « lisse » que ce que l’on peut imaginer puisqu’on le découvre ici en fêtard épris de boisson et résolument attiré par les attraits de la gent féminine. Les scènes sur le bateau virent souvent aux bagarres épiques qu’Hal Roach filme avec un sens du montage et du rythme sans faille. La scène où Harold Lloyd se bat avec un cuisinier chinois est hilarante et la vitesse à laquelle les deux protagonistes brisent la vaisselle est assez ahurissante.  

Par ailleurs, le film propose une assez amusante variation autour de la « guerre des sexes » avec cet équipage féminin peu accorte que le garçon tente malgré tout de séduire.

 

Pour la petite histoire, c’est le dernier film que Bebe Daniels tournera avec Harold Lloyd. Conclusion en beauté d’une longue série de films même si, je le répète, ceux présentés ici m’ont paru un peu mineurs.

Mais comprenons-nous bien : des Harold Lloyd mineurs à l’époque où, en guise de comédie, on nous offre du Fiston, il est inutile de préciser qu’il n’y a pas à tergiverser et qu’ils méritent, bien entendu, d’être (re)découverts !

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
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Mardi 11 mars 2014 2 11 /03 /Mars /2014 22:05

Dodgem (2013) de et avec Christophe Karabache et Vanesa Prieto, Shaker Shihane. Sortie le 26 mars 2014

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Difficile d'appréhender cet objet singulier qui ne ressemble pas à grand chose d'identifiable dans le paysage du cinéma contemporain. Dodgem est le deuxième long-métrage de fiction d'un cinéaste franco-libanais venu du documentaire et de l'expérimental. Parler de « fiction » est un bien grand terme pour cette œuvre dans la mesure où Karabache refuse la narration traditionnelle, les dialogues (réduits à une peau de chagrin) et fait avancer son film à coup de longs plans fixes qui ne formeront jamais un tout homogène.

Tourné à Beyrouth, Dodgem semble d'abord préoccupé par le désir de dresser un panorama du chaos et de saisir par bribes la réalité de cette ville meurtrie. Peu à peu, des figures erratiques semblent émerger de ce chaos : un travesti, une jeune femme, une bande de voyous... Le film finit également par se recentre autour de deux personnages : Nour, le jeune homme chevelu qui se travestit et qui confesse avoir assassiné sa mère après l'avoir enculée (c'est pour donner un peu la tonalité du film!) et cette jeune femme espagnole qu'il héberge (elle est censée poser pour des photos). D'autres figures, en revanche, seront totalement abandonnées en cours de route et on se demande pourquoi, par exemple, le cinéaste consacre quelques plans récurrents à cette femme qui tient une boutique de lingerie coquine.

C'est dans cette distance que Karabache instaure entre sa caméra et les personnages que le film pose problème. Une scène symbolise à mon avis à merveille la limite de Dodgem. Filmée en plongée et vue de très haut, la jeune  « modèle » bronze sur un balcon : elle se passe de la crème, s'allonge un moment sur le ventre, enlève le haut de son maillot et s'installe confortablement sur le dos. Le plan est fixe et très long. Indépendamment du fait que ce moment n'apporte rien à un film qui refuse de faire récit, ce plan symbolise assez bien la place que le cinéaste octroie au spectateur : celle du voyeur qui refuse de s'approcher, qui ne souhaite que voir sans être vu et/ou impliqué dans l'action. Comme par hasard, le contre-champ de ce plan de bronzette est une contre-plongée sur un gamin à son balcon, le visage un peu masqué par la rambarde et qui pourrait très bien être en train de reluquer la fille comme nous.

Beaucoup de plans sont composés ainsi dans Dodgem : embrasure de porte où Nour mate son invitée alors qu'elle est sur les toilettes, plans légèrement décadrés comme si la caméra était embusquée, personnages saisis derrière le cadre d'une fenêtre ouverte ou des vitres...

Cette distance empêche, à mon sens, d'adhérer au projet dans la mesure où on peine à définir les enjeux du film : qui est cet homme affublé d'une cagoule qui abat des passants (notamment un « nègre » saoudien) avec son lance-pierres ? Que fait Nour avec son revolver dans les rues de la ville et sur qui tire-t-il ? Quelle est la nature exacte des relations entre Nour et la jeune femme ?

 

De plus, le film me semble faire preuve d'une certaine complaisance pour les détails sordides : le tampon usagé que Nour renifle, le vomi, quelques scènes violentes assez éprouvantes (le film est interdit aux moins de 16 ans)...Complaisance également pour le vide avec de nombreux plans qui s'éternisent sans que rien ne le justifie.

 

Une fois ces réserves posées, il ne faut pas nier non plus un certain talent à Christophe Karabache qui nous offre de temps en temps une séquence onirique bien chorégraphiée au charme envoûtant. De la même manière, il faut bien concéder que les scènes finales restent longtemps en mémoire. Sont-ce des réminiscences de La cicatrice intérieure de Garrel ou de Gerry de Gus Van Sant mais toujours est-il que ces images d'une femme dans le désert, ces gros plans sur son visage tandis que la bande-son se limite au vent sont plutôt très belles. Dommage que Karabache les gâche un peu avec le retour incongru de son lanceur de pierres (le plan final est interminable!)

 

Nous voilà donc bien partagé : d'un côté, une vraie difficulté pour rentrer dans cet univers chaotique (on sent une volonté de donner des indices « politiques », comme dans cette dispute entre Nour et son amant à propos de l'hymne national mais tout cela reste assez confus) et filmé « de loin » ; de l'autre, quelques fulgurances, de beaux plans bien cadrés et une volonté louable de s'immerger dans une réalité sans passer par le « documentaire » ou une fiction bien balisée.

Nous ne négligerons donc pas trop rapidement le nom de Christophe Karabache...

 

NB : Plus de renseignements sur le film ici...

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
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