Avant-première

Mercredi 26 mars 2014 3 26 /03 /Mars /2014 22:11

Les nouvelles (més)aventures d’Harold Lloyd

 

Harold chez les pirates (1919) d’Hal Roach

Un, deux, trois…partez ! (1919) d’Alf Goulding

Mon ami le voisin (1919) d’Harold Lloyd et Frank Terry

Harold à la rescousse (1917) d’Alf Goulding

 

Editions Carlotta. Sortie en salles le 9 avril 2014

 vlcsnap-2014-03-26-21h41m59s50.png

 

Il y a quelques années, les éditions Carlotta nous avaient proposé une sélection de trois courts-métrages désopilants de l’immense Harold Lloyd. Rebelote avec un nouveau programme composé de 4 courts-métrages restaurés et plutôt rares.

Ces films correspondent à la période Bebe Daniels du comédien puisque de 1914 à 1919, la jeune femme sera son égérie et sa partenaire à l’écran. C’est seulement en 1919, lorsque l’actrice décide d’entamer une carrière « sérieuse » (avec Cecil B.de Mille, notamment), qu’elle sera remplacée par Mildred Davis que l’on peut voir, par exemple, dans le génial Monte là-dessus.

Si le personnage du « garçon aux lunettes d’écaille » créé par Harold Lloyd et Hal Roach est déjà bien rodé, avouons que ces quatre films ne sont pas les meilleurs de l’acteur burlesque.

Les spécificités de son jeu, y compris les cascades spectaculaires (Oh, la belle voiture !)  et les acrobaties étonnantes (Monte là-dessus !,  Voyage au paradis) ne sont pas encore au rendez-vous et le spectateur doit se contenter de mini-récits plus conventionnels. Néanmoins, au cœur de tous ces films, il y a toujours un passage génial qui compense les quelques facilités qu’on peut déceler ça et là.

 

Harold à la rescousse, le plus ancien de ces courts-métrages, se déroule à la plage où notre jeune homme cherche à conquérir le cœur de la belle jeune fille convoitée par un maître-nageur et un snob. Il endosse à son tour l’uniforme de maître-nageur et produit des quiproquos et des catastrophes en série. On retiendra surtout de ce film un échange de pancartes qui donne lieu à un festival de claquements de portes et de rencontres imprévues. Mais la singularité du jeune homme romantique maladroit et lunaire que peaufinera par la suite Harold Lloyd n’apparait ici que très peu. Même chose dans Mon ami le voisin où celui qui sera toujours nommé « le garçon » forme un couple Bebe Daniels et vit en bonne entente avec son voisin (là encore, le troisième larron est systématiquement interprété par Harry Pollard). Pour une broutille, les choses s’enveniment et la guerre éclate entre les deux couples voisins. On songe à la fois au principe du « œil pour œil, dent pour dent » illustré par Laurel et Hardy ou à un phénomène d’exagération que Norman McLaren reprendra dans Les voisins.

 

Dans Un, deux, trois…partez !, Bebe incarne encore le pot de miel où viennent butiner toutes les abeilles. Face à tous ces prétendants, Harold tente d’élaborer des stratégies pour conquérir le cœur de la belle. Il participera notamment, bien malgré lui, au marathon organisé par les parents de la jeune fille pour départager lesdits prétendants. Comme les deux titres précédents, le film est vif et ne laisse pas le temps de s’ennuyer. Mais il possède en plus une scène d’anthologie que l’on nommera « la scène au miroir » où Harold Lloyd se surpasse et est tordant. Ce genre de scène, on en reverra par la suite assez souvent (y compris chez les Marx brothers) mais elle atteint ici des sommets de drôlerie.

 

Enfin, Harold chez les pirates est à la fois le plus longs de ces films (une vingtaine de minutes contre dix pour les autres) et le plus réussi. La veille de son mariage avec Bebe, notre héros organise un enterrement de vie de garçon très arrosé. Furieuse, sa future belle-mère annule la cérémonie et part avec sa fille aux Canaries. Harold décide de prendre le bateau pour la rejoindre… Le film est composé de deux grands mouvements burlesques : la première partie que l’on pourrait intituler « difficile lendemain de fête » et une deuxième où le jeune homme est confronté à un équipage de pirates…uniquement composé de femmes. L’intérêt de ce film est de présenter un Harold Lloyd un peu moins « lisse » que ce que l’on peut imaginer puisqu’on le découvre ici en fêtard épris de boisson et résolument attiré par les attraits de la gent féminine. Les scènes sur le bateau virent souvent aux bagarres épiques qu’Hal Roach filme avec un sens du montage et du rythme sans faille. La scène où Harold Lloyd se bat avec un cuisinier chinois est hilarante et la vitesse à laquelle les deux protagonistes brisent la vaisselle est assez ahurissante.  

Par ailleurs, le film propose une assez amusante variation autour de la « guerre des sexes » avec cet équipage féminin peu accorte que le garçon tente malgré tout de séduire.

 

Pour la petite histoire, c’est le dernier film que Bebe Daniels tournera avec Harold Lloyd. Conclusion en beauté d’une longue série de films même si, je le répète, ceux présentés ici m’ont paru un peu mineurs.

Mais comprenons-nous bien : des Harold Lloyd mineurs à l’époque où, en guise de comédie, on nous offre du Fiston, il est inutile de préciser qu’il n’y a pas à tergiverser et qu’ils méritent, bien entendu, d’être (re)découverts !

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 11 mars 2014 2 11 /03 /Mars /2014 22:05

Dodgem (2013) de et avec Christophe Karabache et Vanesa Prieto, Shaker Shihane. Sortie le 26 mars 2014

 vlcsnap-2014-03-11-21h57m40s186.png

 

Difficile d'appréhender cet objet singulier qui ne ressemble pas à grand chose d'identifiable dans le paysage du cinéma contemporain. Dodgem est le deuxième long-métrage de fiction d'un cinéaste franco-libanais venu du documentaire et de l'expérimental. Parler de « fiction » est un bien grand terme pour cette œuvre dans la mesure où Karabache refuse la narration traditionnelle, les dialogues (réduits à une peau de chagrin) et fait avancer son film à coup de longs plans fixes qui ne formeront jamais un tout homogène.

Tourné à Beyrouth, Dodgem semble d'abord préoccupé par le désir de dresser un panorama du chaos et de saisir par bribes la réalité de cette ville meurtrie. Peu à peu, des figures erratiques semblent émerger de ce chaos : un travesti, une jeune femme, une bande de voyous... Le film finit également par se recentre autour de deux personnages : Nour, le jeune homme chevelu qui se travestit et qui confesse avoir assassiné sa mère après l'avoir enculée (c'est pour donner un peu la tonalité du film!) et cette jeune femme espagnole qu'il héberge (elle est censée poser pour des photos). D'autres figures, en revanche, seront totalement abandonnées en cours de route et on se demande pourquoi, par exemple, le cinéaste consacre quelques plans récurrents à cette femme qui tient une boutique de lingerie coquine.

C'est dans cette distance que Karabache instaure entre sa caméra et les personnages que le film pose problème. Une scène symbolise à mon avis à merveille la limite de Dodgem. Filmée en plongée et vue de très haut, la jeune  « modèle » bronze sur un balcon : elle se passe de la crème, s'allonge un moment sur le ventre, enlève le haut de son maillot et s'installe confortablement sur le dos. Le plan est fixe et très long. Indépendamment du fait que ce moment n'apporte rien à un film qui refuse de faire récit, ce plan symbolise assez bien la place que le cinéaste octroie au spectateur : celle du voyeur qui refuse de s'approcher, qui ne souhaite que voir sans être vu et/ou impliqué dans l'action. Comme par hasard, le contre-champ de ce plan de bronzette est une contre-plongée sur un gamin à son balcon, le visage un peu masqué par la rambarde et qui pourrait très bien être en train de reluquer la fille comme nous.

Beaucoup de plans sont composés ainsi dans Dodgem : embrasure de porte où Nour mate son invitée alors qu'elle est sur les toilettes, plans légèrement décadrés comme si la caméra était embusquée, personnages saisis derrière le cadre d'une fenêtre ouverte ou des vitres...

Cette distance empêche, à mon sens, d'adhérer au projet dans la mesure où on peine à définir les enjeux du film : qui est cet homme affublé d'une cagoule qui abat des passants (notamment un « nègre » saoudien) avec son lance-pierres ? Que fait Nour avec son revolver dans les rues de la ville et sur qui tire-t-il ? Quelle est la nature exacte des relations entre Nour et la jeune femme ?

 

De plus, le film me semble faire preuve d'une certaine complaisance pour les détails sordides : le tampon usagé que Nour renifle, le vomi, quelques scènes violentes assez éprouvantes (le film est interdit aux moins de 16 ans)...Complaisance également pour le vide avec de nombreux plans qui s'éternisent sans que rien ne le justifie.

 

Une fois ces réserves posées, il ne faut pas nier non plus un certain talent à Christophe Karabache qui nous offre de temps en temps une séquence onirique bien chorégraphiée au charme envoûtant. De la même manière, il faut bien concéder que les scènes finales restent longtemps en mémoire. Sont-ce des réminiscences de La cicatrice intérieure de Garrel ou de Gerry de Gus Van Sant mais toujours est-il que ces images d'une femme dans le désert, ces gros plans sur son visage tandis que la bande-son se limite au vent sont plutôt très belles. Dommage que Karabache les gâche un peu avec le retour incongru de son lanceur de pierres (le plan final est interminable!)

 

Nous voilà donc bien partagé : d'un côté, une vraie difficulté pour rentrer dans cet univers chaotique (on sent une volonté de donner des indices « politiques », comme dans cette dispute entre Nour et son amant à propos de l'hymne national mais tout cela reste assez confus) et filmé « de loin » ; de l'autre, quelques fulgurances, de beaux plans bien cadrés et une volonté louable de s'immerger dans une réalité sans passer par le « documentaire » ou une fiction bien balisée.

Nous ne négligerons donc pas trop rapidement le nom de Christophe Karabache...

 

NB : Plus de renseignements sur le film ici...

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 11 janvier 2014 6 11 /01 /Jan /2014 15:09

Tonnerre (2013) de Guillaume Brac avec Vincent Macaigne, Solène Rigot, Bernard Menez. Sortie le 29 janvier 2014

  classe.jpg

De tous les jeunes cinéastes français ayant tourné leurs premiers films ces dernières années, Guillaume Brac est sans doute le plus singulier et le plus enthousiasmant. J'étais littéralement tombé sous le charme de son moyen-métrage Un monde sans femmes, comédie sentimentale possédant un style et un ton déjà très affirmés. Il y avait du Rozier dans cette balade estivale, joyeuse et mélancolique.

Avec Tonnerre, son premier long-métrage, Brac retrouve son acteur fétiche Vincent Macaigne. Il incarne cette fois un musicien de rock qui a décidé de passer quelques mois en Bourgogne (à Tonnerre, plus précisément) pour préparer au calme son nouvel album. Il rencontre Mélodie (Solène Rigot), une jolie journaliste locale de qui il va s'éprendre...

 

Le film débute comme une comédie sentimentale où l'on retrouve ce qui nous avait ravis dans Un monde sans femmes : une manière de capter sur le vif des instants précieux et drôles avec un naturel et une spontanéité assez stupéfiants. Le cinéaste mêle comédiens professionnels et gens du cru et parvient à rendre ces confrontations savoureuses. D'ores et déjà, la séquence avec les viticulteurs faisant goûter du Chablis au couple Maxime/Mélodie ou celle avec le vendeur de sapins morvandiaux sont déjà anthologiques. Il y a également cette séquence du repas où Bernard Menez invite l'une de ses conquêtes et où Brac renoue avec le naturel d'un Maurice Pialat (le cinéaste, présent hier, nous a dit très justement que pour obtenir ce résultat, il n'hésitait pas à découper les séquences et que c'est le son – celui qui parle est souvent hors-champ- qui assure, au montage, la continuité du mouvement). Le spectateur est sous le charme de cette belle histoire d'amour entre un homme fragile mais néanmoins charismatique (voir l'excellente scène où Macaigne se met à danser comme un fou) et cette jeune femme gracieuse et retrouve avec bonheur ce ton qui fit la grandeur du cinéma de Jacques Rozier (la partie de ski de fond, avec les fous-rires de Solène Rigot, est tout simplement merveilleuse). Si le film s'était contenté de suivre les sentiers buissonniers de la comédie sentimentale à la Rozier, il aurait très séduisant mais il est probable que la critique aurait reproché à Guillaume Brac de refaire Un monde sans femmes en hiver.

Du coup, le cinéaste ose une vraie rupture de ton lorsque Mélodie quitte inexplicablement Maxime. Le film s'aventure alors sur des pistes plus graves, évoquant à la fois le désespoir qui étreint après une rupture amoureuse (Macaigne traduit parfaitement ce sentiment d’étouffement) mais également la relation complexe entre Maxime et son père. Il est tant de saluer la performance de Bernard Menez, absolument génial dans une composition qui évoque ses rôles passés chez Pascal Thomas et Jacques Rozier (le séducteur un peu dérisoire qui, de plus, a désormais atteint un âge respectable). Il est à la fois très drôle tout en parvenant à donner une véritable émotion à son personnage lorsqu'il est question de la mère disparue.

 

C'est un vrai pari pour Guillaume Brac que de jongler avec les émotions et de passer de la comédie à un drame assez lourd. Pourtant, le cinéaste sème des petits cailloux dès la première partie. Tout d'abord, il fait dire à Bernard Menez un poème de Musset (La nuit d'octobre) le temps d'une scène hilarante (le père s'adresse à son chien, sensible à la poésie) mais les vers qu'il récite annoncent le drame futur (« honte à toi qui la première/ m'a appris la trahison/ Et d'horreur et de colère/ m'a fait perdre la raison »). De la même manière, cette petite fille qui récite « Il pleure dans mon cœur/ comme il pleut sur la ville » annonce la profonde mélancolie qui va baigner la deuxième partie du film. Le père de cette fille est un ami d'enfance de Maxime qui lui fait visiter la maison qu'il est en train d'aménager et lui montre également un revolver. La scène est d'une intensité émotionnelle rare, qui préfigure les gouffres qui peuvent s'ouvrir aux pieds d'un cœur à la dérive.

Dès que Maxime se fait abandonner, le film devient imprévisible et l'on ignore tout le temps ce que le personnage va être capable de faire. Brac joue habilement sur le montage pour laisser planer cette ambiguïté. A un moment donné, Maxime se trouve derrière les fenêtres d'une pizzeria, isolé dans le plan, à regarder Mélodie et son petit ami. Il vise ce dernier avec le revolver et le cinéaste raccorde ce geste avec la main de Maxime froissant un sac en papier dans sa voiture. Le bruit que fait ce sac est véritablement assourdissant (parce qu'il vient après ce geste terrible) et donne un coup au cœur.

 

Pour être tout à fait honnête, la partie « dramatique » est un peu moins séduisante que la partie « comédie ». Certains passages paraissent un poil plus faibles, peut-être parce que Macaigne retrouve un personnage semblable à celui qu'il tient dans un film que j'ai détesté : La bataille de Solférino. Là encore, on le retrouve en sangsue « border line » qui paraît à deux doigts de sombrer dans la folie et la violence (voir la scène du stade de foot où il est refoulé par la sécurité).

 

Mais Brac parvient à trouver un équilibre entre l’empathie que le spectateur ne doit pas perdre pour ce personnage et la distance qui s'instaure logiquement lorsqu'il commence à péter un câble. C'est d'ailleurs la beauté de son cinéma : filmer des individus qui n'ont rien d'héroïque et qui doivent composer avec leurs petites lâchetés ou faiblesses quotidiennes (comme nous tous) en refusant de les juger et en offrant même de les sauver. Je n'en dirai pas trop mais ce footballeur que nous détestons au début (ce fut mon cas), Brac lui offre une scène que je trouve bouleversante et qui finit par le « racheter ».

 

Tonnerre confirme donc la singularité de ce cinéaste et son immense talent. Le film ne se conclut pas de manière « fermée » mais sur une belle scène de rapprochement entre le père et le fils.

Il fait encore très froid dehors mais malgré les épreuves, les cœurs se sont un peu réchauffés...

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Samedi 16 mars 2013 6 16 /03 /Mars /2013 17:21

La maison de la radio (2012) de Nicolas Philibert

  classe.jpg

Dès la première séquence, Nicolas Philibert nous plonge dans le bain : une multitude de voix qui se chevauchent et annoncent les informations. Le débit est rapide, avec ce ton journalistique caractéristique, mais Philibert s'intéresse davantage au bourdonnement que produit cette grande ruche qu'à ce qui est dit. Peu à peu, il va prendre de la distance par rapport à ce brouhaha pour nous immerger dans cet univers singulier en passant d'une « cellule » à une autre.

La réussite du film est que le cinéaste ne cherche jamais à faire un film « sur » la radio mais avec la radio de la même manière qu’ Être et avoir n'était pas un film sur l’Éducation Nationale (l'idée même me donne des frissons!) mais un film avec un instituteur et ses élèves, que Le pays des sourds n'était pas un film sur le handicap mais avec des sourds ou encore que La moindre des choses n'avait rien d'un film sur la folie mais avec les patients d'une clinique spécialisée...

Comme dans ses autres films, Philibert tente de trouver une épine dorsale à son film en regroupant des séquences disparates qui pourraient constituer une sorte de journée « virtuelle » à Radio France. Cette mini-dramaturgie que l'on retrouve dans la plupart de ses films (la pièce de théâtre à monter dans La moindre des choses ou Qui sait ?, le déroulement de l'année scolaire dans Être et avoir) permet de donner au film une narration qui le distingue d'un anonyme reportage didactique (pas de commentaires chez Philibert) : La maison de la radio est avant toute chose un film de cinéma.

 

Un des écueils qu'évite le cinéaste, c'est la curiosité, bien légitime pour un auditeur de la radio (que je ne suis pas), de mettre des visages sur des voix connues. De la même manière, les stars qui arpentent régulièrement les couloirs de la maison de la radio (nous croiserons Umberto Eco et Jean-Claude Carrière, Edgar Morin et Annie Ernaux) auraient pu donner la tentation d'un film « people ». Philibert frise cette impasse le temps d'une séquence (la moins intéressante du film) où il laisse parler Philippe Vandel à la caméra. Dans la mesure où le visage de l'animateur est connu et qu'il se contente de dévoiler des vérités qu'un enfant de 5 ans pourrait comprendre, le passage paraît un peu anecdotique. Vandel nous explique, en fait, la magie du montage qui lui permet de se planter et de reprendre en coupant et en collant ses prestations. Si le cinéaste a gardé ce moment, c'est sans doute parce que La maison de la radio est un grand film de « montage ». Lorsqu'il passe de la répétition d'une chanson où le réalisateur invite l'artiste à reprendre dans un souci de perfectionnisme à l'enregistrement d'une pièce radiophonique avec Eric Caravaca où la metteur en scène croit avoir entendu un bruit de fond ; Philibert rapproche deux moments assez similaires qui font sens et donnent une certaine idée de « l'esprit » qui règne dans cette maison de la radio. De la même manière, lorsqu'il passe d'une séquence (très drôle) sur le Jeu des 1000 euros au tempo très particulier d'Alain Veinstein dans Du jour au lendemain ; il joue sur les contrastes et la diversité de ce qui se joue dans cette ruche.

Ce jeu de contrastes entre les scènes fait la richesse d'un film qui est parfois très drôle (cette rédactrice en chef qui commente les faits divers : je recommande ce moment assez hilarant où il est question de sardines mortes et d’anchois!), parfois étonnant (cette extraordinaire journaliste aveugle), parfois émouvant (Annie Ernaux évoquant, chez elle, sa solitude).

 

Ce qu'il y a de passionnant dans La maison de la radio, c'est qu'à travers cette grande maison de fous, Philibert parvient à réaliser une sorte de condensé de toute son œuvre : du reportage sur le Tour de France qui rappelle ses premiers courts-métrages (Vas-y Lapébie!) à son obsession pour le théâtre et la parole qui éclate une fois de plus ici. Il réalise une fois de plus un grand film sur la voix et le langage. Du langage stéréotypé des journaleux aux tempos les plus singuliers (Veinstein), le cinéaste s'attarde avec bonheur sur ces voix, ces accents (allemand, marocain, andalou...), ces musicalités. De la même manière, la musique occupe une grande place dans le film et participe à la singularité d'un projet qui laisse de côté le « sens » (Philibert, venu présenter son film, nous a dit à quel point il voulait éviter de filmer « l'actualité » et son caractère, de toute manière, très éphémère) pour s'intéresser à l'extrême diversité des sons (de la chanteuse pop au bricoleur de génie qui invente des instruments avec des objets recyclés).

Comme dans ses autres films, le cinéaste ne cherche pas non plus à filmer un quelconque « résultat » mais des individus au travail. Comme dans La ville Louvre où Philibert ne s'intéressait pas à la peinture et à l'histoire de l'Art, il ne s'intéresse pas vraiment à la radio dans La maison de la radio mais aux gens qui la font vivre, de la vedette (rassurez-vous : on n'apercevra Audrey Pulvar qu'une fraction de secondes!) jusqu'aux techniciens. Il y a quelque chose d'assez passionnant à voir ces gens travailler (les répétitions pour la pièce radiophonique où celle qui dirige à un visage très expressif ou encore cette dame sévère qui commente avec beaucoup de dureté les essais d'une nouvelle recrue) et Philibert a suffisamment de talent pour laisser sa caméra s'attarder sur les visages (ce preneur de son égaré en pleine forêt, la jeune écrivain que reçoit Veinstein...) pour nous faire partager le quotidien de ces gens.

 

Comme toujours chez Philibert, il y a une part d'utopie dans ce film. On lui a suffisamment reproché sa vision trop « idéaliste » de l'école dans Être et avoir alors que jamais le cinéaste n'a prétendu qu'il fallait tirer des généralités de ses œuvres. Il ne déforme pas le Réel : il se contente de l'appréhender sous un angle particulier qui est celui d'une possibilité de créer des choses ensemble. Il n'y aura donc aucune trace des conflits qui ont pu secouer Radio France avec l'arrivée, entre autres, du méprisable Philippe Val mais seulement cette utopie d'une certaine solidarité permettant au groupe de « progresser » (à l'instar des sourds dans Le pays des sourds, des « fous » dans La moindre des choses ou des écoliers d’Être et avoir...) et de créer ensemble.

 

Cette utopie n'a rien de « forcée » : elle participe d'un désir du cinéaste de faire un pas vers l'altérité. Et c'est ce regard « optimiste » sans béatitude qui rend si précieux le film de Philibert...

 

 

NB : Pour un petit panorama de l'oeuvre complète de Philibert, on pourra se reporter au texte que j'avais écrit pour Kinok.

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mardi 26 février 2013 2 26 /02 /Fév /2013 12:36

La porte du paradis (1980) de Michael Cimino avec Kris Kristofferson, Christopher Walken, Isabelle Huppert, John Hurt, Jeff Bridges, Sam Waterson, Joseph Cotten, Mickey Rourke

 

Au cinéma en version restaurée le 27 février 2013 (Carlotta Films)

 

bravo.jpg J'ai sans doute découvert Heaven's gate trop tôt car je ne l'avais pas aimé à l'époque. Pour le jeune coq épris de cinéma d'auteur européen, le film de Cimino devait être trop « américain », trop enraciné dans le mythe de l'Ouest, ses rites et sa remise en question. En le redécouvrant hier, j'ai compris mon erreur et réalisé à quel point ce film est absolument superbe. Pourtant, je ne l'ai pas vu dans des conditions optimales sur mon petit écran de télé cubique et dans une copie de travail non restaurée. Mais j'imagine la puissance que le film de Cimino peut avoir sur un grand écran, dans la version restaurée que proposent aujourd'hui les éditions Carlotta.

Autre bonne nouvelle : c'est la version intégrale qui ressort au cinéma, soit 3h36 de grand cinéma au lieu de la version mutilée de 2h30 que nous connaissions jusqu'à présent. Il est possible désormais de savourer en toute quiétude le côté démesuré et foisonnant de cette fresque incroyablement dense.

 

On sait que l'échec cuisant de La porte du paradis provoqua la disparition du mythique studio des United Artist créé aux débuts du cinéma par Chaplin et Griffith. D'une certaine manière, le film de Cimino marquait la fin définitive d'un certain classicisme hollywoodien comme Naissance d'une nation de Griffith avait représenté la naissance de ce cinéma classique. Les deux films symbolisent les deux faces d'une même pièce : d'un côté, la naissance d'un mythe (celui de la Nation américaine se construisant avec le sang des esclaves), de l'autre, l'envers de ce mythe (la violence, les conflits de classe...)

 

Dès la première séquence à Harvard, nous sommes pris dans un tourbillon d'images qui ne faiblira jamais tout au long du film. Deux camarades de la promotion de 1870, James et Bill, semblent promis à un avenir radieux tandis que Le beau Danube bleu de Strauss emporte les danseurs insouciants. Au cœur de cette allégresse et de cette euphorie, Bill réalise cependant qu'une page se tourne irrémédiablement et que la joie n'aura qu'un temps. La porte du paradis sera le récit de cette désillusion et de la perte d'innocence d'une Nation qui sut pourtant si bien mettre en valeur un rêve d'ascension sociale pour tous.

vlcsnap-2013-02-25-18h42m38s222.png

20 ans plus tard, les deux compères se retrouvent dans le Wyoming. James (Kristofferson) est devenu un shérif désabusé tandis que Bill (John Hurt), alcoolique notoire, est membre d'une association d'éleveurs bien décidée à éliminer une centaine d'immigrants européens venus s'installer dans ces hostiles contrées. Si la ligne directrice du récit sera ce massacre programmé et approuvé par le gouvernement, Cimino va étoffer la trame de son récit en mêlant aux séquences épiques (l'attaque finale) un foisonnement de détails et d'évocations qui font de son film un chef-d’œuvre romanesque.

Le cinéaste retrouve à la fois le souffle épique des grands pionniers (ce sens des grands espaces qui lui vient de John Ford, par exemple), s'attarde sur des longues séquences de foule (le passage où Jim révèle les noms inscrits sur la « liste noire » a la puissance des grands moments des films d'Eisenstein), joue sur le contraste entre les histoires individuelles (la jolie prostituée française, incarnée par Isabelle Huppert, prise entre l'amour de Jim et celui de Nate (Christopher Walken), membre de l'association des éleveurs) et le bouillonnement de la grande Histoire.

 

Cimino est un grand cinéaste américain en ce sens qu'il éprouve toujours le besoin de décrire (avec une rare intensité) les rites de la communauté. A ce titre, les séquences de danse (la première à Harvard mais également celle en patins à roulettes) sont admirables et d'un lyrisme échevelé. Parallèlement, lorsqu'il développe les instants sentimentaux, il joue à merveille de la splendeur souveraine des paysages (certains plans évoquant des tableaux de la grande peinture américaine) et cette immensité tend à rendre les passions humaines dérisoires. Cimino se fait alors élégiaque pour décrire les amours impossibles d'Ella et de ses prétendants.

 

Alors qu'il a souvent été taxé cruchement de « cinéaste de droite », Cimino montre avec La porte du paradis le revers du mythe américain en se positionnant du côté des faibles et des opprimés. Ceux ci ne sont pas forcément idéalisés (ils volent pour survivre mais utilisent également ce bétail volé pour payer les prostituées, ils sont capables de désigner un bouc-émissaire lorsqu'ils se sentent menacés...) mais ils représentent les victimes de l'Histoire, les lésés du rêve américain.

Un passage obligé du western classique intervient à la fin du film : l'arrivée triomphale de la cavalerie. Chez Ford, elle vient défendre la Nation et une certaine idée de l'Amérique. Ici, elle scelle le destin des pauvres en avalisant les méfaits des riches éleveurs. Cimino remet violemment en question la légende du « self made man » venu du monde entier pour faire fortune aux États-Unis. Chez lui, il y a de pauvres immigrés tentant vaille que vaille de subsister tandis que ceux qui possèdent l'argent et le bétail s'organisent pour faire appliquer leurs lois par le meurtre et la violence.

La porte du Paradis est un grand film sur la Loi et sur son équité problématique. Dit comme ceci, ça ne fait pas forcément envie mais le film est porté par un grand souffle épique et mélancolique. Car c'est aussi un film sur la fin d'un monde et d'une certaine innocence. L’ Amérique est désormais un paradis perdu, où les rêves de justice et d'égalité n'ont plus cours (ou n'ont jamais eu cours). Si Cimino prend bien soin de débuter son film du côté des élites de la Nation, c'est pour montrer que jamais l'intelligence et la raison n'arriveront à combattre de manière équitable la brutalité, l'injustice et la violence.

 

Une scène de combat de coqs représente assez bien cette animalité terrée au fond de la nature humaine et qu'aucun vernis de civilisation ne parviendra à faire totalement disparaître...

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires

Calendrier

Avril 2014
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30        
<< < > >>

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés