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Mercredi 15 octobre 2014 3 15 /10 /Oct /2014 22:44

Le cinéma en partage (2014) de Michel Ciment (entretiens avec N.T.Binh). (Éditions Payot et Rivages. 2014)

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Cher Michel Ciment,

 

A l'occasion de la sortie de vos « mémoires », je me permets de vous adresser cette lettre ouverte que vous ne lirez sans doute jamais puisque vous ne semblez pas témoigner d'un grand intérêt pour ce qui se publie sur les blogs ou sur Internet en général.

Je vous connais maintenant depuis une bonne vingtaine d'années (surtout grâce à vos interventions au Masque et la plume car je lis très rarement – c'est un tort car j'apprécie beaucoup certains de vos collaborateurs- Positif) et j'espère que vous me pardonnerez si je vous qualifie de « pape de la critique ». L'expression n'est pas de moi mais elle vous sied bien. En effet, cette position de « pape » vous donne une assise que nul ne peut contester au cœur du cinéma français (et je ne parle pas seulement de la critique). Par ailleurs, un pape a aussi parfois tendance, par définition, à pontifier et vous n'échappez pas toujours à ce travers.

Même si cette lubie du « triangle des Bermudes » que vous remettez une fois de plus sur le tapis peut faire sourire comme on sourit en écoutant les caprices d'un vieil oncle ; on peut également vous trouver d'une certaine mauvaise foi lorsque vous reprochez aux autres ce que vous pratiquez vous-même sans vergogne. Pour prendre un exemple précis, vous recourez une fois de plus au lieu commun du « cinéaste à carte » et à une certaine « politique des auteurs » qui ferait défendre les cinéastes « adoubés » indépendamment des qualités de leurs films. Soit. Il est possible que certains parmi eux bénéficient en effet d'une indulgence automatique (j'ai suffisamment râlé contre une presse aux pieds de Christophe Honoré ou de Benoît Jacquot pour n'être pas d'accord!) mais est-ce que Positif ne tombe pas aussi dans ce travers lorsque la revue défend systématiquement Patrice Leconte (Les grands ducs, Michel, sérieusement?) ou Bertrand Tavernier ?

 

De la même manière, je trouve que vous avez parfois une manière de schématiser, de faire des raccourcis un peu gênants. Je ne parlerai pas de votre vision de la politique, partageant assez votre aversion pour les totalitarismes mais n'arrivant pas à comprendre comment vous pouvez conjuguer un goût évident pour la révolte surréaliste et un éloge de la plus consternante des girouettes bien-pensantes (Philippe Val) ; mais de votre vision extrêmement caricaturale de l'art contemporain (oserais-je parler de « souverains poncifs »?) . Certes, les exemples que vous citez (le sac-poubelle de la Tate Modern) sont très justes et personne ne niera les excès de cet art contemporain. Mais faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain et s'empêcher d'aimer Duchamp, Pollock, Rothko, Soulages et de nombreux autres sous prétexte que des imposteurs se sont imposés en les imitant ?

Vous qui appréciez une certaine « modernité » au cinéma (celle de Resnais, d'Antonioni, de Bergman, de Rocha, de Jancso...), je regrette que vous n'ayez pas plus de curiosité pour le cinéma dit « expérimental » qui ne se réduit en aucun cas aux six heures de film qu'Andy Warhol a consacrées à un homme qui dort !Je ne vois pas au nom de quels principes des gens comme Brakhage, Mekas, Morder, Snow, Anger voire Schroeter ou le Garrel des années 60/70 seraient moins importants que des cinéastes comme Sautet ou René Clément ?

Dans les mêmes passages, vous affirmez que les œuvres les plus novatrices finissent toujours par trouver leur public et qu'il n'y a pas « d'artistes maudits » (vous citez Le sacre du printemps ou Hiroshima mon amour). Et suivant ce raisonnement, vous en profitez pour égratigner un peu perfidement le cinéma des Straub.

 

Deux réflexions à ce sujet : je ne suis pas certains que toutes les œuvres intéressantes finissent par toucher un large public. Vous qui affectionnez particulièrement, et à juste titre, le surréalisme ; ne pensez-vous pas que des personnalités plus secrètes et toujours relativement méconnues comme René Crevel, Jacques Vaché, Paul Nougé ou Benjamin Péret valent infiniment plus que le sinistre Aragon ou l'indéboulonnable Eluard ? A l'inverse, des auteurs à succès comme Paul Bourget ont fini par être complètement oubliés et vous n'avez pas tort de citer le cas d'Henri Verneuil : qui, aujourd'hui, s'intéresse vraiment à son cinéma alors que ses films étaient d'immenses succès populaires ?

La qualité d'une œuvre, à mon sens, n'a rien à voir avec sa « popularité », même dans le temps. Mais comme vous ne réduisez pas cette « popularité » (à juste titre, encore une fois!) au succès en salle mais également en terme de renommée et d'études consacrées aux artistes (dans les universités, par exemple) ; laissez-moi vous raconter une anecdote en guise de deuxième réflexion.

J'habite à Dijon, ville où jamais un seul film des Straub a été projeté (c'est facile de dire que le public les boude si on ne montre pas leur œuvre!). Il y a eu une seule exception : une séance unique de Sicilia un dimanche matin, à l'heure de la messe. Eh bien je vous assure, cher Michel Ciment, que la salle était pleine et très attentive.

Je ne cherche pas à défendre absolument Jean-Marie Straub (je n'aime pas du tout les courts-métrages qu'il tourne depuis la mort de Danièle Huillet) mais cet exemple me semble prouver que votre raisonnement sur la « popularité » des œuvres et le mythe de l'artiste maudit qui n'existerait pas me semble biaisé. (Je suis certain que les époux Straub jouissent, à tort ou à raison, d'une renommée très supérieure à des cinéastes que vous admirez pourtant comme Makavejev, Jancso ou Rocha).

 

Si ces réflexions ont pu m'agacer, je dois désormais aussi admettre que j'ai dévoré vos mémoires avec un plaisir indéniable. D'une part parce que j'admire sincèrement votre grande culture, votre connaissance de la civilisation américaine, votre goût pour la peinture et la littérature. D'autre part parce que les rencontres que vous avez faites tout au long de votre vie (et, bien entendu, c'est loin d'être terminé!) sont absolument fascinantes. Moi qui n'ai pas un goût particulier pour le cinéma de Kazan, de Losey, de Boorman ; je dois reconnaître que vous m'avez donné envie de me replonger dedans. Et je ne parle même pas de votre rencontre avec Kubrick : les pages que vous lui consacrez sont admirables.

Outre les portraits des grands cinéastes que vous avez côtoyés et que vous savez peindre avec un sens de l'anecdote assez irrésistible ; j'ai beaucoup aimé la manière dont vous m'avez fait voyager à travers les festivals du monde entier. Là encore, j'ai beaucoup ri lorsque vous racontez comment vous avez présenté un film de Makavejev à John Ford ou comment le réalisateur de La prisonnière du désert, qui dormait nu, s'est levé de son lit pour jeter un livre qu'une organisatrice du festival lui avait apporté !

Votre livre fourmille d'anecdotes croustillantes et je n'en retiendrai que deux : ce moment savoureux où vous tentez de convaincre Marguerite Duras d'aller voir 2001, l'Odyssée de l'espace alors qu'elle n'en a jamais entendu parler (même si le film était sur les écrans) et celui où le pauvre Leonard Kastle s'évanouit lorsqu'il apprend que le boudin noir est confectionné à base de sang coagulé.

 

Avant de conclure, il faut également vous reconnaître un domaine où vous êtes inégalable : celui de l'entretien. Même le plus farouche de vos détracteurs ne pourra pas vous retirer ça : vous avez le sens du dialogue avec les grands cinéastes et ce n'est sans doute pas un hasard si vous êtes l'un des seuls à avoir pu approcher Kubrick ou Malick. Cet art vient à la fois d'une attention particulière à vos invités (quand il s'agit de radio mais je suppose que c'est la même chose par écrit), d'une connaissance très précise de leurs œuvres et d'un certain « retrait » lorsque vous conversez, à mille lieues de ces journalistes 2.0 qui ne cherchent qu'à se mettre en valeur (notamment en rentrant dans le lard des cinéastes).

 

Voilà cher Michel Ciment. J'espère que les petites taquineries que je me suis permis en début de lettre ne vous auront pas froissé et qu'elles n'éclipseront pas l'admiration sincère que je porte à vos mémoires. Il m'arrive souvent d'être en désaccord avec vous mais j'ai un grand respect pour tout ce que vous avez représenté dans le cinéma français (et encore une fois, ce n'est pas fini).

Je sais qu'un libraire de Beaune aimerait beaucoup vous faire venir à la rencontre du public. Si c'est le cas, je serai ravi de discuter avec vous de visu et de vous prouver que la pensée sur le cinéma est également vivante sur Internet (je ne parle pas pour moi qui me contente de « billets d'humeur »).

 

Et je vous félicite une fois de plus (ainsi que N.T.Binh qui vous interroge en toute amitié) pour cet ouvrage vivant, passionnant, drôle, parfois irritant mais dans le bon sens du terme puisqu'il incite à débattre, à réfléchir et à attiser sans cesse une passion commune pour le cinéma.

Recevez, cher Michel Ciment, les salutations d'un humble blogueur anonyme.


Dr Orlof 

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Lundi 6 octobre 2014 1 06 /10 /Oct /2014 19:41

Les grandes idées qui ont révolutionné le cinéma (2012) de David Parkinson. (Éditions Dunod. 2014). Sortie le 15 octobre 2014

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Dans mon esprit, les éditions Dunod sont associées à des ouvrages très généraux sur le tourisme, le marketing voire à quelques livres d'exercices de chimie ou de physique. J'ignorais qu'elles publiaient également des ouvrages sur le cinéma. Ces Grandes idées qui ont révolutionné le cinéma s'apparente davantage à un manuel pratique qui résumerait de manière concise l'histoire et les évolutions du septième art.

Est-il possible de réduire l'histoire du cinéma, que ce soit ses courants, ses genres, ses innovations techniques, à un ensemble de cent fiches ? Pari audacieux pour David Parkinson et pari qui ne tient malheureusement pas toutes ses promesses.

J'avoue que j'appréhende parfois un peu la vision « anglo-saxonne » de l'histoire du cinéma qui se réduit, la plupart du temps, à une histoire d'Hollywood et à quelques titres phares des cinématographies des autres continents. Parkinson évite cet écueil et prouve qu'il connaît aussi bien le « cinéma primitif » que le cinéma indien, le cinéma européen (il cite même Gérard Courant!) ou asiatique.

Mais très vite, on se demande à qui s'adresse son ouvrage. Pour les cinéphiles ou les spécialistes, il n'apportera rien de bien nouveau et sa forme même empêche tout développement intéressant. Quant aux néophytes qui voudraient se plonger un peu dans l'histoire du cinéma, il est probable qu'ils se sentent un peu perdu par le caractère souvent allusif des informations ou qu'ils butent sur des informations imprécises ou peu claires (l'effet Koulechov, par exemple, est très mal expliqué).

A titre d'exemple, on peut citer de nombreux extraits où ce qui est avancé est curieusement formulé voire faux  : « Dans A practical joke (1898) de G.A. Smith, remake en un seul plan de L'arroseur arrosé (1895) de Louis Lumière...» (j'ignorais que le film des Lumière possédait plus d'un plan!) ou lorsque l'auteur affirme que Les anges déchus de Wong Kar-Wai est la « suite » de Chungking express (ah bon?).

Parfois, on se demande si le côté confus de certaines fiches ne vient pas de la traduction. Un exemple entre cent se trouve dans la double-page consacrée au montage. On peut y lire : « A Hollywood, le montage est repris dans des films tels que Citizen Kane (1941) ou Rocky (1976)... » ou, plus loin « Alfred Hitchcock, Francis Ford Coppola, Brian de Palma et Oliver Stone ont tous une dette à l'égard du montage... ». Je ne sais pas si le terme anglais traduit ici par « montage » a plusieurs sens mais dans les phrases que je viens de citer, cela ne veut strictement rien dire puisque tous les films font appel à la technique du montage (à de rares exceptions près). Et l'on retrouve également un des travers de l'auteur : faire des raccourcis historiques qui n'ont guère de sens et généraliser de manière systématique (la plupart des fiches nous montrent comment les blockbusters actuels ne font que reprendre ou trahir les innovations d'autrefois).

Par ailleurs, les amateurs apprécieront, par exemple, les remarques sur les blockbusters qui « ont contribué à l'infantilisation du cinéma » ou qu' « Osamu Tezuka, créateur d'Astro Boy, ou Hayao Miyazaki, récompensé aux Oscars pour Le voyage de Chihiro (2001), optent pour un style divertissant, inspiré des mangas. » (sic)

 

Cette imprécision dans les termes employés, cette manière de schématiser à l'extrême constituent, à mon avis, les défauts majeurs de l'ouvrage. On pourrait me rétorquer qu'il s'agit d'un livre de vulgarisation, qu'il est très difficile de faire concis et que chaque fiche pourrait donner lieu à un essai complet. Certes, mais il me semble que la forme elle-même est un peu fouillis (on passe d'une fiche sur le cinéma expérimental à une fiche sur le parlant puis sur la bande-originale et la postsynchronisation) et que le travail de « vulgarisation » n'est pas très solide. Dans le genre, on préférera le petit ouvrage intitulé Le cinéma dans la collection Repères pratiques chez Nathan : le panorama est certes très réducteur mais ce système de fiches est beaucoup mieux organisé (avec des approches historiques, thématiques, pratiques et techniques) et les informations sont plus claires et précises.

 

Il y a néanmoins une chose à mettre au crédit du livre de David Parkinson : ce sont les illustrations. Les cent fiches tiennent, à chaque fois, sur une double-page et elles sont assez superbement illustrées, parfois avec des images assez rares (une très belle de photo de Chaplin jeune en compagnie de Mack Sennett, par exemple).


L'ouvrage est donc assez beau à feuilleter mais un peu frustrant lorsqu'il s'agit de se plonger dans son contenu...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Dimanche 14 septembre 2014 7 14 /09 /Sep /2014 19:00

Le soir, Lilith (2014) de Philippe Pratx (Editions L'Harmattan. 2014)

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Le soir, Lilith n'est pas un roman mais un puzzle. Méticuleusement, l'auteur assemble chaque pièce pour découvrir le visage d'une femme, Lilith, star hollywoodienne d'origine hongroise retrouvée morte le 23 novembre 1924. L'intelligence de Philippe Pratx, c'est de ne pas chercher à restituer un portrait figé et « parfait » mais de laisser des pièces manquantes, des zones d'ombre, des fragments qui ne s’emboîtent pas vraiment... Parce que Lilith n'est peut-être, au fond, qu'une image. Un peu femme, un peu sorcière, un peu chimère et la projection fantasmée de tous ceux qui l'ont approchée.

 

L'ouvrage est composé essentiellement de fragments disparates : extraits du journal intime de Lilith, brouillon d'une tentative de biographie du narrateur, coupures de presse, correspondance, extraits des scénarios des films tournés par la comédienne, etc. Seul fil directeur : la rencontre entre le narrateur qui a connu Lilith et qui fut son amant et une femme qui enquête sur la disparition de la star.

Si la quatrième de couverture nous promet une enquête de « roman noir », il est évident que l'intrigue n'intéresse que très peu l'auteur qui préfère se concentrer sur une atmosphère cotonneuse (celle des souvenirs et des sunlights hollywoodiens) et sur le portrait d'une femme qui ne cesse de se dérober. C'est pour cette atmosphère et ces références cinématographiques que ce livre trouve sa place sur ce blog.

 

Si la filmographie de cette Lilith est totalement imaginaire, on apprend qu'elle a tourné avec Michael Curtiz quand il s’appelait encore Mihàly Kertész (film disparu), dans Les cavernes blanches de Tod Browning (film qui, bien entendu, n'existe pas) et qu'elle fut la muse d'un certain Simpson Omarsian avec qui elle tourna de nombreux longs-métrages. Outre cette carrière où l'on croise également les fantômes des « artistes associés » (Pickford, Griffith, Chaplin et Fairbanks) ; l'auteur se plaît à recréer une atmosphère digne de Sunset boulevard de Wilder en replongeant dans une période mythique d'Hollywood. Mais les références sont également plus contemporaines et on songe parfois à Mulholland Drive (l'avenue est d'ailleurs citée) dans la mesure où cette Lilith semble parfois n'être qu'un pur fantasme, la somme des rôles qu'elle a incarnés (y compris celui d'Erzsebeth Bathory).

 

Pour être tout à fait honnête, le livre n'est pas toujours d'un abord facile. Disons qu'il esquive habilement les plaisirs de la narration pour privilégier un récit fragmentaire. Pour faire une comparaison picturale, ce roman ressemble davantage à une toile cubiste qu'à un tableau « narratif » et il s'avère que l'exploration de chaque facette est parfois un peu ardue. Par ailleurs, Philippe Pratx a un style soutenu et rocailleux où se mêlent des réminiscences de la littérature « fin de siècle » (Villiers de l'Isle-Adam), du symbolisme (des références au Paulina 1880 de Pierre Jean Jouve) voire du surréalisme et assimilé (Artaud).

 

Le soir, Lilith séduit davantage « intellectuellement » que de manière sensorielle. On s'intéresse aux thèmes développés (l'image et l'illusion, les multiples visages de la Femme, les rapports du Créateur à sa créature, la psychanalyse et les abîmes que recèlent chaque individu...) mais il manque peut-être une dimension véritablement romanesque qui emporterait totalement l'adhésion.

 

A cette réserve près, ce livre mérite le coup d’œil et témoigne d'une écriture singulière dont on espère avoir des nouvelles bientôt...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Vendredi 5 septembre 2014 5 05 /09 /Sep /2014 12:56

Cinéma expérimental : abécédaire pour une contre-culture (2014) de Raphaël Bassan (Editions Yellow Now. Côté cinéma / Morceaux choisis)

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Contrairement à ce que pourrait laisser supposer la copieuse bibliographie qui clôture l'ouvrage, le cinéma expérimental reste un domaine assez peu étudié et que les chercheurs hésitent souvent à intégrer dans le champ du « cinéma ». Comme le souligne Raphaël Bassan, les arts plastiques ont fait depuis longtemps de l'avant-garde une norme tandis que pour le cinéma, elle est « toujours restée méconnue. Un tableau de Mondrian représente l'art dominant des années 20 ; un film de Fischinger est, au mieux, une curiosité. »

Une des raisons qui peut être avancée pour expliquer cette indifférence voire cette méfiance des cinéphiles à l'égard du cinéma expérimental est sans doute la grande proximité de ces expériences avec d'autres champs artistiques. Le cinéma de l'avant-garde « historique » des années 20 fut très lié aux grands mouvements culturels du premier quart du 20ème siècle, que ce soit le surréalisme (Buñuel, Dulac), le dadaïsme (Man Ray, Hans Richter), le futurisme, etc. Et de nos jours, les frontières sont devenues extrêmement poreuses entre ce cinéma et les arts « visuels » (art vidéo, art infographique, les images utilisées dans des performances artistiques...).

 

Raphaël Bassan (après Dominique Noguez et avec de fortes individualités comme Nicole Brenez ou Christian Lebrat) est ce qu'on appelle communément un « passeur » : depuis de nombreuses années, il défriche le terrain de ce cinéma non-narratif qui serait un peu au cinéma « traditionnel » ce que la poésie est au récit en prose. Cet Abécédaire pour une contre-culture est un recueil des nombreux textes que le critique a consacrés au cinéma expérimental depuis les années 70. Certains sont des comptes-rendus d'événements organisés à la cinémathèque ou au Centre Pompidou, d'autres sont des notices publiées dans L'Encyclopedia Universalis mais on trouvera également des entretiens, des panoramas historiques, des études fouillées sur certaines personnalités ou films-clés (le superbe Traité de bave et d'éternité d'Isou, par exemple).

 

Cet ensemble est passionnant pour plusieurs raisons. La première tient au « style » Bassan. Plutôt que de s'adresser à un public d'initiés en partant dans de longues exégèses fumeuses (que l'art contemporain autorise parfois), l'auteur fait preuve de beaucoup de pédagogie, remettant toujours les œuvres dans leur contexte historique et les analysant avec clarté et profondeur.

 

Une des forces du livre est de définir précisément les contours fluctuants de ce que l'on nomme désormais « cinéma expérimental » mais qui s'appela d'abord « cinéma d'avant-garde » (dans les années 20), puis « expérimental » à partir de la fin des années 40 avec l'émergence de cinéastes (souvent américains) comme Maya Deren, Stan Brakhage ou Markopoulos. Enfin, dans les années 60/70, on parlait plus de « cinéma underground ». Bassan revient souvent sur ces différences de terminologie lorsqu'il analyse les différents courants qui ont traversé ce cinéma : cinéma abstrait (de Richter aux films réalisés sans caméra des géniaux Len Lye et Norman McLaren), cinéma structurel (Michael Snow), journaux intimes (Jonas Mekas, Joseph Morder, Gérard Courant...), cinéma lettriste (Lemaître, Isou). Etc.

L'intelligence de l'auteur est de parvenir à toujours circonscrire ce corpus dans le champ du cinéma et non dans celui des arts plastiques ou « visuels ». Même si la définition de « l'expérimentation » reste souvent floue (l’œuvre de Godard est-elle moins « expérimentale » que les films autobiographiques et poétiques de Boris Lehman ?), Bassan parvient à dresser un panorama très complet (sinon exhaustif) d'un territoire où la poésie l'emporte sur la narration et le récit mais qui reste ancré profondément dans le cinéma. Dans un entretien passionnant, Nicole Brenez souligne la manière dont ce genre a été profondément caricaturé (notamment à cause d'une scène du Gai savoir de Godard) et qu'une certaine frange de la cinéphilie a toujours voulu le réduire à une simple « expérimentation plastique ». Or il est évident que les films de Stephen Dwoskin ou de Pierre Clémenti font partie intégrante de l'histoire du septième art.

 

Une autre des grandes qualités de l'ouvrage est l'équilibre parfait que parvient à trouver Bassan pour analyser les films de manière à la fois « objective » en soulignant dans quel contexte « historique » ils sont apparus et leurs caractéristiques techniques (grattage de pellicule, « found footage », super 8, etc.) et subjective. Car on ne dira jamais assez la profonde émotion que peuvent susciter les « films expérimentaux » (Cf. la nostalgie bouleversante du Walden de Mekas, la profonde solitude qui se dégage de Moment de Dwoskin, l'incroyable poésie des films abstraits de McLaren, le lyrisme baroque de Kenneth Anger...) et les réduire à de simples curiosités purement abstraites n'a désormais plus de sens.

 

Cet abécédaire pour une contre-culture nous donne une excellente occasion de déambuler dans les marges de ce cinéma où Jean Genet côtoie Andy Warhol, Marcel Hanoun, Walter Ruttmann et Nam June Paik. Bassan a, par ailleurs, la bonne idée de ne pas s'en tenir aux figures historiques et de s'intéresser au cinéma expérimental d'aujourd'hui, notamment Johanna Vaude, Nicolas Rey ou Carole Arcega.


Gageons que ce livre sera bientôt perçu (aux côtés des fabuleux essais de Dominique Noguez) comme la « bible » du cinéma expérimental.

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Jeudi 29 mai 2014 4 29 /05 /Mai /2014 12:21

Une série de tueurs : les serial killers qui ont inspiré le cinéma (2014) d'Axel Cadieux (Capricci. 2014)

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Débarrassons-nous d'emblée du seul (petit) reproche que l'on peut faire à ce livre et qui tient sans doute moins à l'auteur qu'à l'éditeur. Peut-être est-ce une déformation professionnelle mais je déplore, comme dans l'ouvrage consacré récemment aux frères Coen chez Capricci, l'absence de bibliographie en fin d'ouvrage. De part le format spécifique de la collection Actualité critique (de petits livres courts), on suppose à chaque fois qu'il s'agit d'une invitation à prolonger la réflexion, à approfondir et on aurait aimé avoir les références des livres, des sites sur lesquels se sont appuyés les auteurs.

Cette réserve faite, l'essai d'Axel Cadieux est réellement passionnant. Le tueur en série est une figure incontournable du cinéma et il serait difficile d'énumérer tous les films qui ont eu recours à ce type de personnage. De nombreux cinéastes ont d'ailleurs puisé dans la réalité des faits divers pour élaborer leurs fictions (plus ou moins proches de la réalité). L'auteur nous propose ici un petit panorama de ces affaires célèbres qui ont inspiré le cinéma, du tueur de M le maudit de Fritz Lang, personnage composite inspiré de plusieurs criminels fameux jusqu'à Manuel Pardo, ancien flic drogué devenu assassin, qui inspira la série Dexter.

L'enjeu du livre d'Axel Cadieux n'est pas de proposer une réflexion sur la figure du serial killer au cinéma (ce livre reste à faire) mais de montrer comment la réalité a pu irriguer la fiction. Si l'on ne trouvera pas ici d'analyses de séquences précises ni même de réflexion sur la mise en scène des films, l'auteur a le mérite de ne pas oublier la dimension « cinématographique » de son projet. De manière très habile, il montre ce que le cinéma a pu accaparer dans les faits divers pour jouer avec des terreurs universelles du spectateur tout en soulignant la façon dont certains films ont mis en valeur un cachet de vérisme alors qu'ils sont en grande partie romancés. L'exemple d'Ed Gein, le « boucher de Plainfield » est très parlant. Ce criminel inspira Tobe Hooper pour son chef-d’œuvre Massacre à la tronçonneuse. Axel Cadieux souligne bien les liens existants entre ce singulier criminel et le personnage de Leatherface tout en rappelant que l'homme n'a jamais tué quiconque avec une tronçonneuse et que l'inoubliable famille dégénérée inventée par Hooper est une pure fiction. La force du film est de jouer sur un cachet vériste (avec cet inoubliable style documentaire crasseux) pour provoquer chez le spectateur une terreur jusque là inédite. A tel point que le film est souvent cité comme un parfait exemple du cinéma « gore » et de l'horreur pure alors qu'il tire sa force de la suggestion et qu'il ne montre quasiment rien. J'ignorais, en revanche, qu'Ed Gein avait également inspiré Hitchcock pour Psychose et le Buffalo Bill du Silence des agneaux de Demme.

 

Ces figures de psychopathes ont imprégné l'imaginaire collectif (surtout américain) et c'est, par exemple, une excellente idée d'avoir évoqué la figure du « Zodiac » non pas en revenant sur le très beau film de Fincher mais en s'appuyant sur le Dirty Harry de Siegel où l'ombre du tueur en série plane constamment.

Parfois, la figure du tueur permet à un cinéaste de revisiter son genre de prédilection tout en le faisant évoluer. Le chapitre consacré à Danny Rolling, l'éventreur du campus qui inspira Wes Craven pour Scream, est, à ce titre, remarquable. Cadieux montre très bien l'évolution d'un cinéaste qui utilise la figure du « serial killer » à des fins ironiques et réflexives tout en préservant dans le récit de véritables scènes de terreur (que l'on peut attribuer au scénariste Kevin Williamson, marqué par ce fait divers sanglant).

 

En guise de conclusion, on a envie de dire que la réussite de cet essai tient à la manière palpitante dont l'auteur narre ces faits divers. Même s'il avait fait le choix de ne jamais évoquer les adaptations au cinéma, Axel Cadieux parvient à faire de ces histoires sanglantes de véritables « films ». Comme il le dit à un moment « la réalité est souvent encore plus démente que la fiction ».

Il y aurait un livre entier à écrire sur la fascination/répulsion que peuvent inspirer ces tueurs en série. Ce n'était pas l'objet de l'ouvrage d'Axel Cadieux dont on espère sincèrement qu'il poursuivra son projet avec un deuxième volume où l'on espère voir apparaître, au hasard, l'étrangleur de Boston, Elisabeth Bathory et tellement d'autres. On peut d'ores et déjà parier que ce deuxième volume sera aussi exaltant que le premier...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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