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Jeudi 30 janvier 2014 4 30 /01 /Jan /2014 18:39

Les fantômes de M. Bill (2011) d’Alexandre Mathis (Editions Léo Scheer. 2011)

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Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’un livre qui n’est pas spécifiquement lié au cinéma même si celui qu’on caractérise comme le septième des arts y tient un rôle primordial (au même titre que la littérature noire). De plus, Alexandre Mathis est un nom qui n’est pas inconnu des cinéphiles puisqu’il fut critique de cinéma, écrivit deux livres sur José Benazeraf (une biographie publiée chez Losfeld sous le pseudonyme de Paul-Hervé Mathis et un ouvrage regroupant des essais et des entretiens intitulé La caméra irréductible sous le pseudonyme d’Herbert P. Mathese) et qu’on lui doit quelques entrées dans le monumental Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques 16 et 35 mm de Christopher Bier.

 

Les fantômes de M. Bill nous replonge dans la France de la fin des années 50 en se penchant sur un fait divers qui émut le pays et le tint en haleine pendant quelques semaines. Un jeune homme, Georges Rapin dit M. Bill, fut condamné à mort pour avoir tiré sur une jeune entraîneuse de Pigalle et l’avoir brûlée vive sur une route déserte. A la suite de cet assassinat autour duquel planent encore de nombreuses zones d’ombre, Rapin avouera un autre meurtre (d’un pompiste à Villejuif) et cherchera même à endosser des crimes qu’il n’a pas commis…

 

Pour revenir sur cette affaire, Alexandre Mathis procède un peu à la manière de Truman Capote lorsqu’il rédige De sang-froid (qui relate d’ailleurs un fait divers arrivé à peu près au même moment !) en appliquant aux codes du romanesque les méthodes du journalisme. Il se livre ainsi à un minutieux travail de reconstitution et de réécriture des évènements. Mais alors que Capote s’en tenait à la pure description des faits, en prenant le parti d’une écriture glaciale et « objective », Mathis nous propose une forme beaucoup plus hétéroclite en joignant des coupures de presse et des documents iconographiques à son enquête. La minutie des détails de ce « livre dossier » est remarquable et absolument fascinante parce qu’elle donne une importance primordiale au « décor » de l’évènement : le Pigalle de la fin des années 50 avec ses bars, son « milieu », ses filles, ses cinémas de quartier…

Pour essayer de peindre, en pointillé, le portrait de ce tueur pas comme les autres, l’écrivain va jusqu’à dresser la liste des 500 premiers titres de la Série Noire que Bill possédait ou encore donner les numéros de téléphone (de l’époque !) des lieux qu’il fréquentât. Qui était vraiment ce « Bill », jeune homme issu d’une famille aisée (son père lui offrit d’abord une librairie avant de lui confier deux bars !), intelligent, fanfaron et fasciné par une image de « mauvais garçon » à laquelle il voulut coller jusqu’au bout ?

 

La dimension la plus fascinante du livre de Mathis (du moins celle qui nous intéresse dans le cadre de ce blog), c’est cette manière de montrer que Rapin n’a jamais existé que par les images et qu’elles ont fini par le rattraper. Bill n’atteint son but que lorsque les photographes l’immortalisent avec ses verres fumés et son clope au bec, tenu entre le majeur et l’index (voir la photo qui orne la couverture du livre). A cet instant, le jeune homme connaît son « quart d’heure de gloire » warholien et devient la star qu’il a rêvé d’être, au prix de vies sacrifiées et de sa propre perte.

C’est ici que le cinéma intervient. D’abord parce que Georges Rapin a fréquenté le cours Simon et qu’il souhaitait devenir acteur. Son rêve, c’était de devenir une star et il l’est devenu, de manière paradoxale. Ensuite, parce que cette image de « mauvais garçon », de voyou intraitable peut se voir comme une émanation de « l’atmosphère » de l’époque et de sa mythologie drainée par la littérature policière, la musique, les films... Attention, Mathis ne dit pas de manière caricaturale que la vie cherche à ici singer l’Art mais montre d’une manière extrêmement subtile et envoûtante comment une certaine mythologie propre aux époques peut nourrir les individus, pour le meilleur et pour le pire.

A ce titre, les références cinématographiques sont abondantes. Bill évolue dans un décor qui est celui de Bob le flambeur de Melville.  Les fantômes de Bill, ce sont également ceux d’Eddie Constantine, de ces polars du samedi soir ou encore de Maurice Ronet dans Ascenseur pour l’échafaud de Malle, œuvre que le criminel a dû voir. De la même manière, Mathis montre comment ce fait divers incarne mieux que tout l’époque et l’irrigue. Les pages qu’il consacre au parallèle entre la trajectoire de Rapin et celle de Michel Poiccard (Jean-Paul Belmondo) dans A bout de souffle de Godard sont tout simplement admirables. On se souvient que Belmondo s’arrêtait devant une photo de Bogart sur une affiche et qu’il imitait son geste en le voyant. Par le jeu du montage (champ/contrechamp), Godard nous montrait que son héros devenait un véritable personnage de « fiction », qu’il endossait les habits d’un être imaginaire. C’est un peu ce qui se passe pour M.Bill même si les choses ne sont pas aussi simples et que l’opacité du monde ne se réduit pas à une simple succession de causes et d’effets.


La beauté du livre vient de ce mystère effrayant et envoûtant que l’auteur parvient à restituer. Si le récit semble ancré dans un monde qui a disparu et qui revit sous la plume de l’écrivain, il nous parle également de notre époque, de notre rapport à l’image et des mythologies qui nous entourent, de leur influence.

Ce magnifique portrait du Paris de la fin des années 50 n’a donc rien de figé ni de nostalgique (un peu de mélancolie quand même !) et il possède beaucoup d’autres dimensions : les débuts de l’emballement médiatique, les questions de psychanalyse et de psychiatrie (est-ce que Bill était « fou » ?), de justice, etc.

Pour l’heure, nous voulions surtout souligner la dimension « cinématographique » de ces fantômes qui n’ont pas fini de nous hanter…  

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Lundi 20 janvier 2014 1 20 /01 /Jan /2014 19:39

Oh brothers ! Sur la piste des frères Coen (2013) de Marc Cerisuelo et Claire Debru (Editions Capricci. 2013)

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite réflexion d’ordre très général. Mes fidèles lecteurs n’ignorent sans doute pas que je ne fais pas partie des thuriféraires acharnés de Michel Ciment (en existe-t-il vraiment ?) mais l’auguste pape de la critique faisait assez justement remarquer il y a peu la disparition progressive des bibliographies dans les ouvrages consacrés au cinéma. L’absence de toute bibliographie est dommageable ne serait-ce que pour présumer de la qualité du travail présenté (quelles sources ont été utilisées ? Quelle fiabilité de l’information ?) mais également pour orienter le lecteur vers d’autres pistes de lecture et lui permettre de découvrir d’autres documents (articles de revue, entretiens, etc.), d’aiguiser sa curiosité…

Sauf erreur, il n’existe pas beaucoup d’ouvrages synthétiques publiés sur l’œuvre des frères Coen. Cette louable initiative est donc à saluer mais on aurait aimé qu’elle s’accompagne d’une plus grande rigueur quant à cet aspect précis.

 

Le livre de Marc Cerisuelo et Claire Debru se présente comme une analyse chronologique des seize films des frères Coen. Ce parcours, film par film, présente à mon sens un défaut : les auteurs peinent à tracer une ligne directrice et à faire émerger une véritable cohérence de l’œuvre singulière de ces deux cinéastes. Certes, ils soulignent justement leurs motifs récurrents, leur goût pour certains genres, leurs références mais l’absence d’une vision plus globale amène parfois des redites ou certains oublis. Par exemple, il est assez frappant que les auteurs annoncent qu’ils reviendront précisément sur le prologue d’A serious man (le conte Yiddish) alors qu’ils l’omettent lorsqu’ils abordent l’analyse à proprement parler du film.

De la même manière, ils annoncent au départ vouloir définir une certaine vision de l’Amérique propre aux frères Coen à travers leurs films. S’ils font bien ressortir à propos de chaque film certains traits typiquement américains, on a un peu le sentiment qu’ils perdent en cours de route cette « piste » et cette vision plus « globale ».

 

Ces menues réserves n’empêchent pas Oh brothers ! Sur la piste des frères Coen d’être un ouvrage passionnant. Tout d’abord, parce qu’il nous permet de nous replonger dans une œuvre d’une rare richesse et qu’on a réduit un peu trop vite à un simple objet de culte (avec des films comme Sang pour Sang ou The big Lebowski qui s’y prêtent parfaitement) ou même rejetée par une frange de la critique qui la juge surestimée. Cerisuelo et Debru ont la bonne idée de bousculer les hiérarchies, de souligner que le premier essai Blood simple a un peu vieilli (je confirme !) tout en réhabilitant des films mal-aimés (Intolérable cruauté, The Ladykillers).

D’autre part, les analyses proposées pour chaque film sont denses, fouillées et particulièrement pertinentes. La manière dont les auteurs resituent chaque film dans un contexte précis et un écheveau complexe de références, de repères culturels, autobiographiques et géographiques est tout à fait remarquable. Rarement on aura aussi bien mis en lumière les liens que les frères Coen entretiennent avec la littérature noire (Hammett, Chandler, Cain…) et une certaine tradition  musicale américaine (la folk, le gospel…)

Le dialogue que les cinéastes établissent constamment avec l’histoire du cinéma hollywoodien (Wilder, Hawks et surtout Preston Sturges, leur maître incontesté dont Cerisuelo est également un spécialiste) est fort bien mis en valeur. Du coup, l’ouvrage permet de rompre avec une certaine lecture « formaliste » du cinéma des frères Coen (leur « maniérisme », leur « post-modernisme »…) pour proposer une approche plus classique de ce cinéma naviguant sans arrêt entre commandes et inscription dans les grands genres hollywoodiens (la comédie féroce avec Le grand saut ou Intolérable cruauté, le western avec le très beau True Grit) et des projets plus personnels comme vient de le prouver le magnifique Inside Llewyn Davis.

 

Encore une fois, c’est sans doute la plus grande réussite de ce livre : faire redécouvrir une œuvre que l’on a parfois réduite à ses « tics » ou traits formels les plus visibles pour en faire émerger la partie la plus secrète et rendre justice à l’immense richesse de cette filmographie protéiforme…

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Vendredi 22 novembre 2013 5 22 /11 /Nov /2013 17:27

Michael Cimino : Les voix perdues de l'Amérique (2013) de Jean-Baptiste Thoret. (Editions Flammarion. Collection : Pop culture. 2013) Sortie le 9 octobre 2013

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Si nous étions dans la meilleure émission télévisée consacrée au cinéma (Blow up sur Arte), nous commencerions volontiers cette note par une question du type : « Michael Cimino, qu'est-ce que c'est ? »

Eh bien Michael Cimino, c'est sept films en près de 25 ans et un silence qui dure depuis plus de 15 ans.

C'est un premier film tourné en 1974 avec la plus grande star de l'époque : Clint Eastwood (Le canardeur)

C'est la reconnaissance de ses pairs (5 oscars dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur) et du public en 1978 avec Voyage au bout de l'enfer.

C'est la catastrophe financière de La porte du paradis, chef-d’œuvre maudit et sacrifié par les studios.

C'est un grand film controversé qui fit pleuvoir les accusations de racisme sur les épaules du cinéaste (L'année du dragon)

C'est une grosse erreur de casting (Christophe Lambert dans Le sicilien), un remake d'un film de William Wyler (Desperate hours) et un dernier film apaisé que je n'ai toujours pas vu (Sunchaser).

 

Jean-Baptiste Thoret, quant à lui, est sans doute actuellement l'un des meilleurs spécialistes du cinéma américain récent (du « nouvel Hollywood » à nos jours). Il a déjà signé quelques ouvrages de référence sur Le cinéma américain des années 70 ou le Road Movie, USA (avec Bernard Benoliel). Pour aborder la personnalité de Michael Cimino, il adopte une méthode originale. Il ne s'agit ni d'une monographie classique (à la manière du Godard d'Antoine de Baecque) ni d'une traditionnelle analyse critique et chronologique de l’œuvre du cinéaste.

Il s'agit d'abord d'une rencontre et d'un voyage. En 2010, Thoret rencontre Cimino pour réaliser une sorte de profile à la française qui sera publié en 2011 dans Les cahiers du cinéma. Les deux hommes décident de poursuivre la conversation mais sur la route. Le cinéaste invite le critique à un voyage de la Californie aux montagnes du Colorado en passant par le Nevada (malgré l'horreur légitime que Las Vegas inspire à un cinéaste de goût comme Cimino) et l'Utah.

 

Michael Cimino : Les voix perdues de l'Amérique est d'abord un « road-movie » où le critique respire les grands espaces américains et s'imprègne de ces paysages pour retrouver l'essence des films de Cimino. Cette route lui permet également de trouver la forme originale de son livre, à la fois récit de voyage, entretiens à bâtons rompus avec le cinéaste et succession d'analyses critiques d'une richesse et d'une précision rares.

 

Le résultat est un portrait contrasté et vivant d'un des plus grands cinéastes américains d'aujourd'hui. Cimino, qui ne parle pas de son enfance et de ses origines, évoque à un moment donné et avec une grande justesse toutes les nuances de gris sur la palette qui va du blanc au noir. Cette ambiguïté fondamentale (et que beaucoup reprocheront à Cimino qui sera successivement traité de nationaliste, de raciste ou de marxiste!) qui fait la puissance de son cinéma est parfaitement rendue par le portrait qu'en fait Thoret. Chez Cimino cohabite sans arrêt l'aristocrate et le cow-boy ; l'homme cultivé qui confie son goût pour l'architecture de Frank Lloyd Wright, la littérature russe de Tolstoï et Pouchkine, le cinéma de John Ford et Visconti mais également l'homme du peuple amoureux des montagnes, des grands espaces, des rituels qui scandent la vie de l'homme américain et du petit peuple.

Thoret parvient à définir parfaitement la mélancolie du cinéma de Cimino qui baigne dans la nostalgie d'une Amérique où les communautés humaines parvenaient à conserver leurs singularités, leurs coutumes (les immigrants de La porte du paradis) tout en composant un peuple unique. Le critique montre également la part de rêve à laquelle s'adosse cette utopie qui se délite sans arrêt dans les films du cinéaste (le choc du Vietnam dans Voyage au bout de l'enfer, la violence contre les colons originaires de l'Europe de l'Est dans La porte du paradis...).

 

L'analyse des films que propose Thoret est à la fois pointue et accessible dans la mesure où il ne se lance pas sur le terrain de l'exégèse absconse et se tient toujours au plus près des films. La longue partie qu'il consacre au décryptage de Voyage au bout de l'enfer est en tout point remarquable. Plus généralement, il parvient parfaitement à traduire la teneur d'un cinéma qui ne cherche jamais à copier les maîtres (même si Thoret dévoile avec justesse les liens existants entre le cinéma de Cimino et celui de Ford) et qui puise ses richesses en inventant sa propre forme, mélange d'attention maniaque aux moindres détails, de romanesque venu de la littérature russe et un certain lyrisme opératique.

 

Outre l'examen particulièrement fin de l’œuvre (sans d'ailleurs sombrer dans la flagornerie, Thoret se montrant plutôt réservé sur Le Sicilien et même Desperate hours que, pour ma part, j'aime bien), le livre permet de revenir sur des parties moins connues de la carrière de Cimino : ses débuts comme scénariste pour un film de science-fiction signé Douglas Trumbull (Silent running) et pour le deuxième volet des aventures de l'inspecteur Harry (Magnum force) réalisé par le tâcheron Ted Post. Cimino écrivit également un film sur la vie de Janis Joplin. Mais lorsque les producteurs lui imposèrent Bette Midler, il fut dépossédé du projet. La comédienne imposera de son côté que toutes les références à la rockeuse soient enlevées et c'est Mark Ryddle qui réalisera The rose où Cimino ne sera pas crédité au générique.

 

Cette mésaventure nous conduit à tous les projets que le cinéaste a eu pour le cinéma (il travailla également pour la comédie musicale Footloose avant d'être remercié par les producteurs) et qu'il ne put mener à bien, que ce soit une nouvelle adaptation de The Fountainhead d'Ayn Rand qui deviendra au cinéma Le rebelle de King Vidor (avec Gary Cooper) ou une adaptation cinématographique de La condition humaine de Malraux.

 

Tous ces projets restés lettre morte sont assez frustrants pour le lecteur qui rêve de les voir un jour se concrétiser. Mais par chance, Cimino ne semble jamais amer ou aigri. Il lui arrive de lancer quelques piques (Avatar, par exemple) mais sans ressentiment. Avec toujours une certaine foi dans l'avenir qui laisse planer tous les espoirs de le revoir un jour sur nos écrans.

 

Pour l'heure, ce très beau livre de Thoret nous donne une envie de folle de revoir tous les films de Michael Cimino...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Jeudi 3 octobre 2013 4 03 /10 /Oct /2013 21:53

Paris c'est foutu ! (2013) d'Alain Paucard (Editions Jean-Cyrille Godefroy)

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Entre Paris et Alain Paucard, c'est une longue histoire d'amour. Après avoir célébré ses prostituées (Guide Paucard des filles de Paris), il a consacré à la capitale plusieurs recueils d'anecdotes (Le Roman de Paris, Paris est un roman) et exalté Paris, ses rues, ses chansons, ses poèmes. Il a également pesté contre ceux qui entreprennent de détruire cette ville qu'il a tant aimée : les architectes, les bétonneurs en tout genre (Les criminels du béton), les édiles sans égard pour l'intégrité des quartiers, les artistes contemporains...

 

Dans Paris c'est foutu !, l'auteur nous propose une nouvelle petite promenade à travers les rues de la capitale, sur les traces de Léon-Paul Fargue. Chaque arrondissement offre à Paucard l'occasion d'évoquer un souvenir, de conter une anecdote, de faire revivre une silhouette familière (artistes, écrivains...) ou de cultiver sa verve pamphlétaire en vouant aux gémonies tout ce qui défigure Paris, que ce soit les « profanations architecturales » (le Centre Pompidou, la Tour Montparnasse, les travaux de Mitterrand...) ou les manifestations les plus puériles de « l'homo festivus » (Paris-Plage).

A ce titre, l'une de ses cibles favorites est « Sa Suffisance » Bertrand Delanoë, héraut d'une certaine « Modernité » préférant les tours aux traditions et le décor d'une « ville musée » à ce qui fut « l'âme de Paris ».

Comme le titre de l'ouvrage l'indique, Paucard est d'humeur sombre et sa balade ressemble à un dernier inventaire avant fermeture. Mais, par bonheur, le pessimisme foncier de l'écrivain va de pair avec une indéniable faconde et un sens de la formule drolatique réjouissant.

 

Quand il ne ronchonne pas contre la municipalité actuelle (les précédentes ne sont pas pour autant épargnées !) et contre tous les fâcheux qui lui rendent la vie insupportable, Alain Paucard se laisse aller à de succulentes digressions nostalgiques où il évoque son enfance, sa jeunesse, les cinémas et lieux qu'il a fréquentés. S'il a la dent dure contre certains, il est d'une fidélité exemplaire en amitié et  c'est avec une certaine émotion qu'il rend hommage, une fois de plus, à Pierre Gripari ou à Jean Dutourd. De la même manière, plutôt que d'exalter le patrimoine parisien le plus célèbre, il préfère s'aventurer dans des rues moins fréquentées et retrouver les fantômes de Léautaud, de Guitry, d'Henry Miller (dans son cher 14ème arrondissement) ou de Mac Orlan. 

Pour Paucard, Paris n'est pas un musée mais le théâtre de mille émotions. Son récit parvient à traduire de manière très forte ce feuilleté de sensations : un dîner avec Jean Tulard et Anémone donnera lieu à une anecdote croustillante tandis qu'un monument, une église, une maison permettront à l'auteur de se livrer à un court rappel historique, etc.

 

Nous ne l'apprendrons à personne : Paucard est également un grand cinéphile et ces croquis parisiens n'auraient pas été complets s'ils n'avaient été traversées par de nombreuses réminiscences du 7ème art. Lorsqu'il se retrouve dans le Marais, ce sont les images du Paris populaire de Maigret tend un piège de Delannoy qui lui reviennent en mémoire. Et c'est « rue de Sévigné que se trouve la coopérative ouvrière du Crime de Monsieur Lange (1935) de Renoir ». Encore une fois, nous retrouverons le sens de la formule lapidaire qui fit le charme des notules rédigées par Paucard dans le Guide des films mais également un bon résumé de ses goûts et dégoûts en matière de cinéma.

Là encore, c'est le mélange d'anecdotes et de souvenirs qui fait le sel du récit : le fantôme de Michel Audiard que l'auteur célébra le temps d'un livre se superpose aux souvenirs de salles de cinéma disparues.

A l'inverse, il raillera un Godard « inventant le meeting » un jour où le cinéaste expliquait comment projeter des films sans projecteur tandis que Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda sera jugé abruptement « soporifique ».

 

Pour Paucard, rien ne vaut la série B américaine et le cinéma populaire français des années 50. Lorsqu'il passe devant le square d'Orléans dans le 9ème, l'auteur se souvient que le producteur Daniel Toscan du Plantier, « cuistre mondain », vivait là :

 

« J'avais été exaspéré par ses jugements méprisants concernant les films de genre, particulièrement américains. Les Amerloques sont ce qu'ils sont mais ils nous ont souvent aidés à vivre grâce à leurs films. Jusqu'à Honkytonk man (1983) Clint Eastwood était traité de fasciste par Télérama et jusqu'à Bird (1988) de raciste par le Nouvel Observateur. Chaque fois et à quelque heure que ce soit quand je passais dans le quartier, je sonnais à l'interphone de TDP et sans attendre disais « Vive Clint Eastwood ! » C'était certes une manière enfantine de venger Eastwood, Brian de Palma, Tobe Hooper, etc. mais ça me procurait tellement de plaisir... »

 

Plaisir de raconter, plaisir de célébrer (il faudrait ne pas oublier les chanteurs qu'affectionne l'écrivain), plaisir de râler et de se souvenir. Et, au bout du compte, plaisir partagé pour le lecteur...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Jeudi 19 septembre 2013 4 19 /09 /Sep /2013 21:22

L'écran de l'amour : Cinéma et érotisme (1990) de Martine Boyer (Plon. 1990)

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Nous parlions hier du monumental Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques de Christophe Bier et c'est d'une des collaboratrices de cette œuvre dont nous allons parler aujourd'hui. Martine Boyer (qui signa la plupart de ses articles sous le pseudonyme de Britt Nini) est l'une des rares femmes à s'être intéressée aux marges du cinéma, y compris les enfers du X. Titulaire d'une thèse en sciences sociales sur les Stratégies érotiques dans le cinéma, elle a publié en 1990 cet essai consacré au cinéma porno mais, de manière plus générale, à une certaine idée de « l'amour » au cinéma.

 

Précisons tout de suite que l'approche de Martine Boyer n'est pas esthétique (on constatera d'ailleurs qu'elle cite, finalement, assez peu de films) mais sociologique et, si le mot n'est pas encore totalement galvaudé, politique. Ce qui l'intéresse dans le phénomène porno, c'est la manière qu'il a eu de s'inviter au cœur de la société française et d'être le reflet de nouvelles normes en matière d'amour et de rapport au corps. Pour l'auteur, ce déferlement d'érotisme qui débute timidement à l'orée des années 60 et explose véritablement après 68 marque l'arrivée sur les écrans du désir de toute une génération de réinventer l'amour et de le vivre autrement.

 

Martine Boyer commence d'abord par un petit panorama historique succinct, examinant comment cet art forain que fut d'abord le cinéma devint peu à peu respectable en occultant la question du corps pour se consacrer essentiellement à la langue, aux mots. Venu du cirque, le cinéma lorgnait désormais vers la respectabilité et le théâtre. Elle montre ensuite comment Hollywood, par son star-système, va peu à peu faire resurgir ce qu'elle nomme « l'animalité ». A travers des figures comme Brando, James Dean et, surtout, Marilyn Monroe, c'est le grand retour des corps à l'écran et de l'animalité du désir :

 

« Ces bêtes splendides ne jouent pas, en effet, la comédie : elles promotionnent le désir – le leur et celui qu'elles impulsent- comme trame même du récit. »

 

Par la suite, Boyer met en parallèle l'émergence d'un cinéma « sexy » un peu partout dans le monde : en France, les « nudies » aux Etats-Unis, les films de music-hall italiens (qu'elle confond d'ailleurs un peu avec les « mondo ») et les films de « docteurs allemands ». Une fois de plus, c'est le corps libéré de toute contrainte qui prend l'ascendant sur le récit et les rôles bien assignés. En ce sens, l'auteur a parfaitement raison de souligner l'importance de la « Nouvelle Vague » (pourtant assez prude) dans cette émancipation des corps puisque la « star » comme on l'a connue disparaît au profit de corps singuliers et de plus en plus libérés.

 

Enfin, une grande partie de l'essai est consacré à une réflexion sur le cinéma pornographique et érotique, à travers ses figures et les tracas qu'il a connus (les distinctions qu'elle pointe entre le soft et le hard peuvent paraître assez évidentes mais elles lui permettent d'ouvrir des perspectives intéressantes d'un point de vue sociologique). Du corps dénudé au corps pénétré, Boyer montre avec une certaine perspicacité comment ce déchaînement du désir et du sexe a pu refléter, à une époque donnée, les aspirations de toute une génération. Loin des clichés des idéologues féministes qui voient dans le porno l'expression de la soumission totale de la femme ; l'auteur montre comment le genre, avant qu'il ne soit confiné dans un ghetto sordide et récupéré par les marchands, a pu constituer une espèce de joyeuse utopie où le corps libéré apprenait de manière radicale une sorte de démocratisation totale par le sexe et l'amour.

 

« Dans cette année 1975, le droit à l'avortement et la pilule créent une ambiance de flottement inédit ou toute une génération manifeste et savoure dans le plaisir des conquêtes acquises de haute lutte. On respire. On croit sortir de la gangue de la sexualité bourgeoise. Le discours freudien aidant, l'amour ne connaît pas de loi... »

 

Même si, très rapidement, la « Nouvelle Vertu » reprendra ses droits, cette « explosion » pornographique a eu une signification profonde dans la France des années 70, à la fois aboutissement logique de Mai 68 (traduire à l'écran l'utopie vécue dans la rue) et, en même temps, ses impasses : la récupération marchande, la crispation idéologique et le retour d'un certain « ordre sexuel ».

 

La partie la plus faible de cet essai revigorant (c'est ma seule réserve) arrive au moment des conclusions. Martine Boyer écrit son livre à la fin des années 80, lorsque triomphe le « Visuel » asexué des Lucas, Besson et Beineix et que l'industrie du porno décline inexorablement grâce à l'arrivée du marché de la vidéo.

Du coup, elle constate une disparition des corps assez inexacte dans la mesure où cette question reviendra en force, mais plus du côté du cinéma d'auteur (un peu négligé, convenons-en, par l'essayiste alors que ces questions du sexe et de l'amour ont également été primordiales de ce côté).

 

C'est donc chez des gens comme Dumont, Brisseau, Breillat ou Lars Von Trier (pour ne citer que les plus fameux) que va revenir la question du corps, du sexe à l'écran et des limites de la représentation.

Simple mode ou nouveaux reflets des générations ? A un sociologue (aussi calé en cinéma que Martine Boyer, évidemment) de nous le dire...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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