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Jeudi 29 mai 2014 4 29 /05 /Mai /2014 12:21

Une série de tueurs : les serial killers qui ont inspiré le cinéma (2014) d'Axel Cadieux (Capricci. 2014)

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Débarrassons-nous d'emblée du seul (petit) reproche que l'on peut faire à ce livre et qui tient sans doute moins à l'auteur qu'à l'éditeur. Peut-être est-ce une déformation professionnelle mais je déplore, comme dans l'ouvrage consacré récemment aux frères Coen chez Capricci, l'absence de bibliographie en fin d'ouvrage. De part le format spécifique de la collection Actualité critique (de petits livres courts), on suppose à chaque fois qu'il s'agit d'une invitation à prolonger la réflexion, à approfondir et on aurait aimé avoir les références des livres, des sites sur lesquels se sont appuyés les auteurs.

Cette réserve faite, l'essai d'Axel Cadieux est réellement passionnant. Le tueur en série est une figure incontournable du cinéma et il serait difficile d'énumérer tous les films qui ont eu recours à ce type de personnage. De nombreux cinéastes ont d'ailleurs puisé dans la réalité des faits divers pour élaborer leurs fictions (plus ou moins proches de la réalité). L'auteur nous propose ici un petit panorama de ces affaires célèbres qui ont inspiré le cinéma, du tueur de M le maudit de Fritz Lang, personnage composite inspiré de plusieurs criminels fameux jusqu'à Manuel Pardo, ancien flic drogué devenu assassin, qui inspira la série Dexter.

L'enjeu du livre d'Axel Cadieux n'est pas de proposer une réflexion sur la figure du serial killer au cinéma (ce livre reste à faire) mais de montrer comment la réalité a pu irriguer la fiction. Si l'on ne trouvera pas ici d'analyses de séquences précises ni même de réflexion sur la mise en scène des films, l'auteur a le mérite de ne pas oublier la dimension « cinématographique » de son projet. De manière très habile, il montre ce que le cinéma a pu accaparer dans les faits divers pour jouer avec des terreurs universelles du spectateur tout en soulignant la façon dont certains films ont mis en valeur un cachet de vérisme alors qu'ils sont en grande partie romancés. L'exemple d'Ed Gein, le « boucher de Plainfield » est très parlant. Ce criminel inspira Tobe Hooper pour son chef-d’œuvre Massacre à la tronçonneuse. Axel Cadieux souligne bien les liens existants entre ce singulier criminel et le personnage de Leatherface tout en rappelant que l'homme n'a jamais tué quiconque avec une tronçonneuse et que l'inoubliable famille dégénérée inventée par Hooper est une pure fiction. La force du film est de jouer sur un cachet vériste (avec cet inoubliable style documentaire crasseux) pour provoquer chez le spectateur une terreur jusque là inédite. A tel point que le film est souvent cité comme un parfait exemple du cinéma « gore » et de l'horreur pure alors qu'il tire sa force de la suggestion et qu'il ne montre quasiment rien. J'ignorais, en revanche, qu'Ed Gein avait également inspiré Hitchcock pour Psychose et le Buffalo Bill du Silence des agneaux de Demme.

 

Ces figures de psychopathes ont imprégné l'imaginaire collectif (surtout américain) et c'est, par exemple, une excellente idée d'avoir évoqué la figure du « Zodiac » non pas en revenant sur le très beau film de Fincher mais en s'appuyant sur le Dirty Harry de Siegel où l'ombre du tueur en série plane constamment.

Parfois, la figure du tueur permet à un cinéaste de revisiter son genre de prédilection tout en le faisant évoluer. Le chapitre consacré à Danny Rolling, l'éventreur du campus qui inspira Wes Craven pour Scream, est, à ce titre, remarquable. Cadieux montre très bien l'évolution d'un cinéaste qui utilise la figure du « serial killer » à des fins ironiques et réflexives tout en préservant dans le récit de véritables scènes de terreur (que l'on peut attribuer au scénariste Kevin Williamson, marqué par ce fait divers sanglant).

 

En guise de conclusion, on a envie de dire que la réussite de cet essai tient à la manière palpitante dont l'auteur narre ces faits divers. Même s'il avait fait le choix de ne jamais évoquer les adaptations au cinéma, Axel Cadieux parvient à faire de ces histoires sanglantes de véritables « films ». Comme il le dit à un moment « la réalité est souvent encore plus démente que la fiction ».

Il y aurait un livre entier à écrire sur la fascination/répulsion que peuvent inspirer ces tueurs en série. Ce n'était pas l'objet de l'ouvrage d'Axel Cadieux dont on espère sincèrement qu'il poursuivra son projet avec un deuxième volume où l'on espère voir apparaître, au hasard, l'étrangleur de Boston, Elisabeth Bathory et tellement d'autres. On peut d'ores et déjà parier que ce deuxième volume sera aussi exaltant que le premier...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Samedi 24 mai 2014 6 24 /05 /Mai /2014 16:44

François Truffaut : le roman du cinéma (05/06 2014) sous la direction de Jean-Luc Douin. (Le Monde. Hors-Série)

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Nous célébrerons, cette année, les trente ans de la disparition de François Truffaut. A cette occasion, il est probable que nous verrons fleurir un certain nombre d'articles et de numéros spéciaux pour rendre hommage à l'auteur des 400 coups. C'est Le Monde à qui revient l'honneur de débuter la salve avec un numéro hors-série de bonne tenue.

 

Dirigé par Jean-Luc Douin qui s'est chargé de rédiger un beau portrait de l'homme et du cinéaste Truffaut, cette publication évite deux écueils majeurs où butent généralement les commentateurs. D'un côté, l'hagiographie lénifiante d'un Truffaut consensuel, célébré par ses pairs, par la critique (la moisson de Césars récoltés par Le dernier métro) et par le public. De l'autre, la critique facile des sempiternels détracteurs de la  Nouvelle Vague se réjouissant de voir Truffaut « trahir » ses idéaux de jeunesse et finissant par faire les mêmes films que ceux qu'il avait violemment attaqués.

Ce que montre bien ce numéro du Monde, c'est que le cinéaste ne fut jamais vraiment là où l'on aurait voulu le cantonner. Cinéaste du « milieu », il ne le fut en aucun cas par compromission ou volonté de plaire à tout prix au plus grand nombre. Qu'ils aient connu un grand succès public ou qu'ils furent des échecs commerciaux (ces films magnifiques que sont Les deux anglaises et le continent, La chambre verte ou L'homme qui aimait les femmes) ; les œuvres de Truffaut se caractérisent par une grande liberté, un ton et un style qui n'appartiennent qu'à leur auteur.

C'est pour cette même raison que l'accusation de « trahison » est totalement aberrante, à moins de n'avoir jamais rien compris à ce que fut la « politique des auteurs » préconisée par le jeune critique des Cahiers du cinéma (qui a toujours défendu le « cinéma de genre »). Lorsque Truffaut adapte des œuvres littéraires, ce n'est en aucun cas à la manière de Bost et Jeanson et l'on peut être certain que les romans choisis le seront toujours la manière qu'ils ont de résonner avec son propre univers (Jules et Jim, par exemple, a été une manière de rendre hommage à sa mère).

 

Un des textes les plus justes que l'on retrouve (dans une version abrégée) dans ce numéro est la critique de Serge Daney sur La femme d'à côté où il différencie le « Truffaut Jekyll » (qui plaît au famille et qui tente de se réinventer une famille : Cf. La grande famille du cinéma dans La nuit américaine) du « Truffaut Hyde », beaucoup plus névrotique, fétichiste et solitaire (le Truffaut des passions exclusives, ignorant la société).

A travers les extraits des textes de Truffaut, les débats que son œuvre a suscités, les hommages rendus par ses proches (Deneuve, Léaud, Moreau, Milos Forman...) et un entretien avec Serge Toubiana ; ce numéro du Monde cherche à faire la lumière sur ces deux faces (pas forcément antagonistes) du cinéaste.

 

Les spécialistes de l'auteur n'y trouveront sans doute pas de grandes révélations et beaucoup de textes compilés ici sont très célèbres (le fameux article Une certaine tendance du cinéma écrit en 1954, la violente correspondance de Truffaut avec son frère ennemi Godard...) mais dans les limites de ce que peut proposer un périodique généraliste, ce numéro fait figure de réussite.

On y redécouvrira le Truffaut « voyou » joliment loué par Depardieu qui vécut une enfance difficile auprès d'une mère qui ne l'aimait pas et d'un homme qui l'a reconnu sans être son vrai père. On le retrouvera adolescent, se recomposant grâce à la cinéphilie une famille d'élection où André Bazin endossera le rôle du père et ses compères de la future Nouvelle Vague ceux de frères. Doté d'une plume féroce et brillante, Truffaut s'en servira pour pourfendre les fausses gloires du cinéma français et pour louer les cinéastes qu'il adule : Renoir, Cocteau, Hitchcock, Ophüls, Guitry, Chaplin... Il y aura également Truffaut « homme à femmes », tombant éperdument amoureux de ses comédiennes et Truffaut cinéaste, exigeant et rigoureux.

 

Ce que montre ce numéro du Monde, c'est la complexité d'un homme et d'un cinéaste qu'on a encore aujourd'hui trop tendance à réduire à quelques clichés. Ce portrait composite et impressionniste donne, en tout cas, l'envie de se replonger toutes affaires cessantes, dans l’œuvre riche et protéiforme de François Truffaut.

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Mardi 22 avril 2014 2 22 /04 /Avr /2014 14:44

Alain Resnais (2013) de Jean-Luc Douin (Éditions de la Martinière. 2013)

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En consacrant un nouveau livre à Alain Resnais, Jean-Luc Douin (auteur d'une biographie sur Gérard Lebovici, de plusieurs ouvrages sur la censure au cinéma et sur Godard) s'exposait à de nombreuses difficultés. La première, et pas des moindres, est de passer après de nombreux historiens du cinéma, notamment Robert Benayoun (Alain Resnais, arpenteur de l'imaginaire) , Marcel Oms (Alain Resnais dans la belle collection cinéma de Rivages) ou encore Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat pour Alain Resnais : liaisons secrètes, accords vagabonds.

Deuxième difficulté : l'ouvrage paraissant aux éditions de la Martinière, on peut supposer que Douin a dû se plier aux règles du « beau livre » et se limiter à une approche généraliste de l’œuvre du cinéaste.

Or s'il faut absolument tordre le cou au cliché du réalisateur cérébral et abscons, les films de Resnais sont d'une telle richesse, d'une telle subtilité, d'une telle profondeur que le cadre imparti a sans doute constitué une réelle contrainte.

 

Disons le d'emblée, Jean-Luc Douin a presque parfaitement tenu son pari et même si je me permettrai d'émettre quelques réserves ça et là, son Alain Resnais mérite assurément le détour.

En tant que « beau livre », l'ouvrage est une parfaite réussite. L'iconographie est riche et l'essai regorge de photographies magnifiques, de splendides reproductions des affiches de chaque œuvre en pleine page, de documents rares ou inédits absolument fascinants (les plans de travail de la scripte Sylvette Baudrot, les plans et maquettes des décors de Jacques Saulnier, les dessins de Floc'h...). Le livre est un vrai régal pour les yeux et ne serait-ce que pour cette fabuleuse documentation qu'il nous offre (une grande partie de cette iconographie provient de la Cinémathèque française), il mérite une place dans toutes les bibliothèques qui se respectent.

 

Pour ce qui est de la « vulgarisation » (au sens noble du terme) du cinéma d'Alain Resnais, le livre est également une réussite. Jean-Luc Douin sait à la fois se mettre à la portée de tous sans pour autant omettre la dimension analytique nécessaire dans un essai sur un cinéaste comme Resnais. Il parvient ici à circonscrire de manière intelligente les enjeux (narratifs, thématiques...) des films en mêlant des entretiens (une longue conversation passionnante avec Resnais), des commentaires pour chaque film et une sorte de petit lexique où il s'attarde sur les « thèmes » chers au cinéaste (Paris, le passé, la femme, le cerveau...).

 

Excellent ouvrage généraliste, le livre n'apprendra sans doute pas grand chose aux fins connaisseurs de l’œuvre de Resnais. Outre une petite erreur bénigne (Sabine Azéma a tourné davantage avec Resnais que Pierre Arditi, contrairement à ce que Douin affirme), la seule petite réserve que l'on peut avancer tient peut-être à cette généralisation parfois un peu frustrante. Car si les analyses des trois premiers films de Douin tiennent vraiment bien la route et sont relativement touffues ; on est surpris, en revanche, de voir qu'à partir de La guerre est finie, les analyses des films sont beaucoup plus succinctes. Du coup, on se sent un peu frustré car on aurait aimé des commentaires un peu plus approfondis sur Smoking/no smoking ou le sublime Cœurs, par exemple. Il semble évident que le critique n'a pas eu la place pour développer davantage son analyse de la filmographie du maître. Il aurait fallu un ouvrage plus épais et l'on n'ose imaginer alors son prix ! Si l'entreprise de vulgarisation me paraît excellente, on regrette parfois de survoler quelques titres qui auraient sans doute mérité qu'on s'y attarde plus. De la même manière, Douin nous propose quelques entretiens avec les proches de Resnais en guise de conclusion. Si les conversations avec Sabine Azéma ou Agnès Varda sont riches et passionnantes, on regrettera que l'auteur se contente de reproduire des extraits d'interviews piochés dans des bonus de DVD lorsqu'il s'agit de Pierre Arditi, André Dussollier ou Claude Rich.

 

Malgré ces quelques réserves que l'on peut difficilement imputer à l'auteur et qui tiennent surtout à la nature du projet, Alain Resnais est à la fois un objet magnifique et un ouvrage essentiel pour ceux qui veulent se familiariser avec l’œuvre unique d'un des plus grands cinéastes de tous les temps.

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Jeudi 30 janvier 2014 4 30 /01 /Jan /2014 18:39

Les fantômes de M. Bill (2011) d’Alexandre Mathis (Editions Léo Scheer. 2011)

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Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’un livre qui n’est pas spécifiquement lié au cinéma même si celui qu’on caractérise comme le septième des arts y tient un rôle primordial (au même titre que la littérature noire). De plus, Alexandre Mathis est un nom qui n’est pas inconnu des cinéphiles puisqu’il fut critique de cinéma, écrivit deux livres sur José Benazeraf (une biographie publiée chez Losfeld sous le pseudonyme de Paul-Hervé Mathis et un ouvrage regroupant des essais et des entretiens intitulé La caméra irréductible sous le pseudonyme d’Herbert P. Mathese) et qu’on lui doit quelques entrées dans le monumental Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques 16 et 35 mm de Christopher Bier.

 

Les fantômes de M. Bill nous replonge dans la France de la fin des années 50 en se penchant sur un fait divers qui émut le pays et le tint en haleine pendant quelques semaines. Un jeune homme, Georges Rapin dit M. Bill, fut condamné à mort pour avoir tiré sur une jeune entraîneuse de Pigalle et l’avoir brûlée vive sur une route déserte. A la suite de cet assassinat autour duquel planent encore de nombreuses zones d’ombre, Rapin avouera un autre meurtre (d’un pompiste à Villejuif) et cherchera même à endosser des crimes qu’il n’a pas commis…

 

Pour revenir sur cette affaire, Alexandre Mathis procède un peu à la manière de Truman Capote lorsqu’il rédige De sang-froid (qui relate d’ailleurs un fait divers arrivé à peu près au même moment !) en appliquant aux codes du romanesque les méthodes du journalisme. Il se livre ainsi à un minutieux travail de reconstitution et de réécriture des évènements. Mais alors que Capote s’en tenait à la pure description des faits, en prenant le parti d’une écriture glaciale et « objective », Mathis nous propose une forme beaucoup plus hétéroclite en joignant des coupures de presse et des documents iconographiques à son enquête. La minutie des détails de ce « livre dossier » est remarquable et absolument fascinante parce qu’elle donne une importance primordiale au « décor » de l’évènement : le Pigalle de la fin des années 50 avec ses bars, son « milieu », ses filles, ses cinémas de quartier…

Pour essayer de peindre, en pointillé, le portrait de ce tueur pas comme les autres, l’écrivain va jusqu’à dresser la liste des 500 premiers titres de la Série Noire que Bill possédait ou encore donner les numéros de téléphone (de l’époque !) des lieux qu’il fréquentât. Qui était vraiment ce « Bill », jeune homme issu d’une famille aisée (son père lui offrit d’abord une librairie avant de lui confier deux bars !), intelligent, fanfaron et fasciné par une image de « mauvais garçon » à laquelle il voulut coller jusqu’au bout ?

 

La dimension la plus fascinante du livre de Mathis (du moins celle qui nous intéresse dans le cadre de ce blog), c’est cette manière de montrer que Rapin n’a jamais existé que par les images et qu’elles ont fini par le rattraper. Bill n’atteint son but que lorsque les photographes l’immortalisent avec ses verres fumés et son clope au bec, tenu entre le majeur et l’index (voir la photo qui orne la couverture du livre). A cet instant, le jeune homme connaît son « quart d’heure de gloire » warholien et devient la star qu’il a rêvé d’être, au prix de vies sacrifiées et de sa propre perte.

C’est ici que le cinéma intervient. D’abord parce que Georges Rapin a fréquenté le cours Simon et qu’il souhaitait devenir acteur. Son rêve, c’était de devenir une star et il l’est devenu, de manière paradoxale. Ensuite, parce que cette image de « mauvais garçon », de voyou intraitable peut se voir comme une émanation de « l’atmosphère » de l’époque et de sa mythologie drainée par la littérature policière, la musique, les films... Attention, Mathis ne dit pas de manière caricaturale que la vie cherche à ici singer l’Art mais montre d’une manière extrêmement subtile et envoûtante comment une certaine mythologie propre aux époques peut nourrir les individus, pour le meilleur et pour le pire.

A ce titre, les références cinématographiques sont abondantes. Bill évolue dans un décor qui est celui de Bob le flambeur de Melville.  Les fantômes de Bill, ce sont également ceux d’Eddie Constantine, de ces polars du samedi soir ou encore de Maurice Ronet dans Ascenseur pour l’échafaud de Malle, œuvre que le criminel a dû voir. De la même manière, Mathis montre comment ce fait divers incarne mieux que tout l’époque et l’irrigue. Les pages qu’il consacre au parallèle entre la trajectoire de Rapin et celle de Michel Poiccard (Jean-Paul Belmondo) dans A bout de souffle de Godard sont tout simplement admirables. On se souvient que Belmondo s’arrêtait devant une photo de Bogart sur une affiche et qu’il imitait son geste en le voyant. Par le jeu du montage (champ/contrechamp), Godard nous montrait que son héros devenait un véritable personnage de « fiction », qu’il endossait les habits d’un être imaginaire. C’est un peu ce qui se passe pour M.Bill même si les choses ne sont pas aussi simples et que l’opacité du monde ne se réduit pas à une simple succession de causes et d’effets.


La beauté du livre vient de ce mystère effrayant et envoûtant que l’auteur parvient à restituer. Si le récit semble ancré dans un monde qui a disparu et qui revit sous la plume de l’écrivain, il nous parle également de notre époque, de notre rapport à l’image et des mythologies qui nous entourent, de leur influence.

Ce magnifique portrait du Paris de la fin des années 50 n’a donc rien de figé ni de nostalgique (un peu de mélancolie quand même !) et il possède beaucoup d’autres dimensions : les débuts de l’emballement médiatique, les questions de psychanalyse et de psychiatrie (est-ce que Bill était « fou » ?), de justice, etc.

Pour l’heure, nous voulions surtout souligner la dimension « cinématographique » de ces fantômes qui n’ont pas fini de nous hanter…  

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Lundi 20 janvier 2014 1 20 /01 /Jan /2014 19:39

Oh brothers ! Sur la piste des frères Coen (2013) de Marc Cerisuelo et Claire Debru (Editions Capricci. 2013)

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite réflexion d’ordre très général. Mes fidèles lecteurs n’ignorent sans doute pas que je ne fais pas partie des thuriféraires acharnés de Michel Ciment (en existe-t-il vraiment ?) mais l’auguste pape de la critique faisait assez justement remarquer il y a peu la disparition progressive des bibliographies dans les ouvrages consacrés au cinéma. L’absence de toute bibliographie est dommageable ne serait-ce que pour présumer de la qualité du travail présenté (quelles sources ont été utilisées ? Quelle fiabilité de l’information ?) mais également pour orienter le lecteur vers d’autres pistes de lecture et lui permettre de découvrir d’autres documents (articles de revue, entretiens, etc.), d’aiguiser sa curiosité…

Sauf erreur, il n’existe pas beaucoup d’ouvrages synthétiques publiés sur l’œuvre des frères Coen. Cette louable initiative est donc à saluer mais on aurait aimé qu’elle s’accompagne d’une plus grande rigueur quant à cet aspect précis.

 

Le livre de Marc Cerisuelo et Claire Debru se présente comme une analyse chronologique des seize films des frères Coen. Ce parcours, film par film, présente à mon sens un défaut : les auteurs peinent à tracer une ligne directrice et à faire émerger une véritable cohérence de l’œuvre singulière de ces deux cinéastes. Certes, ils soulignent justement leurs motifs récurrents, leur goût pour certains genres, leurs références mais l’absence d’une vision plus globale amène parfois des redites ou certains oublis. Par exemple, il est assez frappant que les auteurs annoncent qu’ils reviendront précisément sur le prologue d’A serious man (le conte Yiddish) alors qu’ils l’omettent lorsqu’ils abordent l’analyse à proprement parler du film.

De la même manière, ils annoncent au départ vouloir définir une certaine vision de l’Amérique propre aux frères Coen à travers leurs films. S’ils font bien ressortir à propos de chaque film certains traits typiquement américains, on a un peu le sentiment qu’ils perdent en cours de route cette « piste » et cette vision plus « globale ».

 

Ces menues réserves n’empêchent pas Oh brothers ! Sur la piste des frères Coen d’être un ouvrage passionnant. Tout d’abord, parce qu’il nous permet de nous replonger dans une œuvre d’une rare richesse et qu’on a réduit un peu trop vite à un simple objet de culte (avec des films comme Sang pour Sang ou The big Lebowski qui s’y prêtent parfaitement) ou même rejetée par une frange de la critique qui la juge surestimée. Cerisuelo et Debru ont la bonne idée de bousculer les hiérarchies, de souligner que le premier essai Blood simple a un peu vieilli (je confirme !) tout en réhabilitant des films mal-aimés (Intolérable cruauté, The Ladykillers).

D’autre part, les analyses proposées pour chaque film sont denses, fouillées et particulièrement pertinentes. La manière dont les auteurs resituent chaque film dans un contexte précis et un écheveau complexe de références, de repères culturels, autobiographiques et géographiques est tout à fait remarquable. Rarement on aura aussi bien mis en lumière les liens que les frères Coen entretiennent avec la littérature noire (Hammett, Chandler, Cain…) et une certaine tradition  musicale américaine (la folk, le gospel…)

Le dialogue que les cinéastes établissent constamment avec l’histoire du cinéma hollywoodien (Wilder, Hawks et surtout Preston Sturges, leur maître incontesté dont Cerisuelo est également un spécialiste) est fort bien mis en valeur. Du coup, l’ouvrage permet de rompre avec une certaine lecture « formaliste » du cinéma des frères Coen (leur « maniérisme », leur « post-modernisme »…) pour proposer une approche plus classique de ce cinéma naviguant sans arrêt entre commandes et inscription dans les grands genres hollywoodiens (la comédie féroce avec Le grand saut ou Intolérable cruauté, le western avec le très beau True Grit) et des projets plus personnels comme vient de le prouver le magnifique Inside Llewyn Davis.

 

Encore une fois, c’est sans doute la plus grande réussite de ce livre : faire redécouvrir une œuvre que l’on a parfois réduite à ses « tics » ou traits formels les plus visibles pour en faire émerger la partie la plus secrète et rendre justice à l’immense richesse de cette filmographie protéiforme…

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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