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Dimanche 14 septembre 2014 7 14 /09 /Sep /2014 19:00

Le soir, Lilith (2014) de Philippe Pratx (Editions L'Harmattan. 2014)

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Le soir, Lilith n'est pas un roman mais un puzzle. Méticuleusement, l'auteur assemble chaque pièce pour découvrir le visage d'une femme, Lilith, star hollywoodienne d'origine hongroise retrouvée morte le 23 novembre 1924. L'intelligence de Philippe Pratx, c'est de ne pas chercher à restituer un portrait figé et « parfait » mais de laisser des pièces manquantes, des zones d'ombre, des fragments qui ne s’emboîtent pas vraiment... Parce que Lilith n'est peut-être, au fond, qu'une image. Un peu femme, un peu sorcière, un peu chimère et la projection fantasmée de tous ceux qui l'ont approchée.

 

L'ouvrage est composé essentiellement de fragments disparates : extraits du journal intime de Lilith, brouillon d'une tentative de biographie du narrateur, coupures de presse, correspondance, extraits des scénarios des films tournés par la comédienne, etc. Seul fil directeur : la rencontre entre le narrateur qui a connu Lilith et qui fut son amant et une femme qui enquête sur la disparition de la star.

Si la quatrième de couverture nous promet une enquête de « roman noir », il est évident que l'intrigue n'intéresse que très peu l'auteur qui préfère se concentrer sur une atmosphère cotonneuse (celle des souvenirs et des sunlights hollywoodiens) et sur le portrait d'une femme qui ne cesse de se dérober. C'est pour cette atmosphère et ces références cinématographiques que ce livre trouve sa place sur ce blog.

 

Si la filmographie de cette Lilith est totalement imaginaire, on apprend qu'elle a tourné avec Michael Curtiz quand il s’appelait encore Mihàly Kertész (film disparu), dans Les cavernes blanches de Tod Browning (film qui, bien entendu, n'existe pas) et qu'elle fut la muse d'un certain Simpson Omarsian avec qui elle tourna de nombreux longs-métrages. Outre cette carrière où l'on croise également les fantômes des « artistes associés » (Pickford, Griffith, Chaplin et Fairbanks) ; l'auteur se plaît à recréer une atmosphère digne de Sunset boulevard de Wilder en replongeant dans une période mythique d'Hollywood. Mais les références sont également plus contemporaines et on songe parfois à Mulholland Drive (l'avenue est d'ailleurs citée) dans la mesure où cette Lilith semble parfois n'être qu'un pur fantasme, la somme des rôles qu'elle a incarnés (y compris celui d'Erzsebeth Bathory).

 

Pour être tout à fait honnête, le livre n'est pas toujours d'un abord facile. Disons qu'il esquive habilement les plaisirs de la narration pour privilégier un récit fragmentaire. Pour faire une comparaison picturale, ce roman ressemble davantage à une toile cubiste qu'à un tableau « narratif » et il s'avère que l'exploration de chaque facette est parfois un peu ardue. Par ailleurs, Philippe Pratx a un style soutenu et rocailleux où se mêlent des réminiscences de la littérature « fin de siècle » (Villiers de l'Isle-Adam), du symbolisme (des références au Paulina 1880 de Pierre Jean Jouve) voire du surréalisme et assimilé (Artaud).

 

Le soir, Lilith séduit davantage « intellectuellement » que de manière sensorielle. On s'intéresse aux thèmes développés (l'image et l'illusion, les multiples visages de la Femme, les rapports du Créateur à sa créature, la psychanalyse et les abîmes que recèlent chaque individu...) mais il manque peut-être une dimension véritablement romanesque qui emporterait totalement l'adhésion.

 

A cette réserve près, ce livre mérite le coup d’œil et témoigne d'une écriture singulière dont on espère avoir des nouvelles bientôt...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Vendredi 5 septembre 2014 5 05 /09 /Sep /2014 12:56

Cinéma expérimental : abécédaire pour une contre-culture (2014) de Raphaël Bassan (Editions Yellow Now. Côté cinéma / Morceaux choisis)

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Contrairement à ce que pourrait laisser supposer la copieuse bibliographie qui clôture l'ouvrage, le cinéma expérimental reste un domaine assez peu étudié et que les chercheurs hésitent souvent à intégrer dans le champ du « cinéma ». Comme le souligne Raphaël Bassan, les arts plastiques ont fait depuis longtemps de l'avant-garde une norme tandis que pour le cinéma, elle est « toujours restée méconnue. Un tableau de Mondrian représente l'art dominant des années 20 ; un film de Fischinger est, au mieux, une curiosité. »

Une des raisons qui peut être avancée pour expliquer cette indifférence voire cette méfiance des cinéphiles à l'égard du cinéma expérimental est sans doute la grande proximité de ces expériences avec d'autres champs artistiques. Le cinéma de l'avant-garde « historique » des années 20 fut très lié aux grands mouvements culturels du premier quart du 20ème siècle, que ce soit le surréalisme (Buñuel, Dulac), le dadaïsme (Man Ray, Hans Richter), le futurisme, etc. Et de nos jours, les frontières sont devenues extrêmement poreuses entre ce cinéma et les arts « visuels » (art vidéo, art infographique, les images utilisées dans des performances artistiques...).

 

Raphaël Bassan (après Dominique Noguez et avec de fortes individualités comme Nicole Brenez ou Christian Lebrat) est ce qu'on appelle communément un « passeur » : depuis de nombreuses années, il défriche le terrain de ce cinéma non-narratif qui serait un peu au cinéma « traditionnel » ce que la poésie est au récit en prose. Cet Abécédaire pour une contre-culture est un recueil des nombreux textes que le critique a consacrés au cinéma expérimental depuis les années 70. Certains sont des comptes-rendus d'événements organisés à la cinémathèque ou au Centre Pompidou, d'autres sont des notices publiées dans L'Encyclopedia Universalis mais on trouvera également des entretiens, des panoramas historiques, des études fouillées sur certaines personnalités ou films-clés (le superbe Traité de bave et d'éternité d'Isou, par exemple).

 

Cet ensemble est passionnant pour plusieurs raisons. La première tient au « style » Bassan. Plutôt que de s'adresser à un public d'initiés en partant dans de longues exégèses fumeuses (que l'art contemporain autorise parfois), l'auteur fait preuve de beaucoup de pédagogie, remettant toujours les œuvres dans leur contexte historique et les analysant avec clarté et profondeur.

 

Une des forces du livre est de définir précisément les contours fluctuants de ce que l'on nomme désormais « cinéma expérimental » mais qui s'appela d'abord « cinéma d'avant-garde » (dans les années 20), puis « expérimental » à partir de la fin des années 40 avec l'émergence de cinéastes (souvent américains) comme Maya Deren, Stan Brakhage ou Markopoulos. Enfin, dans les années 60/70, on parlait plus de « cinéma underground ». Bassan revient souvent sur ces différences de terminologie lorsqu'il analyse les différents courants qui ont traversé ce cinéma : cinéma abstrait (de Richter aux films réalisés sans caméra des géniaux Len Lye et Norman McLaren), cinéma structurel (Michael Snow), journaux intimes (Jonas Mekas, Joseph Morder, Gérard Courant...), cinéma lettriste (Lemaître, Isou). Etc.

L'intelligence de l'auteur est de parvenir à toujours circonscrire ce corpus dans le champ du cinéma et non dans celui des arts plastiques ou « visuels ». Même si la définition de « l'expérimentation » reste souvent floue (l’œuvre de Godard est-elle moins « expérimentale » que les films autobiographiques et poétiques de Boris Lehman ?), Bassan parvient à dresser un panorama très complet (sinon exhaustif) d'un territoire où la poésie l'emporte sur la narration et le récit mais qui reste ancré profondément dans le cinéma. Dans un entretien passionnant, Nicole Brenez souligne la manière dont ce genre a été profondément caricaturé (notamment à cause d'une scène du Gai savoir de Godard) et qu'une certaine frange de la cinéphilie a toujours voulu le réduire à une simple « expérimentation plastique ». Or il est évident que les films de Stephen Dwoskin ou de Pierre Clémenti font partie intégrante de l'histoire du septième art.

 

Une autre des grandes qualités de l'ouvrage est l'équilibre parfait que parvient à trouver Bassan pour analyser les films de manière à la fois « objective » en soulignant dans quel contexte « historique » ils sont apparus et leurs caractéristiques techniques (grattage de pellicule, « found footage », super 8, etc.) et subjective. Car on ne dira jamais assez la profonde émotion que peuvent susciter les « films expérimentaux » (Cf. la nostalgie bouleversante du Walden de Mekas, la profonde solitude qui se dégage de Moment de Dwoskin, l'incroyable poésie des films abstraits de McLaren, le lyrisme baroque de Kenneth Anger...) et les réduire à de simples curiosités purement abstraites n'a désormais plus de sens.

 

Cet abécédaire pour une contre-culture nous donne une excellente occasion de déambuler dans les marges de ce cinéma où Jean Genet côtoie Andy Warhol, Marcel Hanoun, Walter Ruttmann et Nam June Paik. Bassan a, par ailleurs, la bonne idée de ne pas s'en tenir aux figures historiques et de s'intéresser au cinéma expérimental d'aujourd'hui, notamment Johanna Vaude, Nicolas Rey ou Carole Arcega.


Gageons que ce livre sera bientôt perçu (aux côtés des fabuleux essais de Dominique Noguez) comme la « bible » du cinéma expérimental.

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Jeudi 29 mai 2014 4 29 /05 /Mai /2014 12:21

Une série de tueurs : les serial killers qui ont inspiré le cinéma (2014) d'Axel Cadieux (Capricci. 2014)

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Débarrassons-nous d'emblée du seul (petit) reproche que l'on peut faire à ce livre et qui tient sans doute moins à l'auteur qu'à l'éditeur. Peut-être est-ce une déformation professionnelle mais je déplore, comme dans l'ouvrage consacré récemment aux frères Coen chez Capricci, l'absence de bibliographie en fin d'ouvrage. De part le format spécifique de la collection Actualité critique (de petits livres courts), on suppose à chaque fois qu'il s'agit d'une invitation à prolonger la réflexion, à approfondir et on aurait aimé avoir les références des livres, des sites sur lesquels se sont appuyés les auteurs.

Cette réserve faite, l'essai d'Axel Cadieux est réellement passionnant. Le tueur en série est une figure incontournable du cinéma et il serait difficile d'énumérer tous les films qui ont eu recours à ce type de personnage. De nombreux cinéastes ont d'ailleurs puisé dans la réalité des faits divers pour élaborer leurs fictions (plus ou moins proches de la réalité). L'auteur nous propose ici un petit panorama de ces affaires célèbres qui ont inspiré le cinéma, du tueur de M le maudit de Fritz Lang, personnage composite inspiré de plusieurs criminels fameux jusqu'à Manuel Pardo, ancien flic drogué devenu assassin, qui inspira la série Dexter.

L'enjeu du livre d'Axel Cadieux n'est pas de proposer une réflexion sur la figure du serial killer au cinéma (ce livre reste à faire) mais de montrer comment la réalité a pu irriguer la fiction. Si l'on ne trouvera pas ici d'analyses de séquences précises ni même de réflexion sur la mise en scène des films, l'auteur a le mérite de ne pas oublier la dimension « cinématographique » de son projet. De manière très habile, il montre ce que le cinéma a pu accaparer dans les faits divers pour jouer avec des terreurs universelles du spectateur tout en soulignant la façon dont certains films ont mis en valeur un cachet de vérisme alors qu'ils sont en grande partie romancés. L'exemple d'Ed Gein, le « boucher de Plainfield » est très parlant. Ce criminel inspira Tobe Hooper pour son chef-d’œuvre Massacre à la tronçonneuse. Axel Cadieux souligne bien les liens existants entre ce singulier criminel et le personnage de Leatherface tout en rappelant que l'homme n'a jamais tué quiconque avec une tronçonneuse et que l'inoubliable famille dégénérée inventée par Hooper est une pure fiction. La force du film est de jouer sur un cachet vériste (avec cet inoubliable style documentaire crasseux) pour provoquer chez le spectateur une terreur jusque là inédite. A tel point que le film est souvent cité comme un parfait exemple du cinéma « gore » et de l'horreur pure alors qu'il tire sa force de la suggestion et qu'il ne montre quasiment rien. J'ignorais, en revanche, qu'Ed Gein avait également inspiré Hitchcock pour Psychose et le Buffalo Bill du Silence des agneaux de Demme.

 

Ces figures de psychopathes ont imprégné l'imaginaire collectif (surtout américain) et c'est, par exemple, une excellente idée d'avoir évoqué la figure du « Zodiac » non pas en revenant sur le très beau film de Fincher mais en s'appuyant sur le Dirty Harry de Siegel où l'ombre du tueur en série plane constamment.

Parfois, la figure du tueur permet à un cinéaste de revisiter son genre de prédilection tout en le faisant évoluer. Le chapitre consacré à Danny Rolling, l'éventreur du campus qui inspira Wes Craven pour Scream, est, à ce titre, remarquable. Cadieux montre très bien l'évolution d'un cinéaste qui utilise la figure du « serial killer » à des fins ironiques et réflexives tout en préservant dans le récit de véritables scènes de terreur (que l'on peut attribuer au scénariste Kevin Williamson, marqué par ce fait divers sanglant).

 

En guise de conclusion, on a envie de dire que la réussite de cet essai tient à la manière palpitante dont l'auteur narre ces faits divers. Même s'il avait fait le choix de ne jamais évoquer les adaptations au cinéma, Axel Cadieux parvient à faire de ces histoires sanglantes de véritables « films ». Comme il le dit à un moment « la réalité est souvent encore plus démente que la fiction ».

Il y aurait un livre entier à écrire sur la fascination/répulsion que peuvent inspirer ces tueurs en série. Ce n'était pas l'objet de l'ouvrage d'Axel Cadieux dont on espère sincèrement qu'il poursuivra son projet avec un deuxième volume où l'on espère voir apparaître, au hasard, l'étrangleur de Boston, Elisabeth Bathory et tellement d'autres. On peut d'ores et déjà parier que ce deuxième volume sera aussi exaltant que le premier...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Samedi 24 mai 2014 6 24 /05 /Mai /2014 16:44

François Truffaut : le roman du cinéma (05/06 2014) sous la direction de Jean-Luc Douin. (Le Monde. Hors-Série)

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Nous célébrerons, cette année, les trente ans de la disparition de François Truffaut. A cette occasion, il est probable que nous verrons fleurir un certain nombre d'articles et de numéros spéciaux pour rendre hommage à l'auteur des 400 coups. C'est Le Monde à qui revient l'honneur de débuter la salve avec un numéro hors-série de bonne tenue.

 

Dirigé par Jean-Luc Douin qui s'est chargé de rédiger un beau portrait de l'homme et du cinéaste Truffaut, cette publication évite deux écueils majeurs où butent généralement les commentateurs. D'un côté, l'hagiographie lénifiante d'un Truffaut consensuel, célébré par ses pairs, par la critique (la moisson de Césars récoltés par Le dernier métro) et par le public. De l'autre, la critique facile des sempiternels détracteurs de la  Nouvelle Vague se réjouissant de voir Truffaut « trahir » ses idéaux de jeunesse et finissant par faire les mêmes films que ceux qu'il avait violemment attaqués.

Ce que montre bien ce numéro du Monde, c'est que le cinéaste ne fut jamais vraiment là où l'on aurait voulu le cantonner. Cinéaste du « milieu », il ne le fut en aucun cas par compromission ou volonté de plaire à tout prix au plus grand nombre. Qu'ils aient connu un grand succès public ou qu'ils furent des échecs commerciaux (ces films magnifiques que sont Les deux anglaises et le continent, La chambre verte ou L'homme qui aimait les femmes) ; les œuvres de Truffaut se caractérisent par une grande liberté, un ton et un style qui n'appartiennent qu'à leur auteur.

C'est pour cette même raison que l'accusation de « trahison » est totalement aberrante, à moins de n'avoir jamais rien compris à ce que fut la « politique des auteurs » préconisée par le jeune critique des Cahiers du cinéma (qui a toujours défendu le « cinéma de genre »). Lorsque Truffaut adapte des œuvres littéraires, ce n'est en aucun cas à la manière de Bost et Jeanson et l'on peut être certain que les romans choisis le seront toujours la manière qu'ils ont de résonner avec son propre univers (Jules et Jim, par exemple, a été une manière de rendre hommage à sa mère).

 

Un des textes les plus justes que l'on retrouve (dans une version abrégée) dans ce numéro est la critique de Serge Daney sur La femme d'à côté où il différencie le « Truffaut Jekyll » (qui plaît au famille et qui tente de se réinventer une famille : Cf. La grande famille du cinéma dans La nuit américaine) du « Truffaut Hyde », beaucoup plus névrotique, fétichiste et solitaire (le Truffaut des passions exclusives, ignorant la société).

A travers les extraits des textes de Truffaut, les débats que son œuvre a suscités, les hommages rendus par ses proches (Deneuve, Léaud, Moreau, Milos Forman...) et un entretien avec Serge Toubiana ; ce numéro du Monde cherche à faire la lumière sur ces deux faces (pas forcément antagonistes) du cinéaste.

 

Les spécialistes de l'auteur n'y trouveront sans doute pas de grandes révélations et beaucoup de textes compilés ici sont très célèbres (le fameux article Une certaine tendance du cinéma écrit en 1954, la violente correspondance de Truffaut avec son frère ennemi Godard...) mais dans les limites de ce que peut proposer un périodique généraliste, ce numéro fait figure de réussite.

On y redécouvrira le Truffaut « voyou » joliment loué par Depardieu qui vécut une enfance difficile auprès d'une mère qui ne l'aimait pas et d'un homme qui l'a reconnu sans être son vrai père. On le retrouvera adolescent, se recomposant grâce à la cinéphilie une famille d'élection où André Bazin endossera le rôle du père et ses compères de la future Nouvelle Vague ceux de frères. Doté d'une plume féroce et brillante, Truffaut s'en servira pour pourfendre les fausses gloires du cinéma français et pour louer les cinéastes qu'il adule : Renoir, Cocteau, Hitchcock, Ophüls, Guitry, Chaplin... Il y aura également Truffaut « homme à femmes », tombant éperdument amoureux de ses comédiennes et Truffaut cinéaste, exigeant et rigoureux.

 

Ce que montre ce numéro du Monde, c'est la complexité d'un homme et d'un cinéaste qu'on a encore aujourd'hui trop tendance à réduire à quelques clichés. Ce portrait composite et impressionniste donne, en tout cas, l'envie de se replonger toutes affaires cessantes, dans l’œuvre riche et protéiforme de François Truffaut.

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Mardi 22 avril 2014 2 22 /04 /Avr /2014 14:44

Alain Resnais (2013) de Jean-Luc Douin (Éditions de la Martinière. 2013)

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En consacrant un nouveau livre à Alain Resnais, Jean-Luc Douin (auteur d'une biographie sur Gérard Lebovici, de plusieurs ouvrages sur la censure au cinéma et sur Godard) s'exposait à de nombreuses difficultés. La première, et pas des moindres, est de passer après de nombreux historiens du cinéma, notamment Robert Benayoun (Alain Resnais, arpenteur de l'imaginaire) , Marcel Oms (Alain Resnais dans la belle collection cinéma de Rivages) ou encore Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat pour Alain Resnais : liaisons secrètes, accords vagabonds.

Deuxième difficulté : l'ouvrage paraissant aux éditions de la Martinière, on peut supposer que Douin a dû se plier aux règles du « beau livre » et se limiter à une approche généraliste de l’œuvre du cinéaste.

Or s'il faut absolument tordre le cou au cliché du réalisateur cérébral et abscons, les films de Resnais sont d'une telle richesse, d'une telle subtilité, d'une telle profondeur que le cadre imparti a sans doute constitué une réelle contrainte.

 

Disons le d'emblée, Jean-Luc Douin a presque parfaitement tenu son pari et même si je me permettrai d'émettre quelques réserves ça et là, son Alain Resnais mérite assurément le détour.

En tant que « beau livre », l'ouvrage est une parfaite réussite. L'iconographie est riche et l'essai regorge de photographies magnifiques, de splendides reproductions des affiches de chaque œuvre en pleine page, de documents rares ou inédits absolument fascinants (les plans de travail de la scripte Sylvette Baudrot, les plans et maquettes des décors de Jacques Saulnier, les dessins de Floc'h...). Le livre est un vrai régal pour les yeux et ne serait-ce que pour cette fabuleuse documentation qu'il nous offre (une grande partie de cette iconographie provient de la Cinémathèque française), il mérite une place dans toutes les bibliothèques qui se respectent.

 

Pour ce qui est de la « vulgarisation » (au sens noble du terme) du cinéma d'Alain Resnais, le livre est également une réussite. Jean-Luc Douin sait à la fois se mettre à la portée de tous sans pour autant omettre la dimension analytique nécessaire dans un essai sur un cinéaste comme Resnais. Il parvient ici à circonscrire de manière intelligente les enjeux (narratifs, thématiques...) des films en mêlant des entretiens (une longue conversation passionnante avec Resnais), des commentaires pour chaque film et une sorte de petit lexique où il s'attarde sur les « thèmes » chers au cinéaste (Paris, le passé, la femme, le cerveau...).

 

Excellent ouvrage généraliste, le livre n'apprendra sans doute pas grand chose aux fins connaisseurs de l’œuvre de Resnais. Outre une petite erreur bénigne (Sabine Azéma a tourné davantage avec Resnais que Pierre Arditi, contrairement à ce que Douin affirme), la seule petite réserve que l'on peut avancer tient peut-être à cette généralisation parfois un peu frustrante. Car si les analyses des trois premiers films de Douin tiennent vraiment bien la route et sont relativement touffues ; on est surpris, en revanche, de voir qu'à partir de La guerre est finie, les analyses des films sont beaucoup plus succinctes. Du coup, on se sent un peu frustré car on aurait aimé des commentaires un peu plus approfondis sur Smoking/no smoking ou le sublime Cœurs, par exemple. Il semble évident que le critique n'a pas eu la place pour développer davantage son analyse de la filmographie du maître. Il aurait fallu un ouvrage plus épais et l'on n'ose imaginer alors son prix ! Si l'entreprise de vulgarisation me paraît excellente, on regrette parfois de survoler quelques titres qui auraient sans doute mérité qu'on s'y attarde plus. De la même manière, Douin nous propose quelques entretiens avec les proches de Resnais en guise de conclusion. Si les conversations avec Sabine Azéma ou Agnès Varda sont riches et passionnantes, on regrettera que l'auteur se contente de reproduire des extraits d'interviews piochés dans des bonus de DVD lorsqu'il s'agit de Pierre Arditi, André Dussollier ou Claude Rich.

 

Malgré ces quelques réserves que l'on peut difficilement imputer à l'auteur et qui tiennent surtout à la nature du projet, Alain Resnais est à la fois un objet magnifique et un ouvrage essentiel pour ceux qui veulent se familiariser avec l’œuvre unique d'un des plus grands cinéastes de tous les temps.

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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