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Dimanche 28 décembre 2014 7 28 /12 /Déc /2014 13:39

Eric Rohmer (2014) d'Antoine de Baecque et Noël Herpe (Éditions Stock. 2014)

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Après celle consacrée à Truffaut (avec la complicité de Serge Toubiana), celle consacrée à Godard, c'est désormais à Éric Rohmer, autre figure essentielle de la Nouvelle Vague, qu'Antoine de Baecque et Noël Herpe vouent une copieuse biographie.

Comme pour Truffaut et Godard, on ne peut pas dire que le cinéaste ait été négligé par la critique et qu'il n'existait pas auparavant un certain nombre d'ouvrages sur l’œuvre de Rohmer (citons l'essai de Joël Magny chez Rivages qui m'avait fortement marqué lors de mon apprentissage cinéphile ou celui de Pascal Bonitzer). Mais l'intérêt de ce type de biographie (à l'américaine), c'est que les auteurs se penchent en détail sur la vie privée de l'auteur pour déterminer ce qui dans son quotidien a pu nourrir l’œuvre. D'autre part, De Baecque et Herpe procèdent en véritables historiens, ne se contentant pas d'analyser les films mais s'appuyant sur de nombreuses sources (notamment celles, très fournies, que le cinéaste a laissées après sa mort dans un fonds qui lui est dédié) pour tenter d'éclaircir le « mystère Rohmer ».

Ce qu'il y a de fascinant chez ce cinéaste, c'est qu'il est parvenu à toujours cloisonner sa vie professionnelle de cinéaste et sa vie privée. D'un côté, il y eut Maurice Schérer, homme marié à la vie paisible, honnête père de famille et catholique pratiquant ; de l'autre, Éric Rohmer, cinéaste « moderne », aimant à s'entourer de jeunes filles et à pratiquer l'art de la conversation autour d'une tasse de thé. Chez lui cohabite à la fois un indécrottable nostalgique de la beauté classique en art mais également un homme curieux de ce que l'art moderne a pu proposer (en tant que critique, il défendit le cinéma d'Isidore Isou et il s'intéressa particulièrement, en architecture, à la naissance des « villes nouvelles »).

L'un des paradoxes que soulèvent d'emblée les auteurs de la biographie, c'est qu'il n'y eut jamais de « double vie » chez Rohmer : pas de liaisons tapageuses ou de frasques sentimentales. C'est un cinéaste « sans histoire » puisqu'il est bien connu que les gens heureux n'ont pas d'histoire. C'est donc dans les masques dont il va s'affubler que réside sa singularité. Il est assez symptomatique, par exemple, que sa mère n'ait jamais eu vent de ses activités de critique et de cinéaste. Pour elle, son fils fut toujours un honorable professeur. Il est aussi passionnant de découvrir comment les échecs qui cueillirent cet homme brillant mais extrêmement timide l'amenèrent à devenir cinéaste. Échouant à intégrer Normal Sup ainsi qu'à l'agrégation, Rohmer ne fut guère plus chanceux lorsqu'il s'agit de tenter une carrière d'écrivain (il publie un premier roman en 1946 chez Gallimard mais sans le moindre succès). Toute sa vie fut marquée par de semblables échecs (son désir d'entamer une carrière universitaire, ses rares tentatives de se frotter au théâtre...) qui le confortèrent dans son désir de cinéma où il excella comme nul autre.

L'ouvrage est passionnant de bout en bout car il décortique avec force détails les divers masques dont le cinéaste va se revêtir pour devenir cinéaste, notamment celui d'une espèce de « vampire » se nourrissant constamment de ses (jeunes) interprètes (leur manière de parler, leurs aventures sentimentales, leurs histoires...) pour bâtir ses fictions. Pour ma part, j'ai commencé adolescent à aller voir systématiquement tous les nouveaux Rohmer depuis son Conte d'hiver. Du coup, s'il fallait avancer une (toute) petite réserve, je dirais que la partie consacrée aux « Contes des quatre saisons » m'a semblé un peu moins originale et un peu moins fouillée que les autres. Mais c'est sans doute ce manque de « recul historique » qui produit cette impression alors que, paradoxalement, j'ai eu l'impression de découvrir beaucoup plus de choses dans les chapitres consacrés à ses trois derniers films (honte à ceux qui sont tombés à bras raccourcis sur le superbe Les amours d'Astrée et de Céladon!)

Nourri de témoignages des proches du cinéaste, de ses écrits et de documents inédits, ce livre donne envie de se replonger sans plus attendre dans l’œuvre merveilleuse de Rohmer. On y (re)découvre avec exaltation le rôle (majeur) de Rohmer critique, notamment dans l'histoire des Cahiers du cinéma où il fut victime d'un « putsch » sous prétexte que la revue ne défendait pas assez le cinéma de la « nouvelle vague » ou encore ses liens avec des personnages fascinants comme Paul Gégauff ou Jean Parvulesco. On plonge également en profondeur dans les mécanismes de sa création puisque de nombreux films qu'il a réalisés furent des projets remontant parfois à des dizaines d'années avant leur conception.

C'est avec beaucoup de précision que les auteurs nous présentent les différents visages de Rohmer (le pédagogue qui travailla longtemps pour la télévision scolaire, le germanophile, l'universitaire qui se lance dans une thèse à plus de 50 ans...) et qu'ils livrent une biographie aussi complète que l'on puisse l'imaginer.

Un ouvrage que l'on peut d'ores et déjà qualifier de référence.

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Mercredi 19 novembre 2014 3 19 /11 /Nov /2014 06:16

La critique de cinéma à l'épreuve d'Internet (2014) sous la direction de Gilles Lyon-Caen. Éditions L'entretemps (Horizon du cinéma. 2014)

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Difficile pour moi de parler objectivement de ce court ouvrage consacré aux mutations de la critique cinématographique à l'heure d'Internet. D'abord parce qu'il a été coordonné par Gilles Lyon-Caen que je connais « virtuellement » et qui participa cet été aux festivités des 10 ans de ce blog (soupçons de connivence). D'autre part, si d'aventure j'avançais quelques arguments pour reprocher à cet essai de ne pas aborder la complexité du phénomène Internet (je le ferai quand même), on pourrait me rétorquer que je suis tout simplement piqué de ne pas y être cité (soupçon de vexation). Ce n'est pas le cas, je vous le promets.

Les sept contributions (plus le texte introductif de notre ami Gilles) constituent néanmoins une bonne entrée en matière sur le sujet et l'on pourrait dire de l'ouvrage, à condition de ne rien voir de péjoratif dans l'expression, qu'il présente clairement les « banalités de base » d'une réflexion qui s'est engagée depuis quelques années.

 

Pour le dire schématiquement, les positions quant à la critique sur Internet se scindent en deux : ceux qui voient dans cette émergence un « danger » (relativisme généralisé, disparition de l'expertise, dispersion de l'information...) et ceux qui découvrent un nouvel espace de liberté où tout est possible, pour le meilleur comme pour le pire. Mais davantage qu'une exploration de la critique sur Internet, l'essai se concentre davantage sur la fin d'un « modèle unique » de critique.

A ce titre, les deux essais les plus intéressants sont ceux qui analysent les mutations du statut de critique et ce que l'arrivée d'Internet a provoqué dans le modèle classique de cette critique dite traditionnelle. Antoine de Baecque dresse un brillant petit panorama de l'histoire de la cinéphilie et l'éclatement de cette communauté dont les pratiques ont été profondément bouleversées depuis une quinzaine d'années. En courts paragraphes, U.T analyse de manière incisive les travers que connaît désormais une critique soumise aux impitoyables loi du marché : réduction de la place accordée à l'espace critique dans les journaux, dictature de l'actualité, tentation de la prescription et de la formule toute faite...

Dans le même ordre d'idée, François Bégaudeau s'interroge sur l'art de la critique qui, selon lui, « se positionne à équidistance du subjectivisme de l'opinion et de l'objectivisme de l'étude. » Après avoir , lui aussi, analysé quelques travers de la critique (notamment en pourfendant à très juste titre la critique « idéologique » et « morale » pour définir un travail critique qui ne consisterait pas à « emballer le film dans des généralités qui le noient, mais le découper en autant de scènes, certaines réussies, d'autres moins. »), il se perd à mon avis un peu en nous proposant une longue analyse d'Intouchables.

 

Et Internet dans tout ça ? Finalement, il en est peu question et les deux derniers textes (signés Simon Lefebvre et Sidy Sakho) m'ont fait penser à la récente interview de Michel Ciment dans Les Inrockuptibles à l'occasion de la sortie des « mémoires » du critique. On le sait désormais, Michel Ciment aimerait la constitution d'une sorte de « guide Michelin » pour les blogs afin de s'y retrouver et de trier l'ivraie du bon grain. Or quand il en parle à ses interlocuteurs, ces derniers lui citent immédiatement la revue Zinzolin.

Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de remettre en cause les qualités de cette revue (réelles!) mais ce webzine s'inscrit, à mon avis, dans la tradition de ce qui s'est déjà fait sur papier (d'ailleurs, Théo Ribeton de Zinzolin écrit lui aussi pour Les inrocks!). Tout se passe comme si les seuls sites qui méritaient d'être distingués devaient absolument avoir une part de légitimité obtenue grâce à la critique « papier » (c'est ainsi qu'il sera beaucoup question d'Independencia -à savoir des anciens des Cahiers- ou d'Emmanuel Burdeau sur Mediapart).

Pour Simon Lefebvre, pour que la critique existe sur Internet, il faut qu'elle se trouve un territoire sur la Toile, qu'elle le défende et qu'elle impose une voix « reconnaissable ». En gros, il s'agit de refaire virtuellement ce que les revues « historiques » ne peuvent plus faire (ce qui est encore à prouver et je trouve que depuis quelques années, les Cahiers du cinéma tentent de se recentrer sur une ligne qui me semble passionnante).

Des blogs, il ne sera (quasiment) jamais question sauf au détour d'une phrase. Il ne s'agit pas, encore une fois, de prendre les armes et de dénoncer la prétendue fracture entre critique « officielle » et la critique sur Internet d'autant plus que celle-ci est prothéiforme : comment comparer les micro-critiques en 140 caractères de la communauté Vodkaster au style magistral des blogs Cinématique et Balloonatic ? Les sites généralistes qui parlent essentiellement de l'actualité des blockbusters, qui proposent des DVD en cadeau à leurs lecteurs en attendant fébrilement la dernière bande-annonce du prochain Peter Jackson et certains blogs spécialisés qui vont porter un regard très pointu sur des pans méconnus de l'histoire du cinéma ?

On aurait aimé pourtant que des réflexions comme celles d'Adrien Gombeaud (ici) trouvent leur place dans l'ouvrage, non pas tant pour disqualifier un support par rapport à un autre (qui peut prétendre qu'Internet représente la panacée?) mais pour montrer les spécificités de chacun. Pour prendre un exemple, je tiens Joachim Lepastier pour l'une des meilleures plumes de la presse écrite et pourtant, je ne crois jamais avoir retrouvé dans ses textes des Cahiers la singularité, la puissance et le génie de certaines de ses notes de blog. Tout simplement parce que la critique dans une revue et celle sur un blog appartiennent à deux temporalités différentes et n'ont pas les mêmes objectifs.

 

Plutôt que d'analyser ce qui rapproche la critique traditionnelle (en premier lieu, un désir d'écriture) et la critique sur le Net (une totale liberté quant à la forme employée), Sidy Sakho préfère faire le point sur les mutations de l'image depuis les années 90, reprenant à son compte toutes les impasses d'une certaine frange de la critique désireuse d'écrire sur tout : les séries, les jeux vidéos, la télé-réalité (mais qui, aujourd'hui, se souvient de Loft story et qui a envie de considérer cette merde comme une œuvre d'art?), le clip... Le texte me semble un peu hors-sujet et ce qu'avance le critique (qui n'est d'ailleurs pas inintéressant) me paraît relever justement des travers que pointe plus avant Bégaudeau : enrober d'un discours « noble » toutes les images, y compris les plus triviales et les plus vulgaires. Mais où est alors la spécificité du cinéma ? En ce sens, je préfère largement la théorie défendue par Bassan, pourtant passionné par les marges du cinéma et les mutations de l'image mais qui défend néanmoins un cinéma « expérimental » ne relevant que du cinéma (et pas de l'art contemporain, du dispositif, etc.).

 

Au bout du compte, cet essai a le mérite de lancer des pistes de réflexions mais il est aussi un peu frustrant. On me rétorquera que le territoire de la « critique » sur Internet est trop vaste et trop récent pour avoir suffisamment de recul (je rappelle néanmoins que mon blog et celui de mon ami Vincent fêtent cette année leurs dix ans!) mais on aurait aimé trouver un regard qui ne jauge pas ces « nouvelles terres » à l'aune de la critique traditionnelle.

 

Gageons que Gilles Lyon-Caen a voulu poser les prolégomènes d'une réflexion sur ces thèmes et que son livre aura le mérite d’ouvrir le débat...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Mercredi 15 octobre 2014 3 15 /10 /Oct /2014 22:44

Le cinéma en partage (2014) de Michel Ciment (entretiens avec N.T.Binh). (Éditions Payot et Rivages. 2014)

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Cher Michel Ciment,

 

A l'occasion de la sortie de vos « mémoires », je me permets de vous adresser cette lettre ouverte que vous ne lirez sans doute jamais puisque vous ne semblez pas témoigner d'un grand intérêt pour ce qui se publie sur les blogs ou sur Internet en général.

Je vous connais maintenant depuis une bonne vingtaine d'années (surtout grâce à vos interventions au Masque et la plume car je lis très rarement – c'est un tort car j'apprécie beaucoup certains de vos collaborateurs- Positif) et j'espère que vous me pardonnerez si je vous qualifie de « pape de la critique ». L'expression n'est pas de moi mais elle vous sied bien. En effet, cette position de « pape » vous donne une assise que nul ne peut contester au cœur du cinéma français (et je ne parle pas seulement de la critique). Par ailleurs, un pape a aussi parfois tendance, par définition, à pontifier et vous n'échappez pas toujours à ce travers.

Même si cette lubie du « triangle des Bermudes » que vous remettez une fois de plus sur le tapis peut faire sourire comme on sourit en écoutant les caprices d'un vieil oncle ; on peut également vous trouver d'une certaine mauvaise foi lorsque vous reprochez aux autres ce que vous pratiquez vous-même sans vergogne. Pour prendre un exemple précis, vous recourez une fois de plus au lieu commun du « cinéaste à carte » et à une certaine « politique des auteurs » qui ferait défendre les cinéastes « adoubés » indépendamment des qualités de leurs films. Soit. Il est possible que certains parmi eux bénéficient en effet d'une indulgence automatique (j'ai suffisamment râlé contre une presse aux pieds de Christophe Honoré ou de Benoît Jacquot pour n'être pas d'accord!) mais est-ce que Positif ne tombe pas aussi dans ce travers lorsque la revue défend systématiquement Patrice Leconte (Les grands ducs, Michel, sérieusement?) ou Bertrand Tavernier ?

 

De la même manière, je trouve que vous avez parfois une manière de schématiser, de faire des raccourcis un peu gênants. Je ne parlerai pas de votre vision de la politique, partageant assez votre aversion pour les totalitarismes mais n'arrivant pas à comprendre comment vous pouvez conjuguer un goût évident pour la révolte surréaliste et un éloge de la plus consternante des girouettes bien-pensantes (Philippe Val) ; mais de votre vision extrêmement caricaturale de l'art contemporain (oserais-je parler de « souverains poncifs »?) . Certes, les exemples que vous citez (le sac-poubelle de la Tate Modern) sont très justes et personne ne niera les excès de cet art contemporain. Mais faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain et s'empêcher d'aimer Duchamp, Pollock, Rothko, Soulages et de nombreux autres sous prétexte que des imposteurs se sont imposés en les imitant ?

Vous qui appréciez une certaine « modernité » au cinéma (celle de Resnais, d'Antonioni, de Bergman, de Rocha, de Jancso...), je regrette que vous n'ayez pas plus de curiosité pour le cinéma dit « expérimental » qui ne se réduit en aucun cas aux six heures de film qu'Andy Warhol a consacrées à un homme qui dort !Je ne vois pas au nom de quels principes des gens comme Brakhage, Mekas, Morder, Snow, Anger voire Schroeter ou le Garrel des années 60/70 seraient moins importants que des cinéastes comme Sautet ou René Clément ?

Dans les mêmes passages, vous affirmez que les œuvres les plus novatrices finissent toujours par trouver leur public et qu'il n'y a pas « d'artistes maudits » (vous citez Le sacre du printemps ou Hiroshima mon amour). Et suivant ce raisonnement, vous en profitez pour égratigner un peu perfidement le cinéma des Straub.

 

Deux réflexions à ce sujet : je ne suis pas certains que toutes les œuvres intéressantes finissent par toucher un large public. Vous qui affectionnez particulièrement, et à juste titre, le surréalisme ; ne pensez-vous pas que des personnalités plus secrètes et toujours relativement méconnues comme René Crevel, Jacques Vaché, Paul Nougé ou Benjamin Péret valent infiniment plus que le sinistre Aragon ou l'indéboulonnable Eluard ? A l'inverse, des auteurs à succès comme Paul Bourget ont fini par être complètement oubliés et vous n'avez pas tort de citer le cas d'Henri Verneuil : qui, aujourd'hui, s'intéresse vraiment à son cinéma alors que ses films étaient d'immenses succès populaires ?

La qualité d'une œuvre, à mon sens, n'a rien à voir avec sa « popularité », même dans le temps. Mais comme vous ne réduisez pas cette « popularité » (à juste titre, encore une fois!) au succès en salle mais également en terme de renommée et d'études consacrées aux artistes (dans les universités, par exemple) ; laissez-moi vous raconter une anecdote en guise de deuxième réflexion.

J'habite à Dijon, ville où jamais un seul film des Straub a été projeté (c'est facile de dire que le public les boude si on ne montre pas leur œuvre!). Il y a eu une seule exception : une séance unique de Sicilia un dimanche matin, à l'heure de la messe. Eh bien je vous assure, cher Michel Ciment, que la salle était pleine et très attentive.

Je ne cherche pas à défendre absolument Jean-Marie Straub (je n'aime pas du tout les courts-métrages qu'il tourne depuis la mort de Danièle Huillet) mais cet exemple me semble prouver que votre raisonnement sur la « popularité » des œuvres et le mythe de l'artiste maudit qui n'existerait pas me semble biaisé. (Je suis certain que les époux Straub jouissent, à tort ou à raison, d'une renommée très supérieure à des cinéastes que vous admirez pourtant comme Makavejev, Jancso ou Rocha).

 

Si ces réflexions ont pu m'agacer, je dois désormais aussi admettre que j'ai dévoré vos mémoires avec un plaisir indéniable. D'une part parce que j'admire sincèrement votre grande culture, votre connaissance de la civilisation américaine, votre goût pour la peinture et la littérature. D'autre part parce que les rencontres que vous avez faites tout au long de votre vie (et, bien entendu, c'est loin d'être terminé!) sont absolument fascinantes. Moi qui n'ai pas un goût particulier pour le cinéma de Kazan, de Losey, de Boorman ; je dois reconnaître que vous m'avez donné envie de me replonger dedans. Et je ne parle même pas de votre rencontre avec Kubrick : les pages que vous lui consacrez sont admirables.

Outre les portraits des grands cinéastes que vous avez côtoyés et que vous savez peindre avec un sens de l'anecdote assez irrésistible ; j'ai beaucoup aimé la manière dont vous m'avez fait voyager à travers les festivals du monde entier. Là encore, j'ai beaucoup ri lorsque vous racontez comment vous avez présenté un film de Makavejev à John Ford ou comment le réalisateur de La prisonnière du désert, qui dormait nu, s'est levé de son lit pour jeter un livre qu'une organisatrice du festival lui avait apporté !

Votre livre fourmille d'anecdotes croustillantes et je n'en retiendrai que deux : ce moment savoureux où vous tentez de convaincre Marguerite Duras d'aller voir 2001, l'Odyssée de l'espace alors qu'elle n'en a jamais entendu parler (même si le film était sur les écrans) et celui où le pauvre Leonard Kastle s'évanouit lorsqu'il apprend que le boudin noir est confectionné à base de sang coagulé.

 

Avant de conclure, il faut également vous reconnaître un domaine où vous êtes inégalable : celui de l'entretien. Même le plus farouche de vos détracteurs ne pourra pas vous retirer ça : vous avez le sens du dialogue avec les grands cinéastes et ce n'est sans doute pas un hasard si vous êtes l'un des seuls à avoir pu approcher Kubrick ou Malick. Cet art vient à la fois d'une attention particulière à vos invités (quand il s'agit de radio mais je suppose que c'est la même chose par écrit), d'une connaissance très précise de leurs œuvres et d'un certain « retrait » lorsque vous conversez, à mille lieues de ces journalistes 2.0 qui ne cherchent qu'à se mettre en valeur (notamment en rentrant dans le lard des cinéastes).

 

Voilà cher Michel Ciment. J'espère que les petites taquineries que je me suis permis en début de lettre ne vous auront pas froissé et qu'elles n'éclipseront pas l'admiration sincère que je porte à vos mémoires. Il m'arrive souvent d'être en désaccord avec vous mais j'ai un grand respect pour tout ce que vous avez représenté dans le cinéma français (et encore une fois, ce n'est pas fini).

Je sais qu'un libraire de Beaune aimerait beaucoup vous faire venir à la rencontre du public. Si c'est le cas, je serai ravi de discuter avec vous de visu et de vous prouver que la pensée sur le cinéma est également vivante sur Internet (je ne parle pas pour moi qui me contente de « billets d'humeur »).

 

Et je vous félicite une fois de plus (ainsi que N.T.Binh qui vous interroge en toute amitié) pour cet ouvrage vivant, passionnant, drôle, parfois irritant mais dans le bon sens du terme puisqu'il incite à débattre, à réfléchir et à attiser sans cesse une passion commune pour le cinéma.

Recevez, cher Michel Ciment, les salutations d'un humble blogueur anonyme.


Dr Orlof 

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Lundi 6 octobre 2014 1 06 /10 /Oct /2014 19:41

Les grandes idées qui ont révolutionné le cinéma (2012) de David Parkinson. (Éditions Dunod. 2014). Sortie le 15 octobre 2014

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Dans mon esprit, les éditions Dunod sont associées à des ouvrages très généraux sur le tourisme, le marketing voire à quelques livres d'exercices de chimie ou de physique. J'ignorais qu'elles publiaient également des ouvrages sur le cinéma. Ces Grandes idées qui ont révolutionné le cinéma s'apparente davantage à un manuel pratique qui résumerait de manière concise l'histoire et les évolutions du septième art.

Est-il possible de réduire l'histoire du cinéma, que ce soit ses courants, ses genres, ses innovations techniques, à un ensemble de cent fiches ? Pari audacieux pour David Parkinson et pari qui ne tient malheureusement pas toutes ses promesses.

J'avoue que j'appréhende parfois un peu la vision « anglo-saxonne » de l'histoire du cinéma qui se réduit, la plupart du temps, à une histoire d'Hollywood et à quelques titres phares des cinématographies des autres continents. Parkinson évite cet écueil et prouve qu'il connaît aussi bien le « cinéma primitif » que le cinéma indien, le cinéma européen (il cite même Gérard Courant!) ou asiatique.

Mais très vite, on se demande à qui s'adresse son ouvrage. Pour les cinéphiles ou les spécialistes, il n'apportera rien de bien nouveau et sa forme même empêche tout développement intéressant. Quant aux néophytes qui voudraient se plonger un peu dans l'histoire du cinéma, il est probable qu'ils se sentent un peu perdu par le caractère souvent allusif des informations ou qu'ils butent sur des informations imprécises ou peu claires (l'effet Koulechov, par exemple, est très mal expliqué).

A titre d'exemple, on peut citer de nombreux extraits où ce qui est avancé est curieusement formulé voire faux  : « Dans A practical joke (1898) de G.A. Smith, remake en un seul plan de L'arroseur arrosé (1895) de Louis Lumière...» (j'ignorais que le film des Lumière possédait plus d'un plan!) ou lorsque l'auteur affirme que Les anges déchus de Wong Kar-Wai est la « suite » de Chungking express (ah bon?).

Parfois, on se demande si le côté confus de certaines fiches ne vient pas de la traduction. Un exemple entre cent se trouve dans la double-page consacrée au montage. On peut y lire : « A Hollywood, le montage est repris dans des films tels que Citizen Kane (1941) ou Rocky (1976)... » ou, plus loin « Alfred Hitchcock, Francis Ford Coppola, Brian de Palma et Oliver Stone ont tous une dette à l'égard du montage... ». Je ne sais pas si le terme anglais traduit ici par « montage » a plusieurs sens mais dans les phrases que je viens de citer, cela ne veut strictement rien dire puisque tous les films font appel à la technique du montage (à de rares exceptions près). Et l'on retrouve également un des travers de l'auteur : faire des raccourcis historiques qui n'ont guère de sens et généraliser de manière systématique (la plupart des fiches nous montrent comment les blockbusters actuels ne font que reprendre ou trahir les innovations d'autrefois).

Par ailleurs, les amateurs apprécieront, par exemple, les remarques sur les blockbusters qui « ont contribué à l'infantilisation du cinéma » ou qu' « Osamu Tezuka, créateur d'Astro Boy, ou Hayao Miyazaki, récompensé aux Oscars pour Le voyage de Chihiro (2001), optent pour un style divertissant, inspiré des mangas. » (sic)

 

Cette imprécision dans les termes employés, cette manière de schématiser à l'extrême constituent, à mon avis, les défauts majeurs de l'ouvrage. On pourrait me rétorquer qu'il s'agit d'un livre de vulgarisation, qu'il est très difficile de faire concis et que chaque fiche pourrait donner lieu à un essai complet. Certes, mais il me semble que la forme elle-même est un peu fouillis (on passe d'une fiche sur le cinéma expérimental à une fiche sur le parlant puis sur la bande-originale et la postsynchronisation) et que le travail de « vulgarisation » n'est pas très solide. Dans le genre, on préférera le petit ouvrage intitulé Le cinéma dans la collection Repères pratiques chez Nathan : le panorama est certes très réducteur mais ce système de fiches est beaucoup mieux organisé (avec des approches historiques, thématiques, pratiques et techniques) et les informations sont plus claires et précises.

 

Il y a néanmoins une chose à mettre au crédit du livre de David Parkinson : ce sont les illustrations. Les cent fiches tiennent, à chaque fois, sur une double-page et elles sont assez superbement illustrées, parfois avec des images assez rares (une très belle de photo de Chaplin jeune en compagnie de Mack Sennett, par exemple).


L'ouvrage est donc assez beau à feuilleter mais un peu frustrant lorsqu'il s'agit de se plonger dans son contenu...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Dimanche 14 septembre 2014 7 14 /09 /Sep /2014 19:00

Le soir, Lilith (2014) de Philippe Pratx (Editions L'Harmattan. 2014)

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Le soir, Lilith n'est pas un roman mais un puzzle. Méticuleusement, l'auteur assemble chaque pièce pour découvrir le visage d'une femme, Lilith, star hollywoodienne d'origine hongroise retrouvée morte le 23 novembre 1924. L'intelligence de Philippe Pratx, c'est de ne pas chercher à restituer un portrait figé et « parfait » mais de laisser des pièces manquantes, des zones d'ombre, des fragments qui ne s’emboîtent pas vraiment... Parce que Lilith n'est peut-être, au fond, qu'une image. Un peu femme, un peu sorcière, un peu chimère et la projection fantasmée de tous ceux qui l'ont approchée.

 

L'ouvrage est composé essentiellement de fragments disparates : extraits du journal intime de Lilith, brouillon d'une tentative de biographie du narrateur, coupures de presse, correspondance, extraits des scénarios des films tournés par la comédienne, etc. Seul fil directeur : la rencontre entre le narrateur qui a connu Lilith et qui fut son amant et une femme qui enquête sur la disparition de la star.

Si la quatrième de couverture nous promet une enquête de « roman noir », il est évident que l'intrigue n'intéresse que très peu l'auteur qui préfère se concentrer sur une atmosphère cotonneuse (celle des souvenirs et des sunlights hollywoodiens) et sur le portrait d'une femme qui ne cesse de se dérober. C'est pour cette atmosphère et ces références cinématographiques que ce livre trouve sa place sur ce blog.

 

Si la filmographie de cette Lilith est totalement imaginaire, on apprend qu'elle a tourné avec Michael Curtiz quand il s’appelait encore Mihàly Kertész (film disparu), dans Les cavernes blanches de Tod Browning (film qui, bien entendu, n'existe pas) et qu'elle fut la muse d'un certain Simpson Omarsian avec qui elle tourna de nombreux longs-métrages. Outre cette carrière où l'on croise également les fantômes des « artistes associés » (Pickford, Griffith, Chaplin et Fairbanks) ; l'auteur se plaît à recréer une atmosphère digne de Sunset boulevard de Wilder en replongeant dans une période mythique d'Hollywood. Mais les références sont également plus contemporaines et on songe parfois à Mulholland Drive (l'avenue est d'ailleurs citée) dans la mesure où cette Lilith semble parfois n'être qu'un pur fantasme, la somme des rôles qu'elle a incarnés (y compris celui d'Erzsebeth Bathory).

 

Pour être tout à fait honnête, le livre n'est pas toujours d'un abord facile. Disons qu'il esquive habilement les plaisirs de la narration pour privilégier un récit fragmentaire. Pour faire une comparaison picturale, ce roman ressemble davantage à une toile cubiste qu'à un tableau « narratif » et il s'avère que l'exploration de chaque facette est parfois un peu ardue. Par ailleurs, Philippe Pratx a un style soutenu et rocailleux où se mêlent des réminiscences de la littérature « fin de siècle » (Villiers de l'Isle-Adam), du symbolisme (des références au Paulina 1880 de Pierre Jean Jouve) voire du surréalisme et assimilé (Artaud).

 

Le soir, Lilith séduit davantage « intellectuellement » que de manière sensorielle. On s'intéresse aux thèmes développés (l'image et l'illusion, les multiples visages de la Femme, les rapports du Créateur à sa créature, la psychanalyse et les abîmes que recèlent chaque individu...) mais il manque peut-être une dimension véritablement romanesque qui emporterait totalement l'adhésion.

 

A cette réserve près, ce livre mérite le coup d’œil et témoigne d'une écriture singulière dont on espère avoir des nouvelles bientôt...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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