Critique

Mercredi 16 juillet 2014 3 16 /07 /Juil /2014 12:56

Cutter's way (1981) d'Ivan Passer avec Jeff Bridges, John Heard, Lisa Eichhorn. Version restaurée inédite au cinéma depuis le 25 juin 2014. (Éditions Carlotta Films).

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Ivan Passer fait partie de cette nouvelle vague tchèque à laquelle la répression stalinienne du Printemps de Prague mit un terme en 1968. Moins connu que Forman dont il fut le scénariste (Les amours d'une blonde, Au feu les pompiers), il réalise son premier long-métrage en 1965 (Éclairage intime) puis s'exile aux États-Unis où il tournera la majeure partie de son œuvre.

Cutter's way est sans doute son film le plus célèbre et il ressort actuellement dans une version restaurée.

 

L’œuvre emprunte plusieurs directions. La première, c'est celle du thriller avec le meurtre mystérieux d'une jeune fille et l'enquête que mènent Cutter (John Heard) et Bone (Jeff Bridges) parce qu'ils soupçonnent un magnat de la ville.

Pour la deuxième, Passer emprunte la voie du drame psychologique avec un anti-héros vétéran du Vietnam traumatisé par cette guerre. Le crime irrésolu devient alors la métaphore des morts anonymes en première ligne au combat alors que ceux qui tirent les ficelles agissent toujours en toute impunité, ne sont jamais inquiétés.

Le troisième chemin est plus sentimental : le cinéaste s'intéresse à la figure tragique d'une femme brisée et aux sentiments qu'elle inspire à Bone. En effet, Cutter est revenu de la guerre infirme et alcoolique. Sa femme lui est restée fidèle mais elle doit supporter sa violence, ses sautes d'humeur, ses absences...

 

Tous ces éléments pris un à un ne sont pas inintéressants mais Passer a quand même un peu de mal à lier le tout de manière organique. Le récit a parfois un peu tendance à s'étioler et manque souvent de souffle. Par exemple, le côté « policier » est assez vite éludé. Bone est d'abord suspecté (il était sur les lieux du crime au même moment) mais il est vite relâché et il n'est plus question de la police. Quant au drame, il manque un peu de vigueur pour vraiment toucher.

Cutter's way est très bien interprété et l'on donnera une mention spéciale à John Heard, très convaincant dans le rôle de Cutter et à Lisa Eichhorn qui a pourtant un rôle un peu plus ingrat. Jeff Bridges est aussi très bien dans un rôle de l'ami fidèle un peu gigolo sur les bords. Mais le film manque un peu de style et la mise en scène peine à donner du tonus à l'ensemble.

La fin, que je ne révélerai pas, est très bien et par sa sécheresse, donne une ampleur à une œuvre qui en manque un peu.

 

Malgré ces quelques réserves, je le répète, le film n'est pas inintéressant. Passer ausculte avec une certaine finesse une Amérique en plein traumatisme post-Vietnam. Un sentiment de paranoïa semble avoir envahi toute une nation qui ne croit plus en ceux qui la dirigent et qui ont sacrifié une génération pour une guerre absurde. Le cynisme et l'amertume sont les termes qui caractérisent le mieux tous les personnages du film. Rien ne semble plus avoir de sens et seule un désir de vengeance leur offre une sorte de possibilité de « rédemption .

 

Il aurait fallu une ligne directrice plus forte et plus claire pour vraiment emporter l'adhésion. Reste une vision désabusée de l'Amérique qui mérite quand même le détour...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Dimanche 6 juillet 2014 7 06 /07 /Juil /2014 18:26

Under the skin (2013) de Jonathan Glazer avec Scarlett Johansson

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Tenter de résumer Under the skin ne permettra en aucun cas de se rendre compte de la teneur de ce film inclassable. Nous dirons qu’une femme (Scarlett Johansson) dont nous ne saurons rien, si ce n’est qu’elle possède toutes les caractéristiques d’une extra-terrestre, arpente les rues d’Edimbourg à bord de sa camionnette, attire à elle les hommes seuls pour les faire disparaître.

S’il fallait trouver absolument une filiation à Under the skin, c’est du côté de ces OVNI qui traversent et illuminent parfois le ciel du septième art qu’il faudrait chercher. On songe évidemment à David Lynch (en particulier celui d’Eraserhead) pour les ambiances sonores, au Clean Shaven de Lodge Kerrigan (pour cette héroïne qui semble dépourvue du moindre affect) ou encore au magnifique Sombre de Philippe Grandrieux (avec un finale mystérieux dans une forêt immémoriale). Le début fait également songer au 2001, l’odyssée de l’espace de Kubrick avec ces plans abstraits, ces halos lumineux et ces formes en mouvement qui évoquent un vaisseau spatial. Et la naissance d’un œil (filmé en insert), véritable clé d’un film qui travaille constamment la question du regard et du point de vue.

Comme chez Kubrick, cette ouverture laisse le champ libre à toutes les interprétations possibles. Qui est cette femme ? Que représente-t-elle ? Est-ce une réflexion sur la nature humaine ? Le désir ? Les pulsions ?


La première chose qui vient à l’esprit est qu’il sera question de cinéma puisque le film débute véritablement par un long plan noir soudainement troué par un faisceau lumineux. Cette lumière blanche qui grossit évoque celle d’un projecteur dans une salle obscure. On pourrait penser qu’il s’agit d’une interprétation un peu tirée par les cheveux si à cette séquence quasi abstraite du début ne répondait pas ce beau moment où Scarlett Johansson contemple son corps nu devant une glace. Cette mystérieuse femme n’est pas un individu mais une pure « image », une surface lisse dont on peut se demander ce qu’elle dissimule.


Un des grands mérites du film de Jonathan Glazer (c’est son troisième et le premier que je vois) est de ne pas jouer la carte du « grand film abstrait » solennel et monumental. Ce qui séduit immédiatement dans Under the skin, c’est le contraste entre une certaine « familiarité » de l’univers décrit (le quotidien des habitants d’Edimbourg, la nature écossaise…) et les scènes « abstraites » qui viennent trouer le récit. D’une certaine manière, lorsque cette femme observe les habitants de la ville vaquer à leurs habitudes et qu’elle perçoit à travers toutes ses trajectoires un certain sentiment d’absurdité, la solitude qui pèse sur les épaules de ces hommes ;  on songe à Bird People de Pascale Ferran. Et puisque nous sommes dans le domaine des références, on songe également à Adieu au langage pour ses plans de forêt et ce sentiment d’un basculement de l’humanité du côté du « non humain », d’une technologie parfaite qui reproduit la nature à l’identique mais la vide de toute substance.

Comme son titre l’indique, Under the skin est un film de « peau ». Qu’y-a-t-il sous l’écorce parfaite de cette extra-terrestre (excellente idée d’avoir pris pour le rôle une star internationale. Scarlett Johansson est méconnaissable et elle est absolument magnifique) ? Pure apparence, elle excite toutes les convoitises et rend fou les hommes qu’elle attire. Le film bascule lorsqu’elle rencontre un homme dont l’apparence est monstrueuse mais qui n’a pas un comportement de prédateur. Le film pourrait jouer de manière un peu grossière sur le thème de « la belle et la bête » en renversant la donne : la monstruosité se dissimule chez la créature la plus parfaite en apparence tandis que la beauté peut se nicher derrière la laideur physique.


Mais il est plus subtil que ça, travaillant autour de ces variations (de la même manière, la naissance supposée de sentiments chez la femme se traduit par sa perte) sans proposer de réponses toutes faites. Et tout ce qui relève de la pulsion, du désir, des instincts est traité dans des séquences abstraites étonnantes, comme cette espèce de lieu mental, pièce sombre où les hommes s’enfoncent dans une sorte d’eau noire tandis que Scarlett continue de marcher à la surface. Plastiquement stupéfiantes, ces séquences rappellent des visions oniriques que chaque spectateur a pu connaitre. De la même manière, une scène montre les deux victimes de la belle coincées dans cette substance indéfinissable (les « eaux glacées du calcul égoïste » chères à Lautréamont ?), vision cauchemardesque assez fascinante.


Under the skin oscille entre ces deux propositions : des visions plastiques assez hallucinantes et un réalisme plus quotidien qui permet d’ancrer le film dans la réalité d’aujourd’hui. Si on devait émettre une petite réserve, nous dirions que contrairement aux films les plus « tordus » de Lynch, il n’y a pas vraiment de progression dans le récit qui est parfois, un peu répétitif.


Mais l’étrangeté absolue de l’œuvre, ses visions pénétrantes, son opacité fascinante font du film de Jonathan Glazer une belle réussite qui donne envie de découvrir les deux films précédents du cinéaste et d’attendre avec impatience la suite de sa carrière.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 9 juin 2014 1 09 /06 /Juin /2014 14:16

Bird people (2014) de Pascale Ferran avec Anaïs Desmoutiers, Josh Charles, Roschdy Zem, Hippolyte Girardot

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Bird people débute par une séquence assez extraordinaire où Pascale Ferran nous convie tout simplement à un banal trajet en RER de Paris direction Roissy Charles-de-Gaulle. Mais il faut tout son talent pour donner du sens à ces plans de foule, à ces flux aussi réguliers que désordonnés. La cinéaste joue beaucoup sur le son, saisissant au vol un brouhaha d'où se dégage parfois des conversations au téléphone, entre amis ou des sons « off » (la passagère qui écoute La javanaise). Par sa manière très particulière de mixer ces ambiances sonores, Pascale Ferran nous plonge immédiatement dans un rythme très contemporain où les solitudes individuelles se côtoient sans se voir, où l'autre n'existe plus que comme « fond sonore » (avec toujours ces être nuisibles braillant dans leurs portables). Mais déjà, dans les premiers plans, elle suggère qu'un petit caillou peut gripper ces rouages. Dans les flux de passagers du RER, elle attire l’œil sur des individus ralentissant le ballet, interrompant leur marche pour regarder un panneau ou marquant une pause.

Tout l'enjeu de Bird people tient dans ces quelques plans : sortir de la logique du flux, faire un pas de côté et ne plus être asservi à la dictature de la vitesse et de la compétition à tout crin.

Le titre du film aidant, on songe évidemment au beau poème de Jean Richepin jadis mis en musique par Georges Brassens Les oiseaux de passage :

 

Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie
Toujours pour ces gens-là cela n'est point hideux
Ce canard n'a qu'un bec, et n'eut jamais envie
Ou de n'en plus avoir ou bien d'en avoir deux
.


Mais à l'époque, il s'agissait pour le poète d'opposer au conformisme gluant des bourgeois pépères la liberté des artistes, des bohémiens... Les temps ont changé et les oppositions de classe sont désormais (du moins, en apparence) moins marquées. Pascale Ferran va choisir de s'intéresser à la destinée de deux individus que tout oppose mais qui décident, un beau jour, de faire ce pas de côté.

 

Le premier est Gary, un homme d'affaires américain en transit en France avant de décoller vers Dubaï. Sans véritables raisons (même si la vue d'un accident de la route lui fait prendre conscience de la relativité de toute chose), il est pris d'angoisses nocturnes et décide de ne pas prendre son avion, de tout abandonner : travail, famille, patrie... Pascale Ferran filme avec beaucoup de sensibilité ce soudain renoncement. Le décor d'aéroport et de chambre d'hôtel est parfait pour exprimer ce malaise existentiel qui soudain envahi Gary. On songe à quelques films qui ont su exprimer la même chose dans les mêmes lieux, que ce soit Jarmusch dans Mystery train ou encore Sofia Coppola (surtout dans Lost in translation et, éventuellement, dans le plus bancal Somewhere). Dans ces lieux de transit que sont les hôtels naît toujours une sensation un peu cotonneuse, un décalage où l'angoisse s'accompagne également d'un paradoxal sentiment de liberté. Pascale Ferran filme merveilleusement ces lieux, procédant par micro-ellipses qui font de Bird People un film à la fois « moderne » mais sans ostentation. La cinéaste a une manière bien à elle de raccorder les plans sur les mains mais ces coupes franches, où se logent les ellipses, ne sont jamais voyantes ou soulignées. Il ne s'agit pas de refaire du Bresson mais d'éviter cependant l'esthétique plate et anonyme du téléfilm. Cette manière d'agencer les plans lui permet de donner ce sentiment de flottement qui habite le personnage : il ne s'agit pas de le cerner psychologiquement ou « sociologiquement » (le businessman qui réalise soudain l'inanité de son existence) mais de faire sourdre un malaise existentiel dans les interstices des images. Encore une fois, la cinéaste procède avec beaucoup de délicatesse, sans avoir recours aux « tics » du cinéma d'auteur contemporain. Elle soigne à la fois son image (ces plans mordorés dans la chambre d'hôtel et cette lumière qui sculpte les lieux en dégradés) et le son. A ce titre, la scène de l'accident est superbement mise en scène, avec ce léger ralenti et cette nappe sonore qui correspond parfaitement à une perception mentale du personnage. Sans jouer sur les dissonances que l'on pouvait attendre, Ferran parvient à cerner son personnage en laissant planer des zones d'ombre et lui conservant une certaine opacité.

On peut d'ailleurs un peu regretter la trop longue scène d'explications entre Gary et sa femme (via Skype) car, pour le coup, la cinéaste souligne un peu ce qu'elle suggérait jusqu'alors. On retombe un peu dans le thème de l'incommunicabilité cher à Antonioni et un existentialisme un peu lourd. Même la mise en scène devient un peu plus convenue à ce moment (longs plans fixes « signifiants »).

 

Mais arrive ensuite la deuxième partie du film qui s'intéresse de façon plus précise à la journée d'Audrey (Anaïs Desmoutiers) qui travaille comme femme de chambre au Hilton. Cette fois, on songe au film de Benoît Jacquot La fille seule mais Pascale Ferran évite, là encore, le discours de type sociologique (le monde du travail) pour bifurquer sur les chemins du conte. La construction du film, aléatoire et pleine de ramifications, est, pour moi, l'hypothèse Resnais de Bird people (on sait que la cinéaste adore Mon oncle d'Amérique et les réminiscences de ce film sont nombreuses).

Sans vouloir trop en révéler, disons que le « pas de côté » effectué par Audrey sera davantage un « envol » qui lui permettra d'appréhender le monde d'une manière un peu différente. Là encore, il y a de superbes moment dans cette partie, comme cette envolée au-dessus de Roissy sur le Space Oddity de David Bowie. Avouons-le, il y a aussi quelques longueurs, comme si Ferran voulait à tout prix montrer qu'on peut filmer sans être prisonnière d'un scénario et se contenter de la pure sensation. Pourquoi pas mais il manque alors un petit quelque chose pour que ça prenne totalement (la scène avec le dessinateur japonais est un peu ratée, par exemple).

Cette partie permet néanmoins à Pascale Ferran de faire, en tant que cinéaste, son propre pas de côté. Par rapport à nos existences, elle propose moins un regard « sociologique » qu'une envolée poétique. Manière de saisir à la fois nos solitudes modernes tout en gardant une certaine croyance dans les vertus du conte. A ce titre, les dernières scènes sont assez magiques, quand se dessine enfin un franc sourire sur le visage d'Anaïs Desmoutiers, petite princesse aux pieds nus.

Ces mains saisies en insert qui marquaient jusqu'alors une certaine idée de la déréliction du monde deviennent le signe d'un espoir possible.

C'est peu dire qu'on a envie d'y croire...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Vendredi 30 mai 2014 5 30 /05 /Mai /2014 19:27

Adieu au langage (2014) de Jean-Luc Godard avec Zoé Bruneau

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Il y a 20 ans, Jean-Luc Godard définissait son très beau Les enfants jouent à la Russie comme un « essai d'investigation cinématographique ». Dans Adieu au langage, il est encore question de ce sous-titre de L'archipel du goulag qui obsède Godard : « essai d'investigation littéraire ».

Cette précision peut paraître anecdotique mais elle définit pourtant parfaitement la dernière partie de l’œuvre de Godard. Même si elle irrite ses détracteurs (qui, depuis 60 ans, répètent à n'en plus finir la même litanie de qualificatifs : « abscons », « hermétique », « intellectuel », « incompréhensible »...), elle a le mérite de montrer que le cinéaste est d'abord un « chercheur » et que son cinéma n'est en aucun cas « conceptuel ».

Une des clés pour comprendre l’œuvre de Jean-Luc Godard se trouve dans le film sournois d'Alain Fleischer Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard. Dans ce documentaire, on voit le cinéaste rencontrer des étudiants du Fresnoy et jeter un regard critique sur leurs installations et leurs œuvres vidéo. Il reproche globalement à ces jeunes gens de privilégier une ingéniosité technique qui ne fait finalement « qu’illustrer » une idée. L'image vient en plus et ne fait que démontrer une idée préexistante. Alors que pour Godard, l'important est de montrer, la caméra est une machine qui doit permettre de « voir ce qu’on ne peut pas voir », d'interroger le Réel.

 

Adieu au langage propose un nouveau pas en avant dans sa réflexion puisque Godard se confronte à la 3D (pour ma part, je n'ai pu le voir qu'en 2D) et interroge cette nouveauté technologique comme il l'a toujours fait (rappelons qu'il fut l'un des premiers à utiliser la vidéo dans les années 70). Qu'en est-il du cinéma à l'heure de la 3D ? Cet « adieu au langage » n'est-il pas le chant funèbre d'un cinéaste hanté depuis des années par la « mort du cinéma ».

L'une des grandes idées du cinéaste est de rendre la prouesse technique totalement domestique. La 3D servira ici à filmer les bords du lac Léman, un champ de coquelicots, les arbres, un chien, une jolie jeune femme le plus souvent nue... Mais le progrès technique est aussi filmé comme une menace : une voix-off rappelle que 1933 est l'année où Hitler accède au pouvoir mais également la date de l'invention de la télévision. Godard, par son art de la coupe cinglante, montre le passage du livre au téléphone portable et cite Ellul pour souligner les dangers de cette profusion technologique : réduction du Réel à Google, aux petits écrans des smartphones, à cette 3D qui, finalement, ne montre plus rien...

Mais encore une fois, Adieu au langage n'a rien d'une lourde démonstration qui illustrerait la thèse des dangers de la technologie. Godard se contente de montrer par son art inouï du montage, en fracassant les images les unes contre les autres pour tenter de produire du sens. On aura beau dire que les images sont laides (elles le sont parfois), pauvres ou que le son est saturé et inaudible ; l'art de Godard réside dans sa capacité à faire naître de la pensée, du sens, de l'émotion en associant deux images.

Voir la comédienne Zoé Bruneau derrière un grillage devant le lac pourrait nous laisser supposer que Godard veut la filmer « prisonnière » de sa condition. Mais l'image ne servirait à rien dans ce cas là : elle serait une simple illustration. En revanche, en montrant d'abord de jeunes enfants jouant aux dés (comme ils jouaient autrefois à la Russie ? Parce qu'un coup de dés n'abolira jamais le hasard?) puis ce plan magnifique de la jeune femme derrière son grillage avec une main d'homme qui s'approche ; le cinéaste fait vibrer une émotion comme on en ressent très peu au cinéma.

Après, tout ne fonctionne pas tout le temps mais Godard a le mérite de chercher, d'expérimenter, de proposer. Si les plans d'arbres et des bords du Lac Léman me bouleversent car j'y retrouve les éclats du splendide Nouvelle vague, je dois avouer que je suis moins sensible aux parties relatives au chien du cinéaste. Comme Marker et Sternberg, je dois confesser que je préfère les chats à la gente canine et que la toutoulâtrie de JLG me laisse un peu indifférent.

 

Mais là n'est pas le vrai sujet du film. Godard évoque à un moment ce qu'il appelle la « métaphore ». Cette métaphore, elle naît de l'association d'images disparates. Encore une fois, il s'agit de rapprocher les contraires, le zéro et l'infini, le trivial (le côté scatologique du film qui, comme dans Maps to the stars, permet de montrer que les besoins primitifs des êtres vivants sont peut-être le dernier signe de leur liberté et de leur existence) et l'aseptisé (la technologie)... D'une certaine manière, Adieu au langage est le 2001 de Godard : un voyage au cœur des nouvelles technologies qui finissent par annihiler l'humanité avant qu'une possible renaissance advienne. C'était déjà le thème de Nouvelle vague et c'est ce qu'expriment ces cris de bébés que l'on entend à la fin du film.

De cette impasse de la technique que Godard juge comme un appauvrissement du langage (cinématographique mais pas seulement) jusqu'à cette « renaissance », il filme une odyssée de l'espèce où l'on retrouvera les questions de la nature, du couple (avec des réminiscences de Prénom Carmen et de Je vous salue Marie – une citation de Dolto commune aux deux films) et du devenir de l'humanité.

Funèbre, le poème de Godard l'est mais il est aussi plein d'espérance. Comme si le cinéaste se plaisait à jouer les Cassandre pour extirper du monde ce qu'il peut rester de beauté (comment ne pas songer à ses sublimes Histoire(s) du cinéma où Godard faisait du 7ème art un véritable tombeau tout en livrant le plus bel hommage imaginable?)

Ça a déjà été dit mais Godard filme avec la frustration de l'écrivain ou du peintre qu'il n'est pas. Inutile de s'appesantir sur le goût de la citation du cinéaste qui s'exprime une fois de plus ici. En revanche, après avoir filmé la peinture « classique » (dans Passion ou le magnifique court-métrage Une bonne à tout faire), Godard utilise désormais la « laideur » de l'image numérique pour se rapprocher d'une certaine abstraction picturale, notamment Nicolas de Staël cité dans le film.

 

Encore une fois, le style du cinéaste peut déconcerter, agacer mais s'il filme en fracassant les images et les sons, c'est parce que le monde est devenu chaotique. Dans cette pseudo profondeur qu'apporte la 3D, Godard veut faire « entrer le plat dans la profondeur » et poser des questions, interroger le monde et le réel plutôt que d'illustrer des thèses (passage très fort où il est rappelé que dans les camps de concentration, il n'y avait pas de place pour un « pourquoi ? »).

Si le langage disparaît, il reste encore les éclats d'une beauté que Godard a capté mieux que quiconque : le corps d'une femme nue, la nature, l'eau, des mains qui se cherchent, le regard d'un chien, la musique (superbe séquence montée sur du Beethoven), la peinture, la littérature.

Et, malgré tout, le cinéma...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Dimanche 25 mai 2014 7 25 /05 /Mai /2014 18:11

Maps to the stars (2014) de David Cronenberg avec Julianne Moore, Mia Wasikowska, John Cusack, Robert Pattinson

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Maps to the stars pourrait être une nouvelle version de The brood (Chromosome 3) tant Cronenberg renoue avec ce qui a toujours nourri son cinéma : les liens du sang, la progéniture monstrueuse née de parents abominables... Sauf qu'en 2014, le cinéaste n'a plus besoin de filmer des excroissances anatomiques ou des êtres mutants se repaissant de sang : c'est le monde dans son ensemble qui est devenu monstrueux et unifié dans cette monstruosité. Certains ont reproché à Cronenberg de fustiger Hollywood de manière caricaturale et de ne pas aller plus loin qu'une petite satire convenue. Or c'est absolument faux : ce qui peut gêner dans Maps to the stars, c'est que le cinéaste prend bien soin de ne jamais adopter un point de vue surplombant sur ce qu'il montre. Pour se moquer du caractère factice d'Hollywood, il faudrait qu'il existe un univers « réel » à opposer à cet artifice généralisé. Or ce « monde » n'existe plus et ce n'est finalement pas la dimension satirique qui passionne dans ce film (même si on ne peut pas totalement l'éluder) mais la manière dont le leurre est devenu la « vérité » même de notre époque (pardon pour l'oxymore).

Un exemple parmi tant d'autres ? A la puissance du fric devenu fou et ayant remplacé toute autre valeur, le spectateur serait tenter de chercher un personnage probe, issu du peuple et opprimé. Or le chauffeur du film a le visage angélique de Robert Pattinson qui rêve de cinéma et qui tourne dans de stupides séries de science-fiction ! Quant à Agatha (Mia Wasikowska), elle a beau être engagée comme simple assistante de la comédienne Havana (Julianne Moore), elle est très « amie » avec Carrie Fisher avec qui elle échange beaucoup sur Twitter ! L'univers dans lequel évoluent les personnages est un univers sans frontières.

 

Du coup, cette unification d'un monde illusoire où toute critique devient systématiquement le spectacle de la critique rappelle furieusement Le loup de Wall Street de Scorsese. Il est d'ailleurs assez amusant de mettre en parallèle l'évolution de l’œuvre de Cronenberg avec celle de cinéastes peu ou prou de sa génération, que ce soit Scorsese ou De Palma.

Ces trois artistes visionnaires ont souvent anticipé le monde à venir en partant d'un monde « ancien » : avènement de la « nouvelle chair » chez Cronenberg (de Videodrome à eXistenZ en passant par le sublime Crash) ; prolifération des images et du « leurre » chez De Palma, chute d'un monde ancien fondé sur des valeurs (aussi critiquables soient-elles) et avènement d'un « Disneyland pré-fasciste » comme dirait Jérôme Leroy (Cf. Casino).

Puis les choses se sont emballées et notre monde a non seulement rejoint les « prévisions » de ces cinéastes mais les a aussi dépassées. Plongés dans ce grand bain qu'ils avaient annoncé, ces auteurs tentent aujourd'hui de reprendre le pouls de leur époque en montrant qu'il n'y a désormais plus de place pour un point de vue « critique » et extérieur. Chez De Palma, l'image peut a peine être critiquée comme une illusion puisque c'est l'univers dans son ensemble qui est devenu images et leurres (Redacted, Passion). Chez Scorsese, le parcours initiatique de son trader est désormais dénué de ces notions qui constituaient le cœur de son œuvre : rédemption, sentiment de culpabilité... Son « loup de Wall Street » n'est qu'un symptôme d'un monde devenu fou et non un « personnage » (il n'existe d'ailleurs que par la crédulité de ceux qui l'ont fait maître : Cf. l'extraordinaire dernier plan du film).

Chez Cronenberg, le processus est à peu près semblable : la monstruosité est partout et que ce soit dans l'excellent Cosmopolis ou ici, rien n'existe en dehors de cet univers glacé où règne le fric à foison, la drogue, l'absence de tout scrupules moraux...

Les seuls soubresauts qui peuvent rappeler un monde « ancien », ce sont les révoltés de Cosmopolis qui attaquent la limousine ou cette fameuse scène où Havana dialogue longuement avec son assistante assise sur le trône tandis que la bande-son ne laisse rien ignorer des pets qu'elle laisse échapper. Je n'ai pas encore vu Adieu au langage mais il semblerait que la dimension « scatologique » y occupe également une place importante. Tout se passe comme si à l'heure de la plus haute technicité, la seule part de l'individu résistant encore à cet univers aseptisé serait ce retour des besoins primaires comme un dernier écho à notre sauvagerie.

 

Comme Le loup de Wall Street mais d'une manière totalement différente, Maps to the stars est construit sur une logique de flux. Les séquences « oniriques » (totalement fascinantes) du film s'inscrivent parfaitement dans un même continuum d'images qui, parfois, prolonge les actions commencées « en rêve ». Du coup, ces échappées vers un inconscient troublé renforcent ce sentiment que l'univers décrit, y compris dans ce qu'il a de plus refoulé et de plus monstrueux, est un même grand Tout factice. D'un côté, des adultes totalement névrosés et capables de se réjouir de la mort d'un enfant si cela permet de décrocher un rôle (scène que Julianne Moore, absolument époustouflante tout au long du métrage, joue avec une folie glaçante) ; de l'autre, des « enfants rois » qui se droguent, qui ont totalement perdu le sens de la mesure ; enivrés qu'ils sont par l'argent et le pouvoir qu'il confère (lors de scènes de discussions, on croit revoir The Bling Ring dépouillé de l'aspect chic et toc du film de Coppola).

 

Maps to the stars est donc un véritable film d'horreur. L'horreur d'une époque où les crimes des enfants sont inextricablement liés à la monstruosité des parents, à des rapports incestueux qui ne peuvent que finir dans le sang. Le portrait d'un monde terrifiant où tout n'est qu'illusion mais où rien ne peut désormais exister hors de cette illusion. C'est aussi une farce qui n'hésite pas à appuyer là où ça fait mal (Ah, l'espèce de gourou incarné par un excellent John Cusack !) sans pour autant prendre la posture du satiriste moralisateur.


Après le très abstrait Cosmopolis, Cronenberg signe un nouveau film percutant sur un monde en décomposition : le nôtre.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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