Critique

Samedi 14 novembre 2009

Intérieur d’un couvent (1977) de Walerian Borowczyk avec Ligia Branice, Marina Pierro

 

Je ne connais que peu de ses films mais Walerian Borwczyk est un cinéaste qui m’intéresse toujours. Inégal, sans doute (l’inspiration s’est, semble-t-il, un brin émoussée avec les années), mais qui ne laisse jamais indifférent même lorsqu’il se plante.

Pour ma part, je conserve une véritable tendresse pour les Contes immoraux, l’œuvre majeure qui l’a fait connaître et pour La bête, l’un des films érotiques les plus réussis qu’il m’ait été donné de voir (avec quelques œuvres de Franco, Rollin, Meyer et Brass). En revanche, j’ai le souvenir de m’être ennuyé en découvrant La marge avec Sylvia Kristel.

Sans parvenir à égaler les deux premières œuvres citées, Intérieur d’un couvent est un film que l’on peut légitimement classer parmi les réussites de Boro.

Comme souvent, le cinéaste part d’un matériau littéraire puisqu’il s’agit ici d’une adaptation d’un épisode des Promenades dans Rome de Stendhal. Le film est une chronique des mœurs libres d’un groupe de nonnes cloîtrées dans un couvent.

L’ambiance n’est pas tout à fait la même que dans les Dialogues de carmélites puisque les sœurs se révèlent plutôt dévergondées et que les objets du culte sont parfois détournés à des fins que seule ma proverbiale pudeur m’empêche de vous dévoiler. Sachez seulement que les amateurs de la vie des Saints seront moins comblés que les mateurs friands des mystères d’un autre genre de seins !

Le film séduit par un mélange de je-m’en-foutisme et de raffinement : à la beauté de certains plans où Boro laisse s’exprimer son goût pour le corps féminin et les visions à la lisière du surréalisme (la scène où la sœur se perce les mains avec la couronne d’épines du Christ) s’opposent quelques scènes bâclées, où la caméra est tenue à la main sans qu’on sache pourquoi.

A travers un scénario qui rappelle un peu celui des Diables de Ken Russell, Borowczyk poursuit une œuvre entièrement vouée dans un premier temps à faire reculer les limites des tabous et de la censure. La bête allait assez loin en présentant les amours contre-nature d’une belle jeune femme et d’une créature aussi monstrueuse que mythique. Après la zoophilie, le cinéaste s’attaquait ici à l’univers particulier des couvents qui a tant fait fantasmer les cinéastes de séries Z. Il ne s’agit pourtant pas d’une œuvre anticléricale mais davantage d’une charge contre toutes les oppressions. L’univers clos du couvent régi de main de fer par une abbesse acariâtre vaut pour tous les systèmes cloisonnés qui tentent de refouler les élans sexuels. En bon disciple de Reich, Boro montre comment le refoulement des désirs, des appétits sexuels conduit à la folie et à des instincts de mort.

C’est moins la religion (même si l’on perçoit ça et là une ironie mordante contre certains membres du clergé) qui est la cible d’Intérieur d’un couvent que cette volonté absurde de mettre la sexualité sous des fers, quels qu’ils soient (aujourd’hui, c’est le joug de l’économie et de la marchandisation des corps qui enchaînent le plus sûrement les désirs). A ce carcan étouffant, le cinéaste oppose une exaltation hédoniste du corps et du plaisir qui se traduit par des plans parfois très crus mais également une impression globale qui n’est pas réellement à « l’érotisme » tant les scènes sont relativement courtes et saisissent à la volée quelques détails charmants d’anatomies féminines fort croquignolettes (Boro a toujours su bien choisir ses actrices et on retrouve ici avec bonheur la très belle Marina Pierro qui tournera essentiellement pour son mentor même si elle ira s’égarer dans un mauvais Rollin La morte-vivante) en nous épargnant les traditionnelles scènes d’accouplements simulés qui sont le lot de ce cinéma et qui ne parviennent généralement qu’à nous assoupir.

Que la sexualité soit omniprésente sans être « programmée » pour apparaître toutes les dix minutes donnent un résultat assez étrange, à la fois très dynamique (le montage est plutôt astucieux) et éclaté (on ne s’attache pas spécialement à une nonne en particulier).

De ce panorama pointilliste des mœurs dissolues d’un couvent italien, il nous reste en mémoire la sensation d’un grand vent de liberté parvenant à faire tomber les murs de l’hypocrisie et de l’oppression.

Et l’envie de découvrir d’autres œuvres de Borowczyk, notamment les héroïnes du mal

 

 

Par Dr Orlof
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Jeudi 12 novembre 2009

Philippe Garrel à Digne (premier voyage) (1975) de Gérard Courant

 

Le nom de Gérard Courant risque de revenir régulièrement dans ces pages puisque suite à une note précédente, l’auteur a eu la gentillesse de me faire parvenir dix DVD de ses films (qu’il en soit encore une fois chaleureusement remercié). Je sais parfaitement que ces notes pourront vous sembler parfaitement étrangères dans la mesure où les films de Courant sont (quasiment) invisibles mais si elles parviennent à piquer votre curiosité, à vous donner envie d’aller visiter le site du cinéaste ou encore de kidnapper les patrons des chaînes de télévision afin qu’ils programment en prime time les Cinématon en lieu et place des horreurs de la télé-réalité ou des séries débilitantes ; elles auront atteint leur but !

L’obsession de Gérard Courant, c’est la trace. Filmer pour conserver des vestiges du présent, des traces du Réel à un moment donné. Il y a chez lui un côté « archiviste » que je trouve absolument fascinant. Et quand il n’a pas de pellicule et de caméra, il se contente d’un enregistrement sonore comme dans ce film qui est une captation sonore de deux rencontres du public de Digne en 1975 avec Philippe Garrel à l’issue d’une mini rétrospective que lui avait consacrée un festival intitulé Pour un autre cinéma.    

Si le spectateur est un peu frustré, au départ, de découvrir des images de feux d’artifices décomposées par le ralenti en lieu et place des visages des acteurs de ce débat ; il s’habitue peu à peu à cette parole qui semble venir de la nuit des temps et réalise à quel point ce document est devenu précieux près de 35 ans après son avènement (alors imaginez dans cent ans !). Impression corroborée par le fait que Courant interrompt régulièrement le flux de ses images « abstraites » pour insérer des photos et photogrammes (des films de Garrel mais également de ceux de Godard, régulièrement cité au cours du débat) ou encore des extraits des films de Garrel (les sublimes travellings de La cicatrices intérieure ou du Révélateur, le visage bouleversant de Jean Seberg émergeant du noir et blanc primitif des Hautes solitudes, un des films que je souhaite le plus voir au monde).

Si le dispositif du film peut sembler minimal, il parvient à capter deux choses qui me paraissent essentielles.

D’une part, pour le dire simplement, l’air du temps. Dans la salle, on entend régulièrement un spectateur militant reprocher à Garrel de ne pas faire un cinéma « révolutionnaire ». Courant saisit mine de rien un moment particulier de la société française (qui va, disons de 1968 à la fin des années 70 : la voix de son maître de Philibert et Mordillat pouvant constituer une belle balise finale dans la mesure où les patrons assimilent la parole libérée de Mai 68 pour la noyer dans le grand bain tiède du capitalisme libéral) où la parole s’est déliée et cherche d’autres voies, y compris dans le domaine du cinéma. Ce dogmatisme peut faire sourire aujourd’hui (Garrel répond d’ailleurs très bien à ce type envahissant en lui disant « oui mais vous, vous êtes marxiste-léniniste, moi je suis anarcho empiriste ») mais il témoigne d’une époque où la politique semblait encore pouvoir se faire dans la rue et les salles de cinéma. Aux trips sous LSD de Garrel, certains spectateurs opposent le cinéma politique de Godard sans pour autant avancer de façon convaincante ce qui pourrait être un véritable cinéma « révolutionnaire ». Mais au moins, on a le sentiment d’entendre un vrai débat cinéphile.

D’autre part, Courant capte également une certaine vérité de Garrel artiste. Le témoignage de ce « mystique de l’Art » est passionnant de bout en bout. Parce que Garrel se livre de manière parfois assez crue (le moment où il raconte son internement dans un asile psychiatrique, les électrochocs et comment le cinéma lui a donné envie de sortir de cet enfer ; expérience qu’il a partagée d’ailleurs avec Pierre Clémenti) et qu’il définit très bien les caractéristiques de son cinéma : l’Art pour l’Art, mettre ses tripes sur l’écran, tenter de saisir une vérité individuelle à un moment précis.

Lorsque Garrel évoque sa fascination pour les frères Lumière, on réalise alors ce qui a pu séduire Courant (outre leur admiration commune pour Warhol) chez ce cinéaste. D’une manière sans doute radicalement opposée, Courant et Garrel peuvent apparaître comme des cousins pratiquant le cinéma comme on tient un journal intime, avec tout ce que cela peut supposer d’imperfections (les claps que Garrel n’a pas enlevés dans Elle a passé tant d’heures sous les sunlights, un autre film que je rêve de voir depuis très longtemps), d’esquisses et de ratures mais aussi d’émotions uniques…

Par Dr Orlof
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Mardi 10 novembre 2009

Le ruban blanc (2009) de Michael Haneke avec Christian Friedel

 

J’y suis enfin allé ! Et la découverte du Ruban blanc, palme d’or à Cannes et dernier opus du toujours sémillant Michael Haneke, va me donner l’occasion de faire une petite parenthèse sur la manipulation au cinéma. 

A priori, il semble difficile de reprocher à un film d’être « manipulateur » (ce que je ne vais pourtant pas manquer de faire) alors que la manipulation est une partie intégrante du cinéma. Paradoxalement, ce sont des cinéastes pourtant hantés par la « réalité », par l’écriture à la première personne qui m’en ont fait prendre conscience. Il suffit de voir n’importe quel film de Joseph Morder pour réaliser que la « manipulation » est au cœur de son journal intime. De la même manière, Cavalier confiait tout récemment que son film Irène était un film de « spectacle », avec un début, un milieu et une fin, même lorsqu’on a le sentiment qu’il arrache douloureusement les pages d’un journal intime.

Cette manipulation ne me gêne pas et, au contraire, je la trouve exaltante dans la mesure où elle maintient toujours l’esprit du spectateur en éveil : où est le vrai, où est le faux ? Qu’est-ce qui est Réel, qu’est-ce qui est fictif ? Etc. Pour prendre des exemples plus classiques, c’est le même genre de manipulation que l’on retrouve dans les œuvres d’Hitchcock ou de De Palma. Tromper le spectateur, oui ; mais tout en lui laissant une place dans la mise en scène qui lui permette de douter, de vérifier qu’on se joue de lui.

A l’inverse, il y a les films qui manipulent en assignant aux spectateurs une place définitive et qui les somment d’adhérer à un propos, sans leur offrir la moindre distance. Ce type de manipulation peut se décliner sous des formes très variées : chantage à l’émotion (je ne reviens pas sur les derniers Eastwood qui me semblent relever de cette catégorie), titillement des bonnes consciences (la fiction « de gauche » à la Boisset/Tavernier) etc.

Ce qui m’intéresse, c’est davantage ce nouveau type de manipulation à base de plans-séquences très travaillés qui semble devenir aujourd’hui le nouvel académisme d’un certain cinéma « d’auteur ». En l’espace de quelques mois, j’ai pu découvrir trois films soutenus quasiment unanimement par la critique « officielle » et que je trouve non pas dénués de talent mais assez détestables quant aux moyens qu’ils emploient.

Ces films sont Hunger (Steve McQueen), 4 mois, 3 semaines, 2 jours (C.Mungiu, déjà une palme d’or !) et ce Ruban blanc.

Pour moi, ces films pervertissent totalement l’idée « moderne » du plan-séquence. Sans entrer dans de longues considérations sémiologiques ou historiques ; il me semble que les cinéastes « modernes » sont revenus au plan-séquence avec cette idée que c’est dans la durée que peut advenir quelque chose et que c’est par cette durée que le Réel, le hasard et l’inconscient peuvent éventuellement pénétrer le corps du film. Or chez Haneke et ses confrères, les plans-séquences sont totalement verrouillés et asphyxie le Réel. Rien ne respire dans ce Ruban blanc où le dispositif formel interdit toute vie. Le spectateur est sommé d’admirer le travail sur le cadre (très beau, nous sommes d’accord) et l’image (tout le monde s’esbaudit devant un noir et blanc que je trouve pour ma part assez décoratif et très lisse. Il me semble que ce noir et blanc n’a rien à voir avec celui, magnifique et grainé, qu’utilisait Garrel dans Les amants réguliers ou La frontière de l’aube).

On me dira que cette forme est parfaitement adaptée au « fond » du film puisque qu’Haneke dresse un tableau de la société autrichienne à la veille de la première guerre mondiale en insistant beaucoup sur le caractère rigoriste de l’éducation (on songe alors à ce que Thomas Bernhardt a fait avec une telle matière). Sauf que le cinéaste est toujours dans la lourdeur et la démonstration, insistant bien dès le départ sur le caractère « prémonitoire » de son panorama et sur la persistance du Mal.

Si Mungiu et McQueen étaient, à mon sens, dans une espèce de naturalisme « tautologique » (l’image ne dit rien de plus que l’horreur qu’elle montre : le corps supplicié de Bobby Sands, le fœtus expulsé sur la moquette…) ; Haneke joue plutôt sur le symbole pesant. Mon cher voisin Ed a déjà souligné cette transition lourdingue entre une scène où le pasteur reproche à son fils d’avoir commis des actions impures raccordée brutalement avec une autre scène où le docteur prend par derrière la sage-femme. Mais il y en a beaucoup : lorsque la sage-femme reproche au docteur de « tripoter » sa fille, nous aurons droit un peu plus tard à une scène où la (très) jeune adolescente est surprise en compagnie de son père par le jeune frère. Et au cas où on n’aurait pas bien compris, Haneke lui fait dire « ne t’inquiètes pas, papa me perçait les oreilles » (sic ! Amis des symboles patauds, bonjour !).

Une fille du pasteur tuera aussi l’oiseau de son père et pour qu’on comprenne bien qu’il s’agit de l’innocence bafouée, le cinéaste fera un plan de l’oiseau transpercé par un ciseau formant…une croix ! Tout est de ce tonneau et à chaque plan on voit clignoter le signal « attention symboles ! Pérennité du Mal avec une majuscule ! Blabla ! ».

 

Comme dans les deux films que je cite également, Le ruban blanc fait partie de ce cinéma qui ne nous épargne rien : châtiments corporels, tortures, viols, incestes… Mais comme nous sommes dans du cinéma « d’auteur », on filme tout ça avec un « raffinement » qui me dérange beaucoup plus que les débordements sanguinolents d’un Wes Craven dans La dernière maison sur la gauche (lui au moins ne pratique pas un cinéma hypocrite et nous met face à face avec nos pulsions les plus enfouies). Donc tout se passe derrière des portes ou des volets, à coup d’ellipses qui n’en sont pas (il est très facile de mettre en parallèle ce moment où Mungiu reste sur la jeune femme enceinte pendant que son amie doit coucher avec le docteur pour lui payer son avortement avec ces passages où Haneke se contente des gémissements d’un gamin derrière une porte pour dire la dureté des châtiments corporels : dans les deux cas, je trouve ce hors champ aussi complaisant que si le cinéaste filmait frontalement l’horreur ; tout simplement parce que ces partis pris sont l’aboutissement d’un processus de prise à la gorge du spectateur que je ne supporte plus).

Certains seront peut-être étonnés que je me réveille si tard, moi qui ait défendu certains films de Haneke. Or si j’admets que le cinéaste a toujours endossé le costume du professeur sévère, toujours prompt à taper sur les doigts du spectateur et à lui faire la morale, je trouve qu’il s’en est parfois tiré par un véritable goût pour le cinéma. Malgré son côté « grand sujet », je trouve qu’il y a dans Funny games un côté « film de genre » qui fonctionne très bien. Idem pour Caché et son suspense hitchcockien. Ici, on est dans le film pour profs ou lecteurs de Télérama (qui sont bien souvent les mêmes !) : un grand sujet, un cadre historique, de la matière pour agrémenter des cours d’éducation civique et une esthétique très voyante pour bluffer tout le monde.

 

Pour conclure, il faut absolument dire que ce système formel rigide à un point inimaginable est en train de devenir un véritable académisme. Le plan-séquence n’est plus une expérience (comme chez Oliveira, les Straub et tant d’autres) mais une fin en soi, histoire d’emprisonner à jamais les personnages et le spectateur dans un système totalement étouffant. Pour Hunger, j’avais parlé de « tautologie pornographique » : c’est un peu différent pour Mungiu et le ruban blanc mais on retrouve cette volonté d’assommer le spectateur et de tout montrer même lorsqu’on fait mine de s’éloigner un peu des lieux du drame…

Par Dr Orlof
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Jeudi 5 novembre 2009

Les herbes folles (2009) d’Alain Resnais avec Sabine Azéma, André Dussollier, Anne Consigny, Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric, Sara Forrestier

 

Je n’ai pour l’instant pas lu grand-chose sur le dernier opus d’Alain Resnais mais que ça soit dans des conversations informelles ou chez des blogueurs amis, j’ai été surpris par les références convoquées à propos de ce film pour le discréditer. Les noms de Pascal Thomas (pour moi, ce n’est d’ailleurs pas une insulte, loin s’en faut) et de Jean-Pierre Jeunet ont été avancés alors que la première chose qui m’a sauté aux yeux en voyant Les herbes folles, c’est à quel point ce film est du pur Resnais. Il est certain qu’après avoir placé la barre très haut avec ce magnifique chef-d’œuvre qu’est Cœurs, ce dernier opus apparaît un poil en retrait mais ça n’en est pas moins une merveille d’une incroyable inventivité (chaque plan est surprenant ou presque) et d’une audace formelle peu commune au cœur d’un cinéma français de plus en plus normatif et formaté.

Adapté d’un roman de Christian Gailly intitulé l’incident, le film relate l’histoire d’une femme qui se fait voler son sac à main (Sabine Azéma) et de sa rencontre avec l’homme (André Dussollier) qui va retrouver le portefeuille dans un parking souterrain. Résumé de cette façon, le scénario semble être une de ces énièmes variations sur le soudain retour du désir chez un homme marié et visiblement bien intégré dans la société. A tel point qu’on frissonne à l’idée de ce que les frères Larrieu (par exemple) auraient fait d’un tel récit d’adultères bourgeois.

Or Resnais, à l’instar de ces herbes du titre poussant un peu n’importe où, prend bien soin d’aller exactement  aux endroits où on ne l’attend pas. Comme toujours chez ce cinéaste, le matériau de base littéraire devient prétexte à une série d’expérimentations formelles. On commence ici par une voix-off (celle d’Edouard Baer) qui emprunte déjà les sentiers en zigzags du film en digressant, en hésitant et en se perdant. On retrouve ensuite des personnages qui semblent sortir de Cœurs : solitaires en quête d’amour que Resnais filme avec de longues focales qui rendent flou l’espace derrière eux et les isolent.

Il y aura aussi des plans en surimpression, des jeux de décalages entre l’image et le son (l’excellente scène du repas familial où Dussollier et sa femme – la lumineuse Anne Consigny- reçoivent leurs enfants), un travail particulier sur les ambiances lumineuses qui rapproche parfois étrangement le film d’un univers à la Wong Kar-Waï (lorsque Dussollier descend dans le parking souterrain, par exemple) et une mise en scène qui ne cesse de contredire ce que le récit semble annoncer.

Les herbes folles du titre, elles s’incrustent et grandissent dans le moindre interstice, même ceux qui paraissent les plus invulnérables. Voyez la famille que pourrait constituer le couple Dussollier/ Consigny : vaste maison bourgeoise, couple installé qui reçoit ses enfants le week-end…Or tout craquelle autour d’eux, en eux : l’homme se met à désirer comme un fou cette dentiste dont il a retrouvé le portefeuille, des réminiscences d’un passé opaque semblent ressurgir… Ce qu’il y a de grand chez Resnais, c’est que tout ça passe par le cadre, des mouvements de caméra brisés, des fondus au noir qui introduisent soudain de la phobie au cœur de cet univers lisse. J’ai beaucoup pensé à On connaît la chanson (très, très grand film, ne l’oublions pas) où le côté « léger » apporté par les chansons était miné par une angoisse de plus en plus prégnante. C’est la même chose ici : la désinvolture de la voix-off semble nous conduire vers une histoire légère et farfelue (ce que le film est par ailleurs : je n’insiste pas sur cette dimension « surréaliste » qu’on oublie souvent alors qu’elle n’est jamais tout à fait absente des films de Resnais : Cf. Providence) alors que la mise en scène ne fait qu’introduire de la peur, de la phobie (cette série de zooms avant répétés très rapidement sur les mêmes visages répétant les mêmes phrases, par exemple…)…

Un des grands mystères du film restera le passé de Dussollier, qui craint que l’inspecteur de police (joué par un Mathieu Amalric très drôle) le reconnaisse et qui semble obsédé par l’idée de meurtre. Resnais choisira systématiquement la voie de l’opacité (il faudrait d’ailleurs que je lise le roman original pour me faire une idée de ce que le cinéaste a conservé ou pas de l’œuvre originelle) et jouera souvent avec des fondus au noir qui ne cesse d’ajouter des points d’interrogation à ce que l’on est en train de voir.

Comme toujours chez Resnais, le film semble placé sous le sceau du déterminisme, avec cette voix-off qui raconte comment les faits se sont succédés à partir d’un incident somme toute banal (le vol d’un sac à main). Tous les personnages semblent prisonniers de ce déterminisme à la fois social et « métaphysique » (comme dans On connaît la chanson, on pourrait dire des destinées des individus : « c’était écrit »). Resnais tire de ce déterminisme des accents déchirants lorsqu’il s’agit d’évoquer le temps qui passe, la solitude, le sentiment d’être passé à côté de sa vie (même si, encore une fois, on n’atteint pas la perfection de Cœurs).

En même temps, son film a l’élégance d’offrir justement ce vent de folie et de liberté qui semble pouvoir s’opposer à ce déterminisme. Le formalisme de Resnais n’a rien à voir avec celui de ces cinéastes qui prennent en otage le regard du spectateur pour l’amener où ils le souhaitent avec ostentation. Il s’agit ici d’un formalisme qui lui offre une grande liberté : liberté de combler les points de suspension de la narration, des trous noirs qui composent la vie de ces personnages (la nature de la relation Dussollier/Consigny reste assez floue)…

Les herbes folles est une œuvre grave et drôle, extrêmement composée et pourtant toujours légère. C’est une œuvre dont la liberté ne doit plus rien à quiconque et l’on en redemande.

Chapeau, monsieur Resnais ! 

Par Dr Orlof
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Mercredi 4 novembre 2009

Le festival de courts-métrages de Dijon Fenêtre sur courts s’est terminé hier et a récompensé un très joli film d’animation intitulé Le petit dragon (B.Collet), hommage très inspiré, à la fois drôle et poétique, à Bruce Lee et à son « esprit ».

 

Mais ce n’est pas de la compétition actuelle dont il va être question aujourd’hui mais des cinq courts-métrages projetés hier en hommage à la Nouvelle Vague.

En (re)découvrant ces petits films tournés entre 1958 et 1964, on réalise la vitalité de ce mouvement aujourd’hui décrié, l’audace des sujets abordés et du traitement cinématographique, la diversité des styles des cinéastes qu’on regroupa sous cette étiquette commune.

 

Le programme a débuté par un film de Jean-Luc Godard intitulé Charlotte et son Jules avec Jean-Paul Belmondo (c’était l’époque où les critiques des Cahiers titraient leurs films avec les prénoms Charlotte et Véronique : Charlotte et son steak (Rohmer), Tous les garçons s’appellent Patrick (Charlotte et Véronique) (Godard, sur un scénario de Rohmer), Véronique et son cancre (Rohmer)). Le film est un hommage au bel indifférent de Cocteau. Pendant un quart d’heure, on y voit Belmondo soliloquer et reprocher à Charlotte qui vient de revenir au foyer de l’avoir abandonné. Si le film fait un peu « exercice de style », on peut y voir les prémisses d’A bout de souffle : jeu exubérant et très « physique » de Belmondo (qui fut entièrement doublé par Godard, ce qui produit un effet étrange puisque les deux voix sont devenues très célèbres), scène de chambre étirée, malentendu entre les sexes (si Belmondo fait preuve d’une apparente misogynie –« il faut cogner »-, la mise en scène dément sans arrêt ce discours comme dans A bout de souffle et met en valeur le mystère de l’altérité). Jusque dans les mimiques d’Anne Colette, le film annonce le premier long-métrage de Godard. Pour cette raison et pour sa chute abrupte et drôle, le film mérite le coup d’œil.

 

Je connaissais déjà La luxure de Jacques Demy, le sketch que le cinéaste réalisa pour le film collectif Les sept péchés capitaux. Mais j’avoue que le revoir sur grand écran en compagnie d’un public réagissant très bien (le film fut applaudi à la fin) me l’a fait apprécier encore plus. On y voit les jeunes Trintignant et Terzieff déambuler dans les rues de Paris en toute liberté (la légèreté aérienne de la mise en scène de Demy corroborant cette impression) et discuter de la luxure que Trintignant associait, enfant, au luxe. Le film est fort drôle, audacieux (une toile de Bosch fait soudain apparaître aux yeux de Terzieff des tableaux de débauches à tous les coins de rue) et le mot « inceste » prononcé au détour d’une phrase nous rappelle qu’on est bien dans un film de Jacques Demy.

 

En revanche, je ne connaissais pas du tout Les veuves de quinze ans, un étonnant court-métrage du « père » du cinéma ethnographique Jean Rouch. Le film débute comme un « documentaire » sur la jeunesse des années « yéyé » avec statistiques à l’appui. Puis le cinéaste nous présente le quotidien de deux adolescentes des quartiers chics de Paris, l’une cultivant sa singularité en lisant Baudelaire, l’autre en devenant une fille de son « époque » (elle va dans les « boums », couche avec des garçons…). Le film est extrêmement audacieux dans sa manière de parler crûment de la sexualité et il frappe aussi par son caractère visionnaire en ce sens que Rouch montre l’aliénation d’une jeunesse placée sous le joug de la société de consommation et sommée de se plier à ce moule. Il y a dans ce court un magnifique face-à-face entre la jeune fille « dévergondée » qui devient « modèle » et son photographe que joue Maurice Pialat. En quelques phrases échangées, Rouch dit tout de l’illusoire liberté que procure la société de consommation alors qu’elle ne fait que réifier les êtres. Il y a une vraie tristesse dans ce film où les adolescentes pensent que, plus tard, elles seront « malheureuses comme tout le monde » et que lorsqu’elles seront vieilles (« à 25 ans» (sic !)), elles se marieront et alors « ça sera la fin »…

 

Plus joyeux quoique non dénué d’une vraie mélancolie, Du côté de la côte d’Agnès Varda, « documenteur » sur la Côte d’Azur que la jeune cinéaste tourna en 1958. De ce film, on dira qu’il fait partie d’une de ces « plages d’Agnès » et qu’il est déjà totalement caractéristique du style de la cinéaste ; ce style fait de bric et de broc où l’on passe sans arrêt du coq à l’âne (des touristes bronzant sur les plages aux écrivains ayant fréquenté la Riviera), de l’humour le plus enlevé (les cadrages inventifs que la cinéaste trouve pour offrir une vision cocasse des plages du Sud) à la mélancolie la plus touchante (les vues sur les cimetières de la Côte). Une jolie réussite.

 

Enfin, je suis content d’avoir découvert Une histoire d’eau, le film coréalisé par les frères ennemis Truffaut et Godard. Toute la Nouvelle Vague est dans ce délicieux court-métrage : les jeunes cinéastes profitent d’un évènement du moment (de grosses inondations ayant coupé les routes de la région parisienne) et improvise un petit scénario s’inscrivant dans cette réalité (une étudiante qui tente d’aller à la fac et qui se fait prendre en auto-stop par un jeune séducteur interprété par Jean-Claude Brialy). Revu aujourd’hui, le film est davantage caractéristique du style de Godard que de celui de Truffaut : goût de la citation (Chandler, Aragon, Larbaud, Eluard, Giraudoux…), de la déconnection entre l’image et le son (tout le film est raconté en voix-off), des raccourcis saisissants et des calembours les plus réjouissants.

Une histoire d’eau est un film totalement caractéristique de la Nouvelle Vague dans ce qu’elle a de meilleur : drôle, enlevé, incroyablement vivant et capable de saisir sur le vif son époque.     

Par Dr Orlof
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