Critique

Mercredi 28 janvier 2015 3 28 /01 /Jan /2015 19:59

The smell of us (2014) de Larry Clark avec Lukas Ionesco, Diane Rouxel, Larry Clark

  pasmal.jpg

La scène qui ouvre The smell of us est de toute beauté. Larry Clark y incarne un clochard gisant sur le sol dans les environs du Trocadéro. Des adolescents en skate sautent par-dessus ce corps inerte, trébuchent parfois sur lui. Peu à peu, c'est une flopée de « kids » qui fait son apparition et qui s'agite, sur leurs planches à roulettes, autour du vieil américain tandis que l'un d'eux joue un air de guitare. Comment mieux résumer en quelques plans tout le film voire toute l’œuvre de Larry Clark ? D'un côté, on retrouve sa fascination pour les adolescents, cette manière unique qu'il a de les photographier, de les filmer, de se fondre dans ces groupes. De l'autre, ce « réalisme » est sans cesse parasité par une dimension fantasmatique qui n'a peut-être jamais été aussi évidente que dans The smell of us : Larry Clark montre une jeunesse qui n'existe sans doute que dans son esprit.

La beauté du film, c'est ce mélange entre une vision totalement fantasmée de la jeunesse et une justesse incroyable dans la manière qu'a le cinéaste de capter les corps, leur énergie, leur spontanéité, leur juvénilité.

Une autre séquence du début du film, dans une boite de nuit, traduit parfaitement le talent du cinéaste pour filmer ses jeunes comédiens. Sur un rythme endiablé, sa caméra s'insinue entre les corps, s'approche d'eux au plus près, perçoit avec une rare acuité les mouvements, l'énergie voire même les odeurs (une des grandes questions du film, comme l'indique le titre) de ces adolescents déchaînés. C'est également pendant cette scène que Larry Clark joue sur une rupture de la bande-son, abandonnant la techno pour une belle ballade mélancolique qui contraste soudain avec les images filmées, leur conférant d'ailleurs une sorte d'aura mythique. Cet art du montage abrupt et inspiré est la deuxième grande qualité du film.

Choisissant une forme kaléidoscopique et de suivre ses personnages en autant de saynètes éclatées, le cinéaste fait preuve d'un art du montage assez époustouflant, notamment dans ces scènes de skate où les raccords dans le mouvement donnent une puissance et une vitesse inouïes à ces moments suspendus. Clark a l'art de la bifurcation abrupte, du chaud et du froid, passant sans transition d'une scène de rue aux moments les plus crus dans les chambres à coucher.

 

Mis à part Kids que j'aime énormément, j'ai toujours été intéressé par le cinéma de Larry Clark mais avec des réserves. Il y a parfois chez lui un schématisme qui me gêne. Dans Ken Park, je trouvais sa vision des adultes extrêmement caricaturale et fausse alors que les adolescents étaient filmés avec une rare intensité. Dans Wassup rockers, c'était la ligne de démarcation sociale (les riches et les pauvres) que je trouvais un peu artificielle. On retrouve ces défauts dans The smell of us, notamment dans ces personnages d'adultes dont le cinéaste ne sait trop quoi faire : vieille femme au corps fripé qui se paie un « escort boy », père violent et mère de Math totalement allumée... Sans parler des vieux clients libidineux qui profitent de ces jeunes qui gagnent leur argent de poche en se prostituant. Le temps d'une scène assez « limite », Clark se met lui-même en scène en client fétichiste des pieds qui lèche longuement ceux de Math (L.Ionesco).

Hors de toute considération morale, certaines scènes me gênent non pas tant à cause de leur crudité mais par ce goût que le cinéaste affiche un peu trop complaisamment pour le sordide et le « laid ». On va me dire qu'il filme ses fantasmes et loin de moi l'idée de le lui interdire mais lorsque Jess Franco filme les siens (je le choisis parce qu'il est l'exemple même du cinéaste « fantasmatique »), il se débrouille pour que ces rituels, ces cérémonials soient beaux et envoûtants. Chez Clark, c'est la décrépitude qui l'emporte : vieux qui pisse dans son caleçon, mère totalement allumée qui demande à son fils de se branler devant elle (scène assez laide et embarrassante, à mon avis), corps abîmés ou salis...

 

Une des nouveautés du film, c'est sans doute la manière dont Larry Clark se met lui-même en scène. A la fois en tant que personnage usé, abîmé par la vie mais également par l'intermédiaire d'un adolescent, plus jeune que les autres, qui passe son temps à filmer tout ce qu'il voit. The smell of us est un peu le résultat de ce quotidien filmé sous toutes ses coutures (y compris quand une ado s'écarte un peu de la foule pour aller pisser sous un pont!) et dont on se demande ce que le « filmeur » va en tirer. Clark en tire un maelström d'images fracassées (images « sales » venues de téléphones portables, d'Internet et d'autres splendidement cadrées et photographiées) où la plus grande crudité (le film est vraiment réservé à un public averti) se mêle à des moments de grande poésie noire (de sublimes gros plans, la fin au palais de Tokyo...). Mais ce capharnaüm est parfois également un peu complaisant et sans grâce (le moment où les « kids » ruinent l'appartement d'un vieux client que Math a endormi).

Avec ce film, Larry Clark interroge évidemment nos « limites » de « spectateur/voyeur » à une époque où tout peut être filmé et mis en ligne immédiatement. Le côté sauvage et incontrôlable de ce cinéma fait à la fois sa grandeur et ses limites dans la mesure où on a le sentiment que le cinéaste ne sait pas toujours quoi faire de ses images et qu'elles restent parfois d'un intérêt limité en dehors de la (saine) provocation...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Vendredi 23 janvier 2015 5 23 /01 /Jan /2015 19:12

Foxcatcher (2014) de Bennett Miller avec Steve Carell, Channing Tatum, Mark Ruffalo, Vanessa Redgrave

  pasmal.jpg

Pour avoir une idée globale d'un film, il suffit souvent de s'en tenir aux premières scènes pour goûter sa teneur générale et ses enjeux. Une des plus belles scènes de Foxcatcher se situe au début du récit, montrant une séance d’entraînement entre deux frères lutteurs champions du monde : Mark et Dave. Miller débute sa chorégraphie tout en douceur, suggérant par là le lien indéfectible entre l'aîné (joué par Mark Ruffalo) et le plus jeune (Channing Tatum) et leur complicité. Puis les coups se font plus secs, plus rudes et une véritable violence finit par sourdre de cet entraînement.

Pour Miller, il s'agira donc de filmer des courants souterrains, des affects refoulés, des sentiments tus sous la carapace d'un récit néoclassique et d'une mise en scène froide, sans apparats. De ce vernis glacé sortiront également des bouffées de violence assez impressionnantes.

La complexité de la relation entre les deux frères va s'intensifier lorsque le millionnaire John du Pont (Steve Carell) va proposer à Mark de rejoindre son club de lutte (« Foxcatcher ») et de s'entraîner pour les futurs Jeux Olympiques.

Du Pont est un personnage ambigu, à la fois mécène et gourou, obsédé par la victoire et la toute-puissance des États-Unis à l'étranger. Entre Mark et lui se noue une relation trouble, entre fascination de la part du millionnaire (pour ce paquet de muscles) et un rejet (de classe) qui provoque toujours un déséquilibre dans leurs rapports.

Miller se révèle un cinéaste très habile pour filmer ces déséquilibres sous le vernis des apparences : après avoir été accueilli très chaleureusement par Du Pont, Mark se fait « remettre à sa place » lorsqu'il débarque naïvement dans la maison de son mécène en tombant sur sa mère. Le rejet n'est pas direct mais derrière les phrases cordiales qui sont échangées, c'est un véritable couperet qui tombe sur le jeune champion : tu ne feras jamais partie des nôtres.

Peu à peu, le cinéaste tisse les fils de sa toile et montre la complexité des liens qui unissent Mark et Dave, l'affection masquant l'impossibilité pour le plus jeune d'échapper à la coupe de l'aîné. C'est d'ailleurs sur ce terrain qu'une entente est possible avec John du Pont puisque celui-ci n'a jamais réussi à échapper à l'influence de sa mère. Mais Foxcatcher ne sera pas seulement un récit « d'émancipation » ou une histoire d'amour avortée entre deux hommes (l'homosexualité refoulée étant l'un des courants émotionnels qui traversent le film). C'est aussi un rapport de metteur en scène à sa créature. En ce sens, Miller prolonge ici ce qu'il avait déjà mis en scène dans le beau Truman Capote : l'histoire d'un « metteur en scène » (que ce soit le célèbre écrivain ou ce mécène millionnaire) et de son rapport ambigu avec sa créature où se mêlent la fascination et la répulsion. Capote se nourrissait du récit de deux criminels tandis que du Pont projette en Mark son désir d'être champion, de sortir du giron de sa mère. Dans les deux cas, le metteur en scène est celui qui manipule, qui vampirise une créature mais qui se laisse également prendre à son piège en se laissant submerger par des affects paradoxaux. A ce titre, une autre scène de lutte (entre Mark et du Pont) montre très bien le caractère insoluble de leur relation (d'autant plus que Dave a également rejoint Foxcatcher et se présente désormais comme un véritable rival pour du Pont).

 

S'il est difficile de parler du film, c'est que Miller sonde ces sentiments en profondeur et que toute interprétation risque d'alourdir un propos qui est souvent non-dit. Mais c'est également ici que le bât blesse selon moi. Si cette retenue a un certain style, je me demande dans quelle mesure elle ne devient pas une sorte de moyen commode d'éviter de se coltiner avec le lyrisme, avec l'intensité du mélodrame, avec la flamboyance des grands sentiments. Pour ma part, je trouve que le vernis glacial du film l'empêche de véritablement émouvoir. On devine que le cinéaste veut éviter tout pathos (et c'est tout à son honneur) mais, du coup, son film intéresse plus (intellectuellement parlant) qu'il ne touche.

L'autre réserve me concernant est totalement subjective. Serge Daney avait une belle expression en disant de certains films qu'il les admirait mais qu'il n'avait pas de réelles connivences avec eux. Je dirais de Foxcatcher que c'est exactement ça. Je suis prêt à reconnaître toutes les qualités que l'on voudra à ce film mais il me laisse un peu froid car l'univers décrit ne m'intéresse pas. J'avoue que ces litres de testostérone, ces enjeux sportifs et nationalistes et le regard éteint de bœuf assouvi de Channing Tatum me laissent assez indifférent. En revanche, j'admire sans réserve le génie de comédien de Steve Carell et celui de Mark Ruffalo, impeccables tous les deux (Tatum n'est pas mauvais mais, encore une fois, je le trouve bien trop monolithique).

Reste la dernière hypothèse que je suis tout simplement passé à côté de ce film une première fois et qu'une nouvelle vision me le fera redécouvrir avec plaisir.

C'est sincèrement ce que je souhaite...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Mardi 20 janvier 2015 2 20 /01 /Jan /2015 19:49

Sorcerer (Le convoi de la peur) (1977) de William Friedkin avec Roy Scheider, Bruno Crémer, Francisco Rabal

  pasmal.jpg

L'histoire de Sorcerer n'est pas banale. Après les triomphes de French connection et de L'exorciste, William Friedkin décide de refaire Le salaire de la peur, classique du cinéma français mis en scène par Clouzot d'après un roman de Georges Arnaud. La suite est connue : défections de certains acteurs prévus, dépassement de budget, tournage infernal (digne de ceux d'Herzog ou d'Apocalypse now)... Et pour finir, une sortie dans les salles une semaine avant le triomphal Star Wars qui enterrera le film de Friedkin devenu immédiatement maudit. La symbolique de cet échec est d'ailleurs assez belle : le joujou intergalactique de Lucas mettant un terme définitif à l'insolente créativité du « nouvel Hollywood » et à sa part maudite ; l'infantilisme emportant désormais tous les suffrages.

L'an passé, le film a été restauré et présenté en présence de son réalisateur à la Cinémathèque. Alors qu'il avait été plutôt mal accueilli au moment de sa sortie par la critique française, il bénéficie aujourd'hui d'un statut de « film culte » (oh la vilaine expression!) et semble considéré par beaucoup comme le chef-d’œuvre de Friedkin (cinéaste estimable mais que je trouve quand même un peu surestimé).

J'étais donc très excité à l'idée de découvrir cette œuvre mythique et maudite. Et comme ça arrive souvent dans ce cas de figure, je dois avouer que j'ai été un petit peu déçu. Entendons-nous bien : Sorcerer est un bon film, parfois même époustouflant, mais je n'arrive pas à le considérer comme le chef-d’œuvre annoncé.

Friedkin est un cinéaste de l'action : dès les premiers plans, on est saisi par la puissance de sa mise en scène, la sécheresse du montage, la précision du découpage. L'attentat à Jérusalem est un grand moment de cinéma « pur » mais très vite se pose la question : quel en est l'intérêt ? Car lorsqu'il s'agit de construire un récit et de nourrir des personnages, le bât blesse un peu.

Du long prologue présentant les quatre personnages qui se retrouveront fuyards en Amérique Latine, Friedkin ne tire quasiment rien. Du coup, pour prendre un exemple précis, la partie parisienne me semble totalement inutile et aurait pu être résumé à deux lignes de dialogues par la suite.

Arrivé en Amérique Latine, Friedkin peine un peu à donner de la consistance à ses quatre héros taiseux. Si le film est visuellement fort et rend bien la moiteur de la jungle, la narration est un peu laborieuse et il manque cette épaisseur qui rend inoubliables les héros similaires des grands films de Jean-Pierre Melville (une des grandes références revendiquées par Friedkin).

Cependant, lorsque se met en branle la partie la plus spectaculaire du film (à savoir le transport de nitroglycérine à travers la jungle à bord de deux vieux camions), Sorcerer devient époustouflant (il faut le concéder).

D'une part parce que Friedkin ne se disperse plus et se concentre enfin sur ses quatre héros. D'autre part parce que se déploie vraiment toute la démesure de sa mise en scène. Rythmée par la musique hypnotique de Tangerine dream, l'aventure devient de plus en plus hallucinée pour se terminer par une séquence démente où le cinéaste nous fait pénétrer au cœur de la folie de son rescapé (à l'aide de surimpressions et d'un montage fiévreux).

Certaines séquences sont d'une puissance et d'une beauté inouïe, je pense en particulier à ce fameux moment où les camions doivent traverser un pont de cordes tandis qu'une tempête fait rage. Les images dantesques que nous offre Friedkin sont assez incroyables. Le passage où les conducteurs doivent faire sauter un tronc pour accéder à nouveau à un chemin est aussi une merveille de mise en scène. Mais tout dans cette partie (qui doit faire 45 minutes) mériterait d'être cité tant Friedkin parvient à mêler l'action pure à une dimension quasiment « métaphysique » (je sais que le terme a été galvaudé mais il y a de ça dans le rapport de ces hommes à une nature hostile). Si tout le film avait été de ce (haut) niveau, Sorcerer aurait été un immense chef-d’œuvre.

Mais s'il est incroyablement doué pour l'action et la démesure, Friedkin pêche aussi du côté d'un récit parfois un peu bancal et par des personnages auxquels on tarde à s'attacher.

Hanté par les puissances du Mal (Cf. L'exorciste) que l'on retrouve ici mais dans un cadre moins « fantastique », il signe avec Sorcerer un bon film d'aventures qui contient en son sein quelques unes des scènes les plus impressionnantes jamais tournées dans le genre.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Samedi 17 janvier 2015 6 17 /01 /Jan /2015 12:31

La mort de Maria Malibran (1971) de Werner Schroeter avec Magdanela Montezuma, Christine Kaufmann, Ingrid Caven

  classe.jpg

Quelques semaines après avoir découvert Les hautes solitudes de Garrel, c'est le grand classique de Werner Schroeter La mort de Maria Malibran que je vois enfin. Tournées à peu près à la même période et sorties la même année, on pourrait qualifier ces deux œuvres de « films visages » tant le récit classique est détruit au profit d'une succession de « tableaux » essentiellement basés sur des gros plans de visages féminins. Mais là où Garrel soustrait, dépouille, épure afin de percer la vérité de ces visages nus ; Schroeter ajoute, maquille, renchérit dans les excès baroques, le lyrisme dramatique. Inspiré par la célèbre cantatrice du 19ème Maria Malibran, le film est avant tout une variation poétique autour de l'opéra et la Femme, n'hésitant pas à multiplier les références diverses (la Callas, Médée, Marlène...). Le résultat est une splendeur et plutôt que de tenter une exégèse qui sera forcément d'une consternante platitude, je me contenterai de vous proposer quelques captures d'écran qui vous donneront une petite idée (forcément partielle) de la teneur d'un film hanté par :

 

La mort

vlcsnap-2015-01-16-16h19m34s48.png

La beauté


vlcsnap-2015-01-16-16h20m35s150.png


 

La passion


vlcsnap-2015-01-16-16h22m46s184.png

Le soleil (qui, comme la mort, ne peut se regarder en face)


vlcsnap-2015-01-16-16h26m06s134.png


Le romantisme


vlcsnap-2015-01-16-16h23m06s128.png

Le lyrisme


vlcsnap-2015-01-16-16h23m44s245.png

 

et qui n'hésite pas à se coltiner à une palette d'émotions intenses, que ce soit :

 

vlcsnap-2015-01-16-16h21m34s226.png

 

La mélancolie


vlcsnap-2015-01-16-16h24m16s51.png

 

Les pulsions les plus taboues


vlcsnap-2015-01-16-16h21m52s154.png

 

Le tout dans une ambiance kitsch, à la fois triviale et sublime, donnant une bonne idée de ce que fut l’œuvre de Schroeter : une quête incessante de l'Absolu.

 

vlcsnap-2015-01-16-16h22m41s130.png

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mercredi 14 janvier 2015 3 14 /01 /Jan /2015 19:23

Mon amie Victoria (2014) de Jean-Paul Civeyrac avec Guslagie Malanda, Nadia Moussa, Catherine Mouchet, Pascal Greggory

  pasmal.jpg

Je l'ai déjà écrit mais il convient de le redire : Jean-Paul Civeyrac est un cinéaste aussi attachant qu'il est discret. Depuis bientôt 20 ans (Ni d'Eve, ni d'Adam remonte à 96!), il trace un sillon singulier au cœur du paysage du « cinéma d'auteur à la française », marchant à la fois sur les traces d'un Bresson tout en faisant résonner l'écho d'un lyrisme très personnel. Après le mésestimé (et imparfait) Des filles en noir, le cinéaste adapte avec Mon amie Victoria une nouvelle de Doris Lessing.

Je ne sais pas si c'est de cette origine littéraire que viennent les défauts du film mais il convient néanmoins de les énumérer. Entièrement pris en charge par une voix-off omniprésente (celle de Fanny, l'amie d'enfance de Victoria qui entreprend de raconter les diverses étapes de son existence), le récit est un peu alourdi par cet arrière-plan littéraire. Parfois, on craint même que Civeyrac se contente d'une simple illustration de ce que la narratrice énonce. De la même manière, la structure du film en « chapitres » paraît un peu trop rigide et donne le sentiment qu'un élément dramatique grave doit forcément ponctuer chaque partie (une rupture, un décès...). Le caractère un peu trop écrit du scénario rend le film parfois artificiel dans son déroulement.

 

Dans un premier temps, Victoria, jolie fillette noire vivant seule avec sa tante malade, est recueillie le temps d'une nuit par une riche famille bourgeoise (de gauche). Elle fait la connaissance d’Édouard, plus âgé qu'elle, et gardera un souvenir ineffaçable de cette rencontre. Suite à la mort de sa tante, elle ira vivre chez une voisine et deviendra l'amie de Fanny, la narratrice. Devenue jeune femme, elle retrouve Thomas, le frère d’Édouard et entame une liaison avec lui. Elle tombera enceinte peu avant leur séparation (sans heurts) et ne dira rien de son état au futur père. Sept ans plus tard, après une autre histoire d'amour avec Sam, Victoria décide de révéler à Thomas l'existence de sa fille...

 

Même en simplifiant à l'extrême, la lecture du résumé du film peut faire comprendre à quel point il est dense en rebondissements et en coups de force dramatiques. Pourtant, Civeyrac parvient à contourner les obstacles qu'il s'est lui-même fixé en éludant soigneusement tous les passages dramatiques, en les laissant dans un hors-champ que soulignent de nombreux fondus au noir. Ce parti-pris de mise en scène permet au film de trouver, malgré tout, sa respiration en évitant tout pathos. De la même manière, alors que le sujet prêtait le flanc à une approche sociologique (la discrimination raciale) et psychologique, le cinéaste opte pour une certaine épure et une vraie pudeur quant à la peinture de ses personnages. Tandis que la voix-off, littéraire de Fanny tente de nous faire partager l'intériorité de Victoria, la mise en scène de Civeyrac la tient à distance et joue la carte de l'opacité. Alors que le mouvement du film devrait nous conduire à mieux connaître cette jeune femme, c'est l'inverse qui se passe et le personnage semble se dérober, fuir toutes les catégories qu'on souhaiterait lui assigner (en particulier, et à l'inverse de Bande de filles, celle de « victime »).

 

Mon amie Victoria est plutôt une histoire de dépossession : alors que la famille de Thomas semble l'accepter et se démener pour offrir le meilleur à la petite Marie, c'est l'identité même de la jeune mère qui est niée. La description que Civeyrac propose de la famille bourgeoise évite à la fois la satire facile et la caricature revancharde . Comme dans La cérémonie de Chabrol, ces bourgeois sont plutôt sympathiques et volontiers progressistes jusque dans leur naïveté démagogique (la mère, génialement incarnée par la trop rare Catherine Mouchet, qui s'exclame qu'elle a toujours rêvé d'avoir un petit-enfant noir). Pourtant, il y a toujours une distance voire un mur entre eux -si accueillants qu'ils soient- et Victoria. Peut-être parce que la jeune femme n'existe que comme une « image » pour les autres : image désirée d'une compagne « exotique » pour Thomas, image de la bonne conscience morale de la riche famille, image de la mère traditionnelle pour Sam, le deuxième compagnon de Victoria... Ce processus de dépossession (la famille tente également, mais inconsciemment, de « récupérer » Marie) se fait en douceur parce qu'il est culturel, social et solidement intégré. Un rejet « raciste » aurait été sans doute beaucoup plus facile en terme d'efficacité dramatique mais la force du film de Civeyrac tient justement dans ces nuances et dans ces subtilités (vouloir le « bien » d'une personne, n'est-ce pas non plus la déposséder quelque part de son identité?). A mesure qu'elle s'efface, Victoria devient un de ces « fantômes » qui hantent le cinéma de Civeyrac (voir Les solitaires ou Le doux amour des hommes). Et l'une des beautés du film vient de ce contraste entre une volonté un peu trop marquée de dire (la voix-off) et ce silence qui finit par gagner un personnage toujours en retrait. C'est moins dans un discours formaté et bien-pensant que dans ce silence que se lisent les injustices et les exclusions. A l'image de Charly, le petit frère de Victoria qui n'a plus un père aimant pour s'occuper de lui.

Civeyrac confirme également qu'il est un excellent directeur d'acteur et la composition de la belle Guslagie Malanda dans le rôle de Victoria est remarquable : sobre, digne et d'une belle intensité. Peut-être manque t-il un tout petit quelque chose pour qu'on adhère totalement à ce projet. Civeyrac épure mais n'ose pas aller aussi loin que Bresson. Il recherche un certain lyrisme mais n'ose pas totalement s'abandonner à l'émotion comme peut le faire parfois Philippe Garrel.

Mais entre ces deux voies, il trace sa route en solitaire et construit une œuvre qu'on finira bien par redécouvrir...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Calendrier

Janvier 2015
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés