Critique

Mercredi 17 décembre 2014 3 17 /12 /Déc /2014 20:52

Baal (1970) de Volker Schlöndorff avec Rainer Werner Fassbinder, Margarethe Von Trotta, Hanna Schygulla

  pasmal.jpg

S'il fallait résumer en quelques mots la carrière de Volker Schlöndorff, il serait tentant de se contenter d'une simple fiche signalétique. Elle dirait : cinéaste appartenant à la mouvance du « nouveau cinéma allemand ». Il acquiert une certaine renommée en réalisant une belle adaptation de Musil (Les désarrois de l'élève Törless), se spécialise dans les adaptations littéraires (Kleist, Yourcenar, Böll...) avant de triompher en 1979 en partageant, grâce à son Tambour, une palme d'or au festival de Cannes avec Francis Ford Coppola.

Puis c'est un peu la dégringolade avec des adaptations littéraires d'un académisme complet (Un amour de Swann, tentative particulièrement ratée de transposer Proust à l'écran) ou symbolisant à merveille les désastres de certaines grosses coproductions européennes « de prestige » (son indigeste « euro pudding » Le roi des aulnes d'après Tournier).

J'avoue que je ne connais pas toute sa carrière mais le caractère lapidaire de cette présentation prouve que Schlöndorff, au sein du « nouveau cinéma allemand », ne possède pas une personnalité aussi flamboyante que celle de Fassbinder ou Schroeter et qu'il n'a pas réussi à marquer les esprits cinéphiles comme ont pu le faire à une époque Wenders ou Syberberg.

 

Au sein de cette filmographie, le cas de Baal est assez étonnant. En 1969, Schlöndorff tourne cette adaptation d'une pièce de jeunesse de Brecht pour la télévision. Elle devait être diffusée en janvier 70 mais elle est finalement interdite et bloquée pendant quarante-quatre ans. Grâce aux ayants droit de Fassbinder, le film peut désormais être redécouvert en salles.

 

Le film se compose de 24 petits tableaux et suit l'itinéraire d'un poète maudit, violent, atrabilaire, alcoolique et irréductible à toute forme de récupération par la société. On le voit donc mépriser les bourgeois qui tentent de l'apprivoiser, manipuler les femmes pour les rejeter (de manière parfois extrêmement violente), fuir sur les routes et à travers les champs, se battre avec l'ami qui l'a suivi...

Baal est un curieux mélange de "Kammerspiel" (film de chambre) théâtral à souhait (les acteurs déclament sans arrêt et les dialogues sont extrêmement stylisés, distanciés) et de "road movie" minimaliste. Tout ce qui pourrait enfermer ce personnage de poète rimbaldien (ou plutôt "villonesque" dans la mesure où c'est aussi un vagabond et un brigand) est sans cesse détruit : les barrières sociales (ce deuxième tableau où Baal apparaît au coeur de mondanités comme un chien dans un jeu de quilles), le couple, la famille, le travail, l'amitié... A chaque instant, la liberté du poète est éprouvée et il tente de l'exercer de la manière la plus violente qui soit : en se détruisant lui-même (à coup de schnaps et de provocations) et en détruisant les autres (voir la manière atroce dont il bouscule et fait tomber sa compagne enceinte). Comme chez Gide, l'exercice de sa souveraine liberté ira jusqu'au meurtre mais le film, comme la pièce, interroge constamment cette soif excessive d'une liberté pourtant illusoire. D'une manière très habile, le cinéaste joue sur la dichotomie entre les mots, la pensée (la langue du poète qui fait l'admiration de tous) et une certaine pesanteur des corps, de la terre, du monde qui environne Baal et qui le ramènent au Réel.

Dans le rôle principal, Fassbinder est évidemment parfait : parce qu'il y a chez lui le même génie auto-destructeur et ce conflit permanent entre un idéalisme absolu et la lourdeur de son corps, la disgrâce de son visage (ses traits où se devinent aussi bien l'ange que le voyou). A tel point qu'on se demande s'il incarne ici un personnage ou s'il se contente d'être.

La violence du personnage, son anarchisme rageur constitue la dimension la plus intéressante de Baal. A côté de ça, le film est assez aride : la distanciation brechtienne donne à la narration un caractère heurté (une succession de "tableaux" davantage qu'un récit) et on peut parfois être un peu rebuté par une sécheresse et un dépouillement qui évoquent les riches heures de "l'anti-theater" des premiers Fassbinder (Le bouc, L'amour est plus froid que la mort).

Si le projet est séduisant intellectuellement parlant, il faut aussi convenir qu'on peine à être ému même si certains thèmes annoncent davantage l'oeuvre de Fassbinder que celle de Schlöndorff : les rapports de domination et de soumission au sein du couple, la glaciation des sentiments, la manipulation amoureuse...

 

Apre et amer, Baal mérite assurément d'être redécouvert en dépit de ses scories théâtrales et de sa distanciation un peu datée.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mercredi 10 décembre 2014 3 10 /12 /Déc /2014 19:54

Wake in fright (1970) de Ted Kotcheff avec Gary Bond, Donald Pleasence

classe.jpg  

Cinéaste canadien d'origine bulgare, Ted Kotcheff a un parcours atypique. Il débute en 1962 avec La belle des îles, tourne une dizaine de films avec quelques grandes stars (James Mason, Gregory Peck, Jane Fonda, Jacqueline Bisset, Richard Dreyffus...) mais sans vraiment marquer les esprits (de mon côté, je n'avais vu que La grande cuisine, sympathique comédie policière et culinaire).

Enfin, il connaît son unique grand succès avec Rambo (le premier du nom) en 1982 avant de sombrer à nouveau dans l'anonymat.

En découvrant cet étonnant Wake in fright, on se dit que sa filmographie mériterait sans doute d'être revisitée tant cette œuvre prend aux tripes et décape. Avec ce film, Ted Kotcheff adapte un roman de Kenneth Cook sorti en France sous le titre Cinq matins de trop. Si je ne connais pas ce livre précisément, j'ai déjà lu des nouvelles de cet écrivain aventurier et j'y ai bien retrouvé son univers : le bush arriéré australien, un regard ironique mais jamais condescendant sur « l'outback », le rôle primordial tenu par le rapport de l'homme aux animaux...

 

John Grant est un instituteur que l'éducation nationale a envoyé dans un coin reculé du désert australien. Désireux de passer ses vacances à Sydney, il prend le train et fait escale à Bundanyabba. Sur place, il se mêle à la population locale et son séjour va se transformer en cauchemar...

 

Même si Wake in fright se déroule loin des États-Unis, il ne paraît pas illégitime de l'englober dans ce que l'on a appelé le « nouvel Hollywood ». En effet, le film s'inscrit dans cette lignée de film dur et désenchanté qui, à l'heure de la guerre du Vietnam et d'une contestation globalisée, s'interroge avec amertume sur la nature humaine. On pense d'abord aux grands films d'horreur que Wake in fright semble annoncer : Massacre à la tronçonneuse ou La colline à des yeux de Wes Craven. Il y a chez Kotcheff une même confrontation à la sauvagerie et une même volonté d'aller explorer des zones reculées où la « civilisation » semble avoir déserté.

Mais mise à part une éprouvante séquence de chasse aux kangourous qui fera certainement beaucoup pour sa célébrité, le film lorgne plus du côté d'une comédie noire au réalisme halluciné que vers le cinéma d'horreur. Petit à petit, le héros se laisse prendre au piège d'un univers qu'il découvre d'abord avec curiosité puis avec effroi.

Car ce qui caractérise les habitants de « Yabba », c'est leur grande générosité et leur désir d'être serviable envers les étrangers. Il se trouve toujours quelqu'un pour payer une bière à John et pour lui montrer les coutumes pittoresques du coin. C'est ainsi que notre instituteur se met à jouer et perd toutes ses économies à pile ou face.

La force du film de Kotcheff, c'est à la fois sa précision documentaire (le cinéaste a vécu avec ces gens pour s'imprégner de leur univers et on imagine que les beuveries fréquentes qui rythment le film n'ont pas été simulées pendant le tournage!), la sécheresse de sa mise en scène mais aussi un regard qui n'a jamais rien de surplombant. Certes, le tableau que peint le cinéaste de ces ploucs de l'Outback n'a rien de reluisant : tous ces individus sont violents, soiffards et ne semblent écouter que leurs plus viles pulsions. Pourtant, il ne les juge pas et partage même avec son personnage une certaine fascination pour ces us et coutumes si singuliers. La longue séquence du jeu est assez fascinante en ce sens qu'elle prend acte de ce basculement : John commence bien évidemment par gagner et se laisse griser par l'ambiance moite du tripot. Quand vient la débandade, le choc est encore plus rude et il s'enfonce peu à peu dans un cauchemar suffocant.

Le plus perturbant dans ce « cauchemar », c'est que l'entourage de John a beau être un brin dérangé (notamment ce fabuleux médecin alcoolique qu'incarne le génial Donald Pleasence, aussi inquiétant et fêlé que dans le Cul-de-sac de Polanski), il est toujours bienveillant pour lui.

Spectateur passif, l'instituteur est entraîné dans d'épiques beuveries, dans une partie de jambes en l'air qui tourne court avec la nymphomane du coin puis dans cette fameuse partie de chasse aux kangourous.

Le réalisme documentaire du passage est extrêmement perturbant d'autant plus que les hommes alcoolisés n'hésitent pas à finir les bestioles « à la main » en les égorgeant au couteau. Les scènes de chasse ont toujours une fonction bien précise au cinéma, notamment de révéler quelque chose de la nature humaine (la plus fameuse restant celle de La règle du jeu de Renoir). Ici, Kotcheff dépouille l'homme des oripeaux dont la civilisation le pare pour mettre à nu les pulsions les plus sauvages de ses personnages. Face à nous, il n'y a plus d'êtres humains mais des barbares avides de barbaque, de beuveries et de meurtres.

Face à cette accumulation de beuveries, de bagarres, de soif de sang et de chasse, la réalité se dérègle et Kotcheff de traduire, en particulier le temps d'une impressionnante séquence montée très « cut », les visions mentales de son personnage. Tout se passe comme si la bière, la sueur et la poussière montaient au cerveau d'un héros sombrant peu à peu dans la folie.

 

Wake in fright reste en mémoire pour cette vision d'une humanité désolée, où le vernis de la civilisation craquelle et où resurgit le spectre de la sauvagerie. En ce sens, le film annonce également le Délivrance de Boorman et on n'est pas prêt d'oublier ces plans écrasés par le soleil au point que la vision en devient brouillée.

 

Une pépite oubliée à redécouvrir, selon la formule consacrée, toutes affaires cessantes...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 8 décembre 2014 1 08 /12 /Déc /2014 18:08

Intouchables (2011) d’Éric Toledano et Olivier Nakache avec François Cluzet, Omar Sy

  bof.jpg

Difficile de juger un film comme Intouchables, deuxième plus gros succès français de tous les temps au box-office, en arrivant comme moi après la bataille. Face à un tel triomphe, il convient de se défaire de ses préjugés (difficile de ne pas en avoir!) et d'éviter les deux attitudes de rigueur dans ces cas là : soit s'interdire tout jugement critique et se rallier au large consensus qui s'est établi autour du film, soit, au contraire, le condamner d'avance et opter pour un mépris condescendant pour ce type de phénomène de société.

Qu'importe mon jugement, finalement, face à Intouchables puisque la seule question qui semble importer est de savoir ce qui a permis au film de rallier, à un moment donné, tous les suffrages populaires.

 

Sans que cela soit forcément péjoratif, il convient d'emblée de dire que le film de Toledano et Nakache est un film de « recettes ». Il repose sur le schéma inusable du duo comique que tout sépare et qui finit par s'entendre en dépit de ses différences. Le modèle incontesté dans le genre, c'est Francis Veber qui, du scénario de L'emmerdeur à la réalisation de sa fameuse trilogie Pierre Richard/ Gérard Depardieu La chèvre, Les compères et Les fugitifs, est parvenu à donner une grande vitalité au « film de potes » français.

Inutile de revenir sur l'argument d'Intouchables que tout le monde connaît : la confrontation a lieu entre un millionnaire tétraplégique et son aide à domicile noir. Ce qui a sans doute séduit le grand public dans ce scénario assez téléphoné, c'est qu'il permet un large mouvement de réconciliation : le riche et le pauvre, le blanc et le noir, le handicapé et le valide, les jeunes et les vieux (Driss vient aussi en aide à la fille de Philippe), la haute culture bourgeoise et la culture de la cité... Si le côté « conte de fées » du film n'est pas désagréable, il constitue aussi une de ses limites. Tout cela manque singulièrement de cruauté, de cette « méchanceté » qui fait aussi le sel des grandes comédies.

 

Mais le principal défaut du film vient, à mon sens, de ce que l'on pourrait appeler son « esthétique de la vanne ». Je m'explique. Les grandes comédies reposent, à mon sens, sur deux éléments principaux : à la fois une écriture rigoureuse (des situations, des dialogues enlevés, une mécanique narrative parfaitement huilée) et un sens du tempo que doit parvenir à imposer la mise en scène. Or Intouchables est assez faible d'un point de vue dramaturgique. Son humour ne repose que sur la vanne tendance « Canal + » (le handicap est traité à la rigolade mais sans réelle cruauté, à la différence des merveilleuses comédies noires de Marco Ferreri, par exemple). Comme la mise en scène est d'une totale platitude (avec cette irritante manie de vouloir faire riche en agrémentant la comédie d'un peu « d'action », à l'instar de la poursuite en voiture de la ridicule première séquence), seules quelques répliques parviennent à faire mouche.

Prenons l'exemple de la scène où Omar Sy rase la barbe de François Cluzet : on sourit devant les facéties des deux acteurs mais la manière dont les cinéastes réalisent ce passage (en jump-cut) fait qu'on pourrait très bien l'imaginer comme un petit sketch autonome ou même comme des chutes qu'ils auraient compilé dans une espèce de bêtisier. Les cinéastes ne cherchent pas à construire un véritable récit avec des situations comiques élaborées mais à accumuler les scènes de joutes verbales entre les deux principaux protagonistes. La plupart du temps, ils se marrent entre eux alors que le secret des grandes comédies est le grand sérieux que doivent conserver les personnages (jamais Gérard Depardieu ne rit aux maladresses de Pierre Richard !)

 

Ces réserves posées, le film n'est pas désagréable et s'avère quand même supérieur aux horreurs sans nom qui ont triomphé ces dernières années au box-office de la comédie à la française (de Brice de Nice à Bienvenue chez les ch'tis en passant par Les choristes ou les étrons de Michael Youn). Je parlais plus haut d'une accumulation de « vannes » : si elles constituent la limite de l’œuvre, il faut aussi reconnaître que certaines de ces répliques sont assez drôles.

D'autre part, le duo d'acteurs fonctionne très bien. François Cluzet reste relativement sobre dans un rôle où il aurait pu en faire des tonnes et il arrive même à être touchant. Quant à Omar Sy, il s'acquitte avec beaucoup d'enthousiasme et de talent de ce rôle de « bon nègre rigolo » (car les auteurs se croient obligés de se raccrocher à la réalité et de préciser qu'il est devenu « chef d'entreprise » pour qu'il soit enfin « respectable »). Son air ahuri lorsqu'il découvre un opéra où un comédien, grimé en arbre, chante en allemand est assez irrésistible. Certes, le film est très démagogique lorsqu'il s'agit de railler la « haute culture » (que ce soit l'art contemporain ou la musique classique) mais, après tout, les ressorts de la comédie fonctionnent aussi sur la caricature.

 

Difficile, au bout du compte, d'écrire qu' Intouchables est une « bonne comédie » puisque ses meilleurs moments relèvent surtout de la « stand up comedy » (en bon français!). Mais pour quelques bons moments et deux comédiens inspirés, le film peut faire passer un dimanche soir sans ennui...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 3 décembre 2014 3 03 /12 /Déc /2014 17:58

Interstellar (2014) de Christopher Nolan avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Michael Caine, Matt Damon, Casey Affleck, John Lithgow

  pasmal.jpg

Commençons par confesser à mes aimables lecteurs que j'ai des réticences à écrire ici quelques phrases maladroites sur Interstellar pour la simple et bonne raison qu'il s'agit du premier film de Christopher Nolan qu'il m'ait été donné de voir. Entre ce cinéaste et moi, ce fut toujours une série d'actes manqués qui me firent fuir ses adaptations de Batman (Schumacher étant parvenu à me dégoûter à vie de cette saga!) et louper systématiquement ses films qui me tentent pourtant (Le prestige, Memento, Insomnia). Difficile donc d'aborder Interstellar sans avoir quelques clés pour le situer dans une œuvre déjà conséquente.

D'autre part, même si je m'astreins à une discipline de fer et refuse de lire les critiques avant d'avoir vu les films, il faut aussi admettre qu'il est difficile de rester hermétique aux informations qui circulent sur les réseaux sociaux. C'est donc ainsi que j'ai pu constater que le nom de Kubrick revenait régulièrement, soit comme repoussoir (lnterstellar ne serait pas du niveau de 2001), soit sur le mode du déni (« ça n'a rien à voir »). Il y a sans doute du vrai dans les deux postures.

D'un côté, on sait que Kubrick a toujours voulu aborder les différents genres cinématographiques pour réaliser le « film ultime ». Je ne vois pas comment on peut désormais aborder un film qui traiterait de la guerre du Vietnam sans évoquer Full metal jacket. De la même manière, tout cinéaste qui souhaite aujourd'hui faire un film de science-fiction où le voyage spatial joue un rôle important se voit condamné à être comparé à 2001, l'odyssée de l'espace (Cuaron en a aussi fait les frais l'an passé). Risques décuplés ici dans la mesure où Nolan affiche clairement des ambitions philosophiques (le devenir de l'espèce) voire métaphysiques (ce sont d'ailleurs les aspects les plus ratés de son film mais n'anticipons pas).

Mais cette utilisation de « l'étalon Kubrick » est aussi un peu injuste dans la mesure où Interstellar n'aborde pas la question du voyage spatial sous l'angle du rapport de l'homme à la machine mais qu'il s'intéresse avant tout à la question de la « temporalité » et des paradoxes que peuvent susciter des phénomènes physiques comme la gravité ou les trous noirs.

 

Là encore, Nolan offre quelques verges à ses détracteurs pour se faire battre : en accentuant le côté « scientifique » de son film (« les êtres du bulk ferment le tesseract », on s'en serait passé!), il permet à tous les maniaques de la « véracité » de tomber sur son film en soulignant les invraisemblances, les naïvetés, les erreurs inhérentes à ce genre. Mais après tout, on se fiche pas mal du « réalisme scientifique » du film. Dans « science-fiction », c'est bien entendu la « fiction » qui nous importe. Et, pour le coup, je dois dire que le spectacle concocté par Nolan m'a paru plutôt séduisant.

En effet, en dépit de son côté démesuré (un budget faramineux, trois heures de film...), Interstellar m'a semblé être un bon « blockbuster » à l'ancienne. Le cinéaste a le bon goût de ne pas succomber aux sirènes de la mode et nous épargne la 3D, le numérique pour nous offrir un bon spectacle en 70mm qui ne se réduit pas à une débauche d'effets-spéciaux.

 

Dans un premier temps, il nous présente en douceur ses personnages dans un contexte de film catastrophe classique (la terre est menacée par la catastrophe écologique en cours). Cooper (M.McConaughey) est un ancien pilote de la NASA reconverti dans l'agriculture. La recherche spatiale est devenue obsolète puisque toutes les énergies sont déployées pour trouver des solutions à la crise et trouver de nouveaux moyens pour nourrir la planète. Cooper retrouve néanmoins une base secrète de la NASA et apprend que les scientifiques ont découvert un trou de ver qui pourrait permettre aux humains de voyager vers d'autres galaxies et s'installer sur une autre planète.

On devine la suite : Cooper reprend du service, part en expédition pour découvrir ces planètes et abandonne sur place sa fille et son fils aîné.

 

Toute cette partie « exposition » est intrigante et bien fichue : les personnages sont bien dessinés et la catastrophe écologique qui menace est bien rendue avec une économie de moyens assez louable (un simple amoncellement de nuages menaçants). Quant à conduite du récit dans l'espace, elle alterne les moments spectaculaires et de véritables « pauses » qui permettent de donner un peu d'épaisseur aux personnages. Jouer sur l'espace-temps et les paradoxes temporels permet à Nolan de lorgner du côté du mélodrame puisqu'une mission accomplie sur une planète où une heure de temps équivaut à sept années terrestres fait faire au film un bond de 23 ans en avant. Du coup, cette foudroyante ellipse temporelle permet de confronter un père et une fille ayant désormais le même âge. Ce goût pour les distorsions temporelles permet au cinéaste d'élaborer un récit en boucle assez ludique en dilatant ou contractant la narration.

Quant aux moments spectaculaires, ils sont ma foi plutôt bien foutus avec quelques séquences très impressionnantes (la planète océan avec ses vagues immenses m'a beaucoup plu!). Là encore, Nolan étonne par sa sobriété : pas de montage épileptique ni d'effets visuels tapageurs mais un sens de l'action « à l'ancienne » que j'ai trouvé particulièrement efficace. Seul bémol : l'atroce partition d'Hans Zimmer qui assourdit régulièrement le spectateur !

 

Interstellar se révèle être, au bout du compte, un divertissement spectaculaire plutôt réussi même s'il est loin d'être parfait. On déplore, ça et là, quelques longueurs et c'est surtout la dimension « métaphysique » du film qu'on est en droit de trouver un peu lourde. Dans un premier temps, on pense qu'il va s'inscrire dans la lignée « gnostique » de la plupart des films de science-fiction hollywoodiens avec des êtres cachés qui semblent envoyer des messages à une humanité incapable de les déchiffrer. Sans révéler les tenants et aboutissants du récit, certains se sont félicités de voir là un film « athée » pour qui les phénomènes décrits ne relèveraient pas d'une divinité mais de l'homme et de la science. Difficile de trancher mais j'y vois surtout une certaine défaite de l'imagination. Il est intéressant de souligner que, comme avec Gravity l'an passé, le voyage dans l'espace n'est plus vu comme une découverte de l'inconnu mais comme un possible retour à la "mer nourricière" (chez Cuaron) ou à un homme réconcilié avec son environnement (Nolan).

Pour un film qui semble vouloir défier les lois de la pesanteur, ce côté « terrien» couplé à un sérieux pseudo-scientifique pèse parfois un peu trop lourdement.

 

Mais si on ne prend pas le film pour plus qu'il n'est (il n'est ni 2001, ni Solaris), on prendra un réel plaisir à cette œuvre spectaculaire qui parvient à captiver et à séduire la plupart du temps.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires
Mercredi 19 novembre 2014 3 19 /11 /Nov /2014 20:34

Love is strange (2014) d'Ira Sachs avec Alfred Molina, John Lithgow

  pasmal.jpg

Il est assez amusant de découvrir Love is strange une semaine après Magic in the moonlight de Woody Allen et de comparer l'accueil de ces deux films. D'un côté, une quasi unanimité, de l'autre, une certaine condescendance voire un certain mépris (même si ce n'est pas encore trop vrai pour ce titre précisément) pour Woody Allen qui ne ferait que rabâcher.

Pourtant, les deux films s'inscrivent dans la même veine de la comédie sentimentale et le fait que Love is strange se déroule à New-York renforce le désir de comparaison. Si Woody Allen privilégie la comédie romantique, Ira Sachs se dirige de son côté vers le mélodrame.

Est-ce parce que le film aborde des problématiques plus contemporaines (le mariage homosexuel en premier lieu) qu'il remporte davantage de suffrages ? Sans doute mais essayons de ne pas tomber dans le piège de la généralité (car qui n'adhère pas, au fond, à la générosité du message du cinéaste?) et de s'en tenir au strict point de vue cinématographique.

 

George et Ben vivent ensemble depuis 39 ans et décident un beau jour de se marier. Malheureusement, cette décision entraîne le licenciement de George et le couple se voit dans l'obligation de quitter un bel appartement qu'il n'est plus en mesure de rembourser. Contraints de se séparer provisoirement, ils sont hébergés chacun de leur côté par des membres de la famille ou des amis.

 

La première chose qui frappe chez Ira Sachs, c'est la délicatesse de son trait. La séquence du mariage puis celle de la noce (avec un morceau chanté au piano) fonctionnent parfaitement. De cette petite communauté ravie de se retrouver autour de George et Ben se dégagent une chaleur et une harmonie qui fait penser au beau film de Capra Vous ne l'emporterez pas avec vous. Le problème, c'est que le cinéaste se laisse parfois piéger par sa délicatesse. On reproche souvent aux réalisateurs de ne pas « sauver » leurs personnages, de ne pas leur donner une chance. Dans Love is strange, c'est strictement l'inverse. Aucun des personnages, même l'ecclésiastique qui vire George, ne porte en lui une part de négatif. Par instant, l'unanimisme du film gêne un peu : on trouve des homosexuels vieux et jeunes, noirs ou blancs et certains sont même flics (mais sympas quand même!). Quand l'adolescent utilise le mot « gay » de manière péjorative, il est tout de suite précisé qu'il n'y a pas de connotation sexuelle autour ce mot chez les jeunes et qu'il ne stigmatise en aucun cas une préférence sexuelle (d'ailleurs, il semble attiré par son ami Vlad). Bref, même si la scène de licenciement me paraît un brin caricaturale, le cinéaste prend le parti de faire dire à son personnage qu'il restera un bon chrétien même s'il désapprouve les méthodes employées.

Pourquoi pas, après tout ? Mais cet œcuménisme (même l'ado se préoccupe des questions du « développement durable »!) qui frise parfois le prêchi-prêcha moralisateur (la voix-off de George pendant une leçon de piano qui s'adresse aux générations futures pour qu'elles ne soient plus jamais ostracisées en raison de leurs préférences sexuelles) fait que le récit est parfois un peu terne.

En effet, dans la mesure où tous les personnages sont tous parfaits ou presque (tolérants, généreux, plein d'empathie...), le film manque un peu d'aspérités. Dans toutes les scènes où Ben se trouve confronté avec sa nièce, son neveu et son petit-neveu ; on aurait aimé un peu plus de mordant. Car, au fond, un des sujets du film est bien là : que faire de deux corps rejetés par la société ? Or si le message de tolérance est évidemment précieux (ne me faites pas dire ce que je pense pas), il aurait aussi été intéressant de montrer en quoi ces deux « corps en trop » pouvaient gêner les proches (comme dans le sublime Voyage à Tokyo, par exemple). Souligner la dichotomie qui existe toujours entre des idées généreuses et la confrontation de ces idées au Réel.

 

Que la promiscuité se déroule sans le moindre heurt ou presque (la nièce est, tout au plus, agacée de ne pouvoir travailler quand son oncle n'arrête pas de parler) finit par rendre le déroulement du récit un peu morne. Heureusement, Ira Sachs a un sens quasiment « musical » du cinéma et il parvient à nous captiver par une manière assez belle de laisser flâner sa caméra, de privilégier les temps morts ou suspendus (ces beaux moments où Ben peint sur les toits de New-York).

 

La bonne idée qu'a le cinéaste, c'est de recentrer son film autour du couple vedette dans le dernier tiers du film. Il convient de souligner (mais ça a été dit partout, à juste titre) que le jeu de John Lithgow et Alfred Molina est absolument parfait. On croit immédiatement à ce couple et le cinéaste a le mérite de ne pas en faire un cas d'école. Ces deux hommes s'aiment: point. A partir de là, l'amour n'a rien d'étrange comme le suggère le titre mais s'avère parfaitement normal. Quand Love is strange délaisse un peu les personnages qui entourent le couple, il devient très beau avec une économie de moyens remarquable : deux mains qui se touchent pendant un concert de musique classique, une virée très drôle dans un bar homosexuel, une ellipse fulgurante et des plans finaux qui sont peut-être ce que ce j'ai vu de plus beau au cinéma cette année (un soleil couchant et une mélancolie qui m'ont fait penser à certains passages du Walden de Mekas).

 

Si tout le film avait été à l'image de son dernier tiers, on tenait un indéniable chef-d’œuvre. Dommage qu'Ira Sachs évite systématiquement le moindre conflit, la moindre noirceur ; empêchant Love is strange de décoller jusque là.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires

Calendrier

Décembre 2014
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
<< < > >>

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés