Perversion Story (1969) de Lucio Fulci avec Marisa Mell, Jean Sorel, Elsa Martinelli

La mort a souri à l’assassin (1973) d’Aristide Massaccesi (aka Joe d’Amato) avec Ewa Aulin, Klaus Kinski

Visages du cinéma italien : 5- le giallo

Me voilà fort embêté. En regroupant ainsi ces deux films, j’espérais pouvoir vous faire un petit topo sur le giallo, courant important du cinéma d’exploitation et qui connaît depuis quelques années une réhabilitation justifiée de la part de la critique officielle (les amateurs de cinéma « bis » l’ayant depuis longtemps défendu). Or il se trouve qu’après les avoir vus, il me paraît difficile de rattacher ces deux titres par ailleurs fort dissemblables au giallo. Tout au plus pouvons-nous y déceler çà-et-là quelques traits caractéristiques du genre mais rien de très probant.

Avant toute chose, commençons par quelques généralités. On le sait, le terme « giallo » (jaune en italien) vient des fameuses collections de littérature policière ornées de belles couvertures jaunes (un peu l’équivalent de notre « Série noire »). Par extension, le mot va être appliqué à certains films qui, dans la lignée de ceux de Bava (Six femmes pour l’assassin) et Argento (L’Oiseau au plumage de cristal) vont fixer les codes du filon : des meurtres à l’arme blanche, un tueur dont on épouse la vision subjective et dont on aperçoit les mains gantées de noir, des traumatismes venus de l’enfance et des récits à la lisière du fantastique… Pour être très schématique, on peut dire que le giallo descend, entre autres, des thrillers d’Hitchcock et de deux œuvres matricielles qui vont indiquer les chemins à prendre. D’un côté, celui tracé par Psychose qui ouvre la voie à une galerie d’assassins psychopathes et perturbés par un traumatisme enfantin ; de l’autre, les œuvres qui empruntent le chemin ouvert par Vertigo (et Les Diaboliques de Clouzot) pour imaginer des sombres machinations.

Visages du cinéma italien : 5- le giallo

En ce sens, Perversion Story peut s’apparenter à la deuxième catégorie. En effet, George Dumurrier (l’incontournable Jean Sorel) est un riche médecin qui dirige la clinique de son jeune frère Henry. Alors qu’il a une liaison avec Jane et qu’il ne sait comment se séparer de sa femme asthmatique (Susan), celle-ci meurt dans d’étranges circonstances en lui laissant un très beau pactole. Mais les choses rebondissent lorsque George croit reconnaître le sosie de sa femme sous les traits d’une strip-teaseuse (Monica Weston)… Après avoir œuvré dans la comédie, en popularisant notamment de l’autre côté des Alpes le duo mythique Franco et Ciccio, Lucio Fulci abordait pour la première fois le genre policier avec ce thriller navigant en eaux troubles. Moins rattachable au giallo que le splendide Venin de la peur, Perversion Story s’en rapproche par la manière dont les personnages échafaudent leur machination (dont nous ne dirons rien, évidemment). Pas de tueurs en série ici ni même de véritables meurtres (même si l’on soupçonne vite que la mort de Susan n'est pas naturelle). Avec cette réapparition d’un double, le cinéaste navigue dans le sillage d’Hitchcock (ici, la brune devient blonde aux yeux verts) et soigne particulièrement une atmosphère trouble. Tourné en 1969, le film accentue une donnée sous-jacente dans Vertigo et qui sera un piment indispensable au giallo : l’érotisme. Fulci nous plonge ici dans l’univers des boites de strip-teases et de la photographie de mode. Un univers artificiel qui, derrière ses paillettes, peine à masquer les pulsions et les désirs les plus inavouables. Au-delà de sa construction plutôt habile et qui permet au cinéaste de jouer quelques cartes classiques du « thriller » (faux coupable, dénonciation de la peine de mort…), il parvient à remettre en cause les principes de la perception. Ce sosie qui apparait offre au cinéaste le loisir de distordre la réalité et de faire douter le spectateur de ce qu’il voit (écrans divisés, cadrages insolites…). Sans avoir la beauté du Venin de la peur, Perversion Story est une jolie réussite de Fulci.

Visages du cinéma italien : 5- le giallo

La mort a souri à l’assassin ne pourra être rattaché, éventuellement, au giallo que pour quelques meurtres bien sanglants. Mais pour son premier film tourné intégralement tout seul, Joe d’Amato (qui signait alors de son véritable patronyme Aristide Massaccesi) signe une œuvre hybride, intrigante au départ puis un peu lassante par la suite (je n’étais peut-être pas dans une humeur adéquate pour le voir, mort de Godard oblige).

Un accident de carrosse a failli coûter la vie à Greta (Ewa Aulin) et elle est recueillie dans la foulée par de riches châtelains. Soignée par le docteur Sturges (Kinski), il découvre à son cou un médaillon où est gravé une formule permettant de faire revenir les morts à la vie. On comprend alors que le frère de Greta lui a redonné la vie. Après lui avoir dérobé le médaillon, ledit docteur est sauvagement assassiné. Quant à Greta, elle suscite hallucinations, désirs, jalousies et provoque de nombreux décès.

On me pardonnera le côté décousu de ce petit résumé mais il correspond parfaitement au film qui ne cherche jamais à donner une certaine cohérence à son récit. C’est ce qui séduit dans un premier temps puisque D’Amato mise sur le côté insolite de son intrigue balançant du fantastique gothique au thriller sanglant. Son film est joliment photographié et le caractère biscornu de la mise en scène commence par fasciner. Malheureusement, l’enchaînement des situations est tellement aléatoire qu’on finit par se lasser et sortir du film. Certes, on peut y voir des réminiscences de Poe (une belle scène de bal qui évoque Le Masque de la mort rouge, des références au Chat noir avec un meurtre particulièrement sanglant perpétré par le félin…), quelques éléments gothiques plaisants (les apparitions de Greta dans sa robe rouge) et même quelques traces « giallesques » (j’ai pensé au beau film de Martino Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé) mais l’ensemble m’a paru trop brinquebalant pour convaincre.

Reste quelques éléments qui annoncent tous les excès déviants du cinéma de d’Amato et qui pourront faire sourire : la dimension incestueuse du récit (entre un frère et sa sœur), les excès gore qui surgissent çà-et-là (même si les effets-spéciaux laissent un peu à désirer)…Mais même si La mort a souri à l’assassin s’avère bien moins crapoteux et plus soigné que certains de ses fleurons, on pourra lui préférer des films plus déviants comme Caligula, la véritable histoire ou l’étonnant Blue Holocaust

Visages du cinéma italien : 5- le giallo

NB : Les deux films sont disponibles aux éditions Le chat qui fume.

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