L'image manquante
Quatre mouches de velours gris (1971) de Dario Argento avec Michael Brandon, Mimsy Farmer, Jean-Pierre Marielle, Bud Spencer (Éditions Carlotta films)
Troisième volet de la « trilogie animalière » de Dario Argento, après L'Oiseau au plumage de cristal et Le Chat à neuf queues, Quatre mouches de velours gris n'est sans doute pas le plus réussi des films du cinéaste. Osons même le dire en guise d'introduction : contrairement à ce que prétendent ses thuriféraires inspirés (Thoret, Doug Headline, Laugier... qui apparaissent dans l'un des riches suppléments du Blu-Ray), c'est sans doute le film le plus faible de ladite trilogie. On pourra reprocher au film un rythme pas toujours très soutenu, une fin tirée par les cheveux et un recours à l'humour – la présence de Bud Spencer, le rôle du détective privé efféminé joué de manière savoureuse par Jean-Pierre Marielle- qui, s'il n'est pas déplaisant, à tendance à désamorcer la tension que l'on est en droit d'attendre d'un giallo qui se respecte.
Ces réserves posées, le film est loin d'être négligeable et prouve une fois de plus la richesse du cinéma de Dario Argento à ses débuts. Car comme dans L'Oiseau au plumage de cristal et Le Chat à neuf queues, le récit débute par une image manquante qu'il va falloir reconstituer. Roberto Tobias est musicien et, un soir, aborde un vieil homme qui le suit depuis des jours. Une altercation s'ensuit, un couteau apparaît et l'homme s'effondre, mort. Pendant toute la scène, un mystérieux photographe a immortalisé la scène et ne va pas tarder à faire chanter Roberto.
On sait que l'un des films qui a le plus irrigué les gialli de Dario Argento est Blow Up d'Antonioni. On retrouve ici cette fascination pour l'image manquante, les distorsions entre le réel et sa représentation. L'idée farfelue qu'on puisse « récupérer » la dernière image imprimée sur la rétine d'une victime d'un meurtre peut alors être vu comme la métaphore d'un film qui cherche à trouver une certaine vérité à travers un faisceaux de signes. Que l'enquête « policière » soit biscornue, reprenant à son compte des motifs hitchcockiens (le faux coupable, le traumatisme enfantin...) n'a finalement qu'une importance relative puisque l'intérêt du film tient dans la manière qu'a le cinéaste de s'appuyer sur le statut flou de l'image pour déployer sa mise en scène. Cela nous vaut des moments très beaux, à l'instar de la filature qui marque le début du film ou encore cette extraordinaire séquence avec la domestique qui cherche à faire chanter Roberto après avoir appris qu'il a « tué » quelqu'un et qui se fait poursuivre dans un jardin public. Le passage est totalement irréaliste mais c'est ce qui en fait la beauté puisque l'espace autour de la victime devient progressivement piégé et évoque ces cauchemars où l'on se retrouve dans des endroits familiers mais devenus menaçants. Le moment où elle s'engouffre dans une sorte de couloir et qu'elle n'arrive plus à avancer est un grand moment de claustrophobie, qui annonce ces purs moments oniriques qu'Argento saura nous offrir (la scène des « ressorts » dans Suspiria, par exemple).
Le film est irrigué par cette dimension onirique, à l'image de ce rêve récurrent que fait le héros qui imagine se faire décapiter par un homme tenant un cimeterre. Et c'est finalement cette dimension qui intéresse dans l’œuvre et qui fait pardonner les incohérences qui parsèment le récit. On s'identifie immédiatement au héros et on le suit dans son parcours cauchemardesque où il croise des personnages rocambolesques : un tueur inquiétant, « Dieu » aka Bud Spencer dans le rôle de l'ami fidèle, un détective excentrique mais plus perspicace que prévu, estimant qu'il ne peut que réussir puisque toutes ses enquêtes se sont soldées par des échecs et que, statistiquement, il doit bien finir par en résoudre une...
Ce qui est amusant, c'est que le cinéaste qui avait affermi les bases du giallo avec L'Oiseau au plumage de cristal semble déjà (un an après) en pervertir les codes et annoncer sa dégradation. Car du moustique tué en gros plan au départ jusqu'à l'image multipliée de la mouche, l'image porte en elle son propre mensonge et une distorsion du réel. Et ce jeu de faux-semblant permet à Argento de brouiller les pistes, de changer de registres et de ton et de nous offrir un film bancal, imparfait mais néanmoins passionnant.
