La Vénus en fourrure (1969) de Massimo Dallamano avec Laura Antonelli, Régis Vallée (Editions Artus Films)

© Artus films

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Je vais débuter cette chronique par une confidence : je n’ai jamais lu le célèbre Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch, qui – à l’instar de Sade – a offert au vocabulaire commun un nouveau nom et un nouvel adjectif : le masochisme. Dans cette autobiographie plus ou moins romancée, l’auteur narre une quête du plaisir qui passe par la soumission et la souffrance, notamment dans les liens qui l’unissent au personnage de Wanda.

Dans l’intéressante discussion qui regroupe Emmanuel Le Gagne et Sébastien Gayraud autour du film (en bonus des disques), on apprend que le livre ne relève pas de la littérature érotique et n’offre pas les scènes croustillantes que son mythe pourrait laisser présager. Et pourtant, sa dimension sulfureuse va donner lieu à de nombreuses adaptations, notamment au cinéma. Qu’il s’agisse de celles de Jess Franco en 1969 (Venus in Furs) ou de Roman Polanski en 2013 (La Vénus à la fourrure), elles n’ont qu’un rapport très lointain, voire inexistant, avec le livre de Sacher-Masoch. J’avoue n’avoir pas gardé beaucoup de souvenirs de la version hollandaise de 1995 signée Maartje Seyferth et Victor Nieuwenhuijs (Venus in Furs) mais il s’agit davantage d’une rêverie expérimentale autour de l’œuvre originelle qu’une transposition fidèle.

Dallamano est l’un des premiers à proposer une adaptation du roman en 1969, après un film tourné en 1967 que je ne connais pas. Dans son ouvrage de référence sur le sujet (Le Masochisme au cinéma), Jean Streff le considère comme très « médiocre », regrettant que le personnage de Wanda soit traité comme une « call-girl » et la fadeur de l’acteur Régis Vallée (difficile de lui donner tort pour cette dernière observation !). En redécouvrant le film aujourd’hui, on peut néanmoins trouver ce jugement un peu lapidaire et finalement assez injuste. Il peut s’entendre si l’on suit la pensée de Streff et que l’on admet immédiatement que La Vénus en fourrure n’est pas un film masochiste. En ce sens, il est vrai qu’il trahit la pensée de Sacher-Masoch. Jamais chez Dallamano on ne retrouve cette idée de jeu et de contrat entre les deux parties, où c’est le « soumis » qui dicte sa loi au maître, renversant en cela les règles du jeu social. Le cinéaste s’intéresse davantage aux turpitudes d’une bourgeoisie oisive et décadente, qui trompe son ennui en plongeant la tête la première dans une forme de dépravation.

La Vénus en fourrure est donc d’abord un film érotique dont l’audace, pour 1969, lui valut d’être immédiatement retiré de l’affiche en Italie et de ne sortir qu’en 1975 dans une version censurée. Dallamano, même s’il reste dans le cadre d’un cinéma « soft », en usant notamment de stratagèmes qui feront les beaux jours du « pinku ega » au Japon (les éléments de décor judicieusement placés entre la caméra et les parties les plus intimes des corps en action), se montre assez leste et n’hésite pas à filmer des nudités intégrales, y compris masculines. Davantage que l’aspect masochiste, le cinéaste se focalise sur le voyeurisme du personnage de Séverin. C’est par des trous dans une cloison qu’il fait « connaissance » avec Wanda et l’observe sous toutes ses coutures. Par la suite, une fois marié avec la belle, sa « souffrance » consistera surtout à la pousser dans les bras d’autres hommes pour la contempler. Cet élément voyeuriste permet au cinéaste d’interroger le regard du spectateur et de lui réserver une place dans la mise en scène, à la fois inconfortable mais également assez excitante (le propre du spectateur de cinéma n’est-il pas de voir – notamment ce qui est interdit- sans se faire voir ?). Si quelques scènes oniriques succombent à la tentation de l’imagerie masochiste (Wanda à cheval sur Séverin, en train de le flageller), elles restent finalement assez périphériques. Et elles visent moins à comprendre le phénomène et le jeu masochistes qu’à s’ajouter à un ensemble de pratiques déviantes qui disent la décrépitude de cette bourgeoisie. Les épisodes masochistes sont mis à égalité avec des scènes un peu crapoteuses où le couple observe, par exemple, la saillie d’un étalon (annonçant aussi bien La Bête de Borowczyk que le bis déviant de Joe d’Amato, accordant un intérêt tout particulier à la gent chevaline).

Cependant, si on accepte les règles édictées par Dallamano, le film se révèle mineur (comparé aux beaux giallis du cinéaste que sont Mais…qu’avez-vous fait à Solange ? et La Lame infernale) mais plaisant. La mise en scène est soignée et la photographie solaire très belle. Cerise sur le gâteau, Wanda est incarnée par la divine Laura Antonelli qui sait apporter un soupçon d’espièglerie et de fraîcheur là où on ne voudrait exploiter que sa parfaite plastique.

Bien réalisé et offrant de beaux moments sensuels, La Vénus en fourrure s’avère finalement mille fois plus intéressant que les futures adaptations des « classiques » de la littérature érotique (Emmanuelle, Histoire d’O…) qui fleuriront par la suite dans les années 70…

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