Visage(s) du cinéma italien : 71- Tonino Valerii
Folie meurtrière (1972) de Tonino Valerii avec George Hilton, William Berger, Marilù Tolo, Patty Shepard
Tonino Valerii est presque un cinéaste « maudit » dans la mesure où son film le plus célèbre, Mon nom est personne, est avant tout associé au nom de Sergio Leone. Il faut dire que le réalisateur d’Il était une fois dans l’Ouest en a réalisé quelques scènes, l’a produit, en a donné l’idée et que Valerii fut son assistant sur Pour une poignée de dollars et …Et pour quelques dollars de plus. Pourtant, l’œuvre de Tonino Valerii ne se réduit pas à ce titre-phare. Il a signé d’autres westerns reconnus par les spécialistes du genre (Le Dernier Jour de la colère, Texas…) puis a tenté de se diversifier en empruntant, avec Folie meurtrière, la voie du giallo.
Le film débute par un meurtre assez original. Tandis qu’il a emprunté une excavatrice pour draguer un étang, un détective se fait décapiter par ladite machine manœuvrée par un homme que l’on retrouve mort quelques temps après. Le commissaire Peretti (George Hilton) mène l’enquête et cherche à savoir ce que ce détective tentait de retrouver dans l’étang…
Si le modus operandi des premiers meurtres ne fait pas songer aux classiques du giallo, l’arrivée d’un tueur ganté de noir nous ramène en terrain familier. Plus Peretti interroge des témoins et récolte des indices, plus les crimes s’enchaînent, comme si le coupable cherchait absolument à effacer toutes les traces permettant de remonter jusqu’à lui.
Tonino Valerii s’appuie ici sur un scénario complexe (les personnages sont assez nombreux) et bien construit, dont les ramifications ne cessent de s’étendre. Comme dans Mais… qu’avez-vous fait à Solange ? de Dallamano ou Qui l’a vu mourir ? d’Aldo Lado, on réalise assez vite que l’affaire est liée au meurtre d’une fillette. Enlevée autrefois afin d’être échangée contre une grosse rançon, elle fut retrouvée morte en compagnie de son père, lui aussi assassiné après avoir tenté de piéger les kidnappeurs.
Peretti s’intéresse alors aux agissements de la famille de la petite Stefania et découvre que tous ses membres ont des secrets à cacher : un oncle (William Berger) se livre à des trafics louches pour sa société, un autre, sculpteur, dissimule mal ses penchants pédophiles… Si Folie meurtrière se révèle une jolie réussite, c’est que Tonino Valerii parvient à trouver un équilibre entre deux tendances du giallo. D’une part, le côté spectaculaire du filon avec ce que cela signifie en matière de succession de meurtres. De ce côté, le film est (relativement) impressionnant pour l’époque (1972) et recèle quelques assassinats assez gratinés. Outre la scène d’ouverture et sa fameuse décapitation à l’excavatrice, citons cette pauvre institutrice (Patty Shepard) massacrée avec une scie circulaire (le sang qui arrose le mur annonce une des scènes les plus spectaculaires du Ténèbres de Dario Argento) ou encore le crâne défoncé d’un vieil homme à l’aide d’une statuette. D’autre part, Valerii bâtit une intrigue à la Agatha Christie, où chaque découverte d’indices semble désigner un nouveau coupable. La résolution finale, où Peretti regroupe tous les membres de la famille pour confondre le coupable, est assez caractéristique des méthodes de conclusion typiques de la romancière anglaise.
En révélant les secrets les plus honteux de cette famille, Valerii retrouve aussi l’une des obsessions majeures du giallo en ce début des années 70 : la critique d’une classe bourgeoise aussi oisive que corrompue. Comme souligné plus haut, chaque membre de la famille semble receler une part d’ombre. La scène de l’interrogatoire du sculpteur est marquante et assez inimaginable de nos jours dans la mesure où le cinéaste, pour suggérer les pulsions les plus sordides de son personnage, fait débarquer dans son atelier une fillette entièrement nue, servant de modèle. Dans un des bonus du Blu-Ray, Jean-François Rauger explique en quoi ce passage est perturbant. Car s’il se justifie dans le cadre du récit, le critique se demande si le cinéaste a réfléchi à l’effet que ce plan peut produire chez le spectateur. Se poser cette question (légitime), c’est déjà réfléchir avec un point de vue contemporain où c’est moins ce qui est montré qui choque que ce que cette vision pourrait produire dans le regard des autres. Même si Rauger n’appartient évidemment pas à cette tendance, il plane aujourd’hui l’idée que le spectateur peut être « contaminé » par ce qu’il voit, idée qui s’accompagne d’une forme de « criminalisation » du regard. Filmer un viol, par exemple, et le regarder, c’est obligatoirement participer de cette prétendue « culture du viol », même si le film tient un propos inverse sur l’acte montré. Dans le cas présent, il est évident que Valerii n’a aucune volonté d’érotiser cette enfant (encore heureux !) mais que cette irruption permet de caractériser un personnage douteux, même si comme chez Hitchcock, le cinéaste aime diriger les soupçons vers de faux coupables pour surprendre le spectateur.
Nous sommes également à une autre époque, où certains excès furent évidemment à déplorer, mais où l’obsession du « Mal » n’était pas prédominante. C’est d’ailleurs amusant de constater que le cinéaste déshabille de manière assez gratuite ses (belles) actrices Marilù Tolo et Patty Shepard mais qu’il se garde bien de proposer des nus intégraux. Qu’il se le permette avec la petite fille dit aussi ce qu’une immense majorité de spectateurs (j’espère !) pensait à l’époque : que cette nudité ne relève en aucun cas de « l’érotisme ».
Sur ces considérations qui nous éloignent de notre sujet, concluons en saluant à nouveau la réussite de Folie meurtrière. Certes, comme devant tout giallo, il faut parfois abandonner son cartésianisme, à l’instar de cette séquence où l’institutrice ouvre au meurtrier. Certes, on comprend alors qu’elle l’a déjà rencontré auparavant, mais qui ouvrirait sa porte à quelqu’un qu’elle ne connaît pas beaucoup, en l’invitant à passer au salon alors qu’elle s’apprête à se coucher et qu’elle n’est vêtue que d’un simple peignoir ? Mais à part ces quelques entorses au réalisme, le film bénéficie également d’une belle mise en scène, parvenant à instaurer une atmosphère différente selon les décors où évoluent les personnages, entre une cabane délabrée près de l’étang ou un appartement moderne où les touches de rouge (un vase, le téléphone) s’inscrivent comme autant de « tâches » dans un univers en apparence lisse et aseptisé.
Pour sa première et seule incursion dans le genre, Tonino Valerii signe une incontestable réussite, qui ne démérite pas face aux classiques signés Argento, Bava ou Martino.
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