La chair et le sang
Coffret Bigas Luna (3 films) (Artus films)
Bilbao (1978) avec Angel Jové, Maria Martin, Isabel Pisano
Caniche (1979) avec Angel Jové, Cosol Tura
Lola (1986) avec Angela Molina, Patrick Bauchau, Féodor Atkine, Assumpta Serna, Ariadna Gil
Même si les amateurs de fantastique le connaissaient pour son excellent Angoisse, Bigas Luna doit d'abord sa réputation au succès de Jambon, jambon qui fit de Pénélope Cruz une vedette. Ce mélodrame érotique, épicé à souhait (chez Luna, les plaisirs de la chair se conjuguent avec ceux de la bonne chère), marquait le début de sa trilogie ibérique et de ce qu'on a appelé rétrospectivement sa «période rouge ».
Les éditions Artus ont la judicieuse idée de nous faire (re)découvrir sa « période noire », à savoir les premiers films qu'il a réalisés après avoir fait ses gammes dans la peinture et le design.
Bigas Luna débute à la réalisation avec Tatouage en 1976, soit juste après la mort de Franco et la fin de la dictature en Espagne. Ce premier film est un échec total et pour continuer de tourner, il profite de la libéralisation des mœurs pour filmer de petites bandes érotiques qui seront regroupées par la suite sous le titre d'Historias impudicas.
Dans Bilbao, on aperçoit d'ailleurs un extrait de ces films érotiques puisque le personnage principal, Leo (Angel Jové), en regarde un (une femme qui se masturbe avec un sèche-cheveux !).
Bilbao marque le début de la « période noire » du réalisateur. Le cinéma de Bigas Luna, à ses débuts, se caractérise en effet par sa noirceur, sa manière d'ausculter les pulsions les plus taboues (l'inceste, la zoophilie...) et d'adopter le point de vue de personnages obsessionnels. En ce sens, il nage à contre-courant de l'euphorie des cinéastes de la « Movida » et dévoile une Espagne où les fantômes du franquisme (violence, machisme...) restent bien vivants.
Avec ses premières œuvres, Luna impose un style qui évoluera au cours de sa carrière mais dont les caractères persisteront : goût pour l'insert qui isole certaines parties du corps et fouille les chairs, inspiration picturale (Goya et Dali en premier lieu), jeu sur les métonymies (le lait dans Bilbao) et la symbolique des couleurs (le rouge du sang et de la passion)...
Bilbao s’intéresse au quotidien morne de Leo, qui passe ses journées à faire des photos, à regarder des pornos et à entretenir une relation trouble avec Maria, une femme plus âgée que lui. Mais Leo est surtout obsédé par Bilbao, une prostituée strip-teaseuse, dont il veut faire son objet exclusif. Bigas Luna nous fait partager l'intériorité tordue de son personnage grâce à une voix-off qui épouse les flux de sa conscience. Entre rituels et obsessions, le film adopte un regard glacial et sombre pour traduire une forme de folie. Il y a une dimension hitchcockienne dans ce récit puisque Leo est d'abord un « spectateur » qui va ensuite traverser l'écran de ses fantasmes pour tenter d'asservir le réel à ses désirs. Outre les films érotiques qu'il regarde, Leo s'adonne à la photographie et traque Bilbao par le regard en la suivant partout. Son obsession le pousse à recueillir tout ce qu'il peut : tickets de métro, factures... Il achète les mêmes bas qu'elle et prend des photos à son insu. Il va même jusqu'à acheter le disque de la chanson de Kurt Weill et Lotte Lenya Bilbao. Le style clinique de Bigas Luna s'accorde parfaitement avec ce fétichisme exacerbé qui fait basculer le réel du côté du délire obsessionnel. Bilbao séduit d'ailleurs par ces glissements entre la description presque naturaliste d'un quotidien sordide (les scènes domestiques entre Leo et Maria sont d'une infinie tristesse, avec le rituel de la piqûre ou du verre de lait chauffé) et des visions insolites. On songe notamment à ce moment où Leo introduit une saucisse dans la bouche d'un poisson pour faire une photo digne du célèbre adage de Lautréamont : « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie ».
Mais ce fétichisme ira plus loin lorsque notre homme kidnappe Bilbao pour en faire sa chose, un pur objet. Pour accentuer cette réification et transformer la jeune femme en poupée de Bellmer (ligotée et maintenue par des cordes en lévitation), Leo lui rase le pubis le temps d'une scène assez ahurissante (par sa durée et les accrocs – une prise qui se débranche- qu'elle comporte). Scène fétichiste que Luna reprendra d'ailleurs, sous une forme différente, dans Les Vies de Loulou. Ce qui passionne dans le film, c'est de montrer comment le cocon que s'est créé Leo fonctionne en vase clos (un vague oncle lui fournit l'argent, à l'instar de la riche tante qui permet au couple frère/sœur de Caniche de subsister), comment il se heurte au réel de manière tragique et comment il finit par se reconstituer. Leo retourne pleurer dans les bras de Maria et ils reprennent tous les deux leurs petits rituels. Des rituels où plane un soupçon d'inceste (la relation entre Maria et Leo évoque celle d'une mère avec son fils), on les retrouve dans Caniche.
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© Artus films
Grâce à l'argent d'une vieille tante, Angel et Eloïsa vivent dans une vaste demeure avec Dani, un caniche. Cette fois, ce n'est plus une prostituée qui est l'objet convoité mais les chiens. Bigas Luna ausculte une fois de plus les passions les plus interdites puisque Eloïsa partage une intimité très poussée avec son caniche. Une scène assez osée, même si elle reste hors-champ, évoque les amours zoophiles déjà montrées dans La Criatura d'Eloy de la Iglesia. Mais au-delà de ce moment « choc », le film décrit tout un processus de réification des chiens, passant aussi bien par la consommation de leur viande que par leur viol.
Même si son aspect froid et clinique peut occulter cette dimension, il y a une volonté chez Bigas Luna de porter un regard ironique sur les us et coutumes de la bourgeoisie espagnole. Les rites décrits (repas familiaux tendus, relations sociales convenues, l'affection presque filiale d'Eloïsa pour son caniche...) sont comme un vernis qui masque les pires turpitudes. Là encore, le cinéaste joue sur le contraste entre la description réaliste d'un univers codifié et des dérapages du côté des pulsions, des obsessions et des fantasmes. Proche de Dali (c'est une anecdote racontée par le peintre qui a donné l'idée du film), Luna n'est pas vraiment « surréaliste » mais aime jouer avec les apartés oniriques et une certaine étrangeté. Dans Caniche, il imagine une sorte de cité dédiée aux chiens (Canopolis), avec un cimetière dédié et un marché où Eloïsa peut acheter sa viande. Un univers « ordonné » qui contraste avec le désordre des personnages et qui traduit cette tension entre les conventions hypocrites et la nature humaine qu'elle tente de dissimuler.
Angel, de son côté, se rend souvent du côté d'un chenil, où il récupère des chiens pour de la taxidermie ou pour assouvir ses désirs les plus tordus. Le viol de ce chien achève le processus de réification puisque le désir qu'Angel éprouve pour sa sœur, il l'assouvit ici sur une bête réduite au statut d'objet. Et lorsqu'il se jette ensuite sur Eloisa, la similarité des gestes traduit parfaitement l'animalité que veut fouiller Luna.
La famille devient ici le lieu de toutes les turpitudes, en dépit d'une volonté de sauver les apparences, à l'image d'Angel qui nettoie régulièrement sa piscine.
Caniche est un film suffoquant, qui laisse apparaître les stigmates du franquisme, d'une société vivant sur des conventions masquant mal ses cadavres. Le film fut un échec et sa dimension sulfureuse (la zoophilie) éclipsa son côté très grinçant.
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© Artus films
Après ce film, Bigas Luna part aux États-Unis où il tourne Reborn (Renacer) et développe le projet de ce qui deviendra plus tard Angoisse. Mais comme ledit projet peine à se concrétiser, le cinéaste revient en Espagne pour tourner Lola avec Angela Molina qu'on avait découverte dans Cet obscur objet du désir et qui fait le lien avec l'univers de Buñuel qu'affectionne Luna (le lait sur les jambes dans Bilbao qui renvoyait à Viridiana, les escargots de Caniche évoquant Le Journal d'une femme de chambre ou encore les fourmis de Lola comme un clin d’œil au Chien andalou). Si Lola explore à nouveau les passions sur leur versant le plus sombre, il annonce également la période rouge de Luna, notamment par son côté mélodramatique.
Lola a une relation (toxique, dirait-on en employant le lexique de notre époque) avec Mario, un homme alcoolique et violent (Feodor Atkine a rarement incarné un personnage aussi immonde). Après avoir été frappée, Lola a la présence d'esprit de partir et elle rencontre Robert (Patrick Bauchau), cadre supérieur avec qui elle va partager son existence. Quatre ans après, elle est mère d'une petite Ana et coule des jours heureux jusqu'à ce que Mario refasse surface...
Le registre est assez classique : les atermoiements d'une femme hésitant entre une vie lisse et bourgeoise avec son mari et une passion charnelle dévorante avec un amant sans le sou. Luna dissèque cette relation en montrant le côté déraisonnable d'une liaison avec un homme brutal et en dévoilant l'animalité des pulsions derrière le vernis des apparences. Sans être le plus original des films du cinéaste, il bénéficie d'une mise en scène solide, moins étouffante que dans ses premiers essais tout en conservant certaines de leurs caractéristiques : les échappées oniriques, les inserts (les fourmis qui grimpent sur un noyau de pêche)... Angela Molina exprime à la perfection ce trouble qui la saisit, consciente que Mario est un danger pour elle mais se montrant irrésistiblement attirée par lui. On sent d'ailleurs que cette attirance est purement sexuelle (quand elle essaie d'adopter les mêmes « jeux » avec son mari, celui-ci marque son incompréhension), qu'elle relève des désirs les plus refoulés qui animent les personnages de Luna. Beaucoup plus tard, le cinéaste signera le nullissime Bambola, reposant sur le même postulat (une jeune femme qui se laisse aller dans les bras d'une brute épaisse) mais ne s'appuyant sur aucun élément crédible (dans Lola, quand Mario se montre dangereux, les personnages appellent logiquement les flics). A travers ce personnage de Mario, Bigas Luna dévoilait déjà les effets délétères d'une certaine masculinité, d'une phallocratie délirante (Cf. Macho, Bambola). A la différence des deux films précédents, le point de vue obsessionnel n'est pas uniquement celui de l'homme mais, avant tout, celui d'une femme qui lutte entre l'affirmation de sa volonté (quitter les zones dangereuses d'une relation viciée) et un désir d'être, malgré tout, réifiée et sous l'emprise de son amant.
Notons que le trouble demeure jusqu'à la fin puisque Robert contemple sa fille adolescente nager de manière très sensuelle dans une piscine et que le visage de Lola se substitue au sien (là encore, un soupçon de désir incestueux est suggéré).
Cinéaste inégal (j'avoue que, parmi tous les films tournés après Jambon, jambon que j'ai pu voir, aucun ne m'a plu!), Bigas Luna demeure indéniablement un auteur à l'univers singulier, trouble et tordu. Redécouvrir ses premiers films permet de mesurer la cohérence de son univers et l'originalité de son regard.
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