L'ambiguité du mythe
Scarface de Brian De Palma : le destin tragique de Tony Montana dans un monde néo-libéral (2025) de David Da Silva (Editions Lettmotif, 2025)
Contrairement à l’étude sur Les Dents de la mer que j’ai récemment commentée, David Da Silva se penche sur Scarface sans opter pour une fastidieuse analyse plan par plan. Son approche est d’abord intime : enfant ayant grandi dans une banlieue parisienne, sa découverte du film de Brian De Palma est un choc et Tony Montana devient immédiatement, pour ses amis et lui, une sorte de modèle à suivre. Non pas tant en copiant cruchement ses activités illicites qu’en cherchant à devenir « quelqu’un » dans un pays riche alors qu’il est un étranger et issu d’un milieu pauvre.
« Malgré tout, je pense que Tony Montana pouvait aussi inspirer d’autres choses beaucoup plus positives : ce personnage refusait d’être un citoyen de seconde catégorie, d’être humilié et se battait pour réaliser son rêve dans son pays d’adoption ».
En ce sens, David Da Silva établit un lien pertinent entre le trafiquant de drogue Montana et le personnage de Rocky Balboa qu’incarna Sylvester Stallone.
C’est ce personnage de Tony Montana qui va servir de fil directeur à l’essai. Dans un premier temps, l’auteur analyse ses origines, revenant à la fois sur le film originel de 1932 (Scarface de Howard Hawks) avec Paul Muni et sur la figure du gangster popularisée par Coppola dans Le Parrain. Il s’intéresse ensuite à la genèse du projet, au scénario d’Oliver Stone qu’aurait dû réaliser Sidney Lumet dans une optique plus politique, et qui, au passage, dénonçait les accointances entre la C.I.A. et le narcotrafic.
Il décortique ensuite le film à l’aune de la trajectoire de son personnage : son arrivée aux États-Unis, ses premiers pas dans les « affaires » grâce à la rencontre d’un mentor, son accession fulgurante qui lui fait toucher de près le « rêve américain »… Da Silva nous propose de nombreuses pistes stimulantes, liant par exemple ce parcours à l’évolution d’Hollywood puisque Tony Montana trouve d’abord un « producteur à l’ancienne » (escroc mais respectant certains codes) avant de se rallier à la déréglementation reaganienne. Il analyse surtout comment la trajectoire du petit gangster s’inscrit dans une politique néolibérale où tous les coups sont permis pour s’enrichir et faire son trou. C’est d’ailleurs le reliquat d’une certaine éthique (il refuse de tuer des enfants) qui causera la perte de Montana. Partant de la célèbre affiche publicitaire « The World is Yours », l’auteur élargit le propos du film à une analyse plutôt fine de l’évolution des États-Unis en ce début des années 80, où le trafic de cocaïne devient la métaphore parfaite d’un néolibéralisme totalement dérégulé.
"Tony Montana n'est pas un personnage isolé : il est l'enfant turbulent d'une Amérique reaganienne en pleine mutation, où la guerre contre la drogue croise les promesses du néolibéralisme, où l'individualisme triomphe et où les exclus du système sont prêts à tout pour conquérir leur part du rêve américain. Sa philosophie de vie, "The World Is Yours", résume autant une ambition dévorante qu'une malédiction, un slogan publicitaire détourné en épitaphe tragique."
Dans un deuxième temps, il se penche sur la manière dont Tony Montana est devenu un mythe, notamment dans la culture hip-hop et chez une certaine jeunesse défavorisée des banlieues. L’homme représente effectivement un modèle puisqu’à force de volonté, il parvient à s’extraire de ses origines modestes pour revêtir tous les oripeaux du rêve américain (demeure luxueuse, femme sublime, costumes ostentatoires…). Da Silva montre néanmoins que cette élévation au niveau du mythe repose aussi sur un malentendu tant De Palma cherche, dans un même mouvement, à montrer le caractère factice et illusoire de cette réussite.
Pour finir, l’essayiste définit les caractéristiques du jeu de Pacino et ce que l’acteur a pu apporter au personnage de Montana. Il se penche également sur les retrouvailles de De Palma et Al Pacino dans L’Impasse et montre ce qui rapproche et sépare Carlito Brigante de Tony Montana.
L’ouvrage est aussi solide (une bibliographie conséquente) que bien argumenté. On regrettera peut-être (c’est juste pour chipoter !) que David Da Silva ne creuse pas davantage du côté stylistique et sur la manière dont Scarface s’inscrit dans l’œuvre de De Palma. En effet, « The World is Yours », c’est aussi l’image trompeuse qui n’a cessé de hanter le cinéaste. Et cette conscience chez lui que la mise en scène ne peut se construire que sur une forme de leurre et de « déjà-vu » (Scarface est un remake, Montana évolue dans un monde de faux-semblants…). D’où le maniérisme de son style, conjugué à une forme opératique qui culmine dans un finale mythique.
Mais ce (petit) bémol n’obère en aucun cas les qualités de cet intéressant essai.
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