Partager l'article ! En attendant le pire: Take shelter (2011) de Jeff Nichols avec Michael Shannon, Jessica Chastain Malgré mes nombreuses occupations du m ...
Take shelter (2011) de Jeff Nichols avec Michael Shannon, Jessica Chastain
Malgré mes nombreuses occupations du moment, je trouve enfin un peu de temps pour vous parler d'un des films événements de ce
début d'année. Pour son deuxième long-métrage, Jeff Nichols fait preuve d'une étonnante maturité et parvient à donner une véritable ampleur à ce qui ne pourrait être qu'un film
« indépendant » de plus.
Si Take shelter séduit autant, c'est qu'il peut se lire (au moins) à trois niveaux et qu'il parvient également à
conserver une dimension opaque et mystérieuse. Essayons de préciser.
Au premier niveau, Take shelter est un fable millénariste hantée par la fin du monde, comme le 2012 d'Emmerich (pas vu
et pas envie de le voir), Le cheval de Turin de Bela Tarr (pas encore vu mais j'irai le voir) ou encore Melancholia de Lars von Trier (intéressant sans être totalement
convaincant).
Honnête père d'une famille moyenne du Midwest travaillant sur des chantiers, Curtis est soudain assailli par des prémonitions
inquiétantes. Il rêve de tornades et de pluies acides, de nuées d'oiseaux affolées, de mystérieuses silhouettes pénétrant chez lui ou que son chien devient fou et l'attaque.
La construction du film est assez remarquable. Si dans un premier temps, on pense que cette série de rêves va aller crescendo
vers l'horreur, il n'en est rien. Jouant admirablement avec les plans larges, le hors-champ et l'inquiétude qui naît de l'attente ; le cinéaste parvient à captiver le spectateur en
instaurant un climat véritablement oppressant. Mais il sait également faire travailler son esprit et son imagination. Il est assez frappant que le rêve le plus violent de Curtis (celui où il se
réveille avec du sang plein son lit) n'est pas représenté à l'écran. On quitte très provisoirement le point de vue du héros tourmenté pour être placé du côté de son épouse qui assiste désemparée
au spectacle de ses convulsions. A partir du moment où Jeff Nichols nous a déjà montré la teneur des songes du personnage, il est inutile de forcer le trait et d'insister : les images que se
fabriquent le spectateur sont peut-être encore plus effrayantes et l'effet plus efficace.
De la même manière, le cinéaste joue sans arrêt sur l’ambiguïté de ce que nous percevons : rêves ? Réalité ?
Délire paranoïaque ? Pour prendre un exemple, la scène qui ouvre le film n'est pas présentée directement comme un cauchemar et ça n'est que bien plus tard que le spectateur comprend qu'il
s'agit du fruit de l'imagination de Curtis. Mais est-ce que tout ça est réellement un rêve ?
Ces questions nous conduisent au deuxième niveau du film qui tourne autour des notions de point de vue et de
perception. Torturé par ses visions, Curtis se demande s'il n'est pas tout simplement en train de sombrer dans la folie. Il se trouve que sa mère est schizophrène et qu'elle est soignée dans une
institution spécialisée. Il va d'ailleurs la voir pour lui parler des symptômes précurseurs de sa maladie. A partir de là, le cinéaste ne va cesser de jouer sur cette frontière floue qui sépare
la normalité de la folie. A mille lieues des blockbusters hollywoodiens, il adopte une construction mentale du récit. Jamais (ou presque) on ne s'éloigne du point de vue de Curtis et l'on se
demande sans arrêt si ce que nous voyons est réel ou la projection d'un cerveau malade. L'inquiétude naît alors du caractère inattendu des gestes de l'homme. Lorsqu'il rêve que son chien
l'attaque, il riposte en l'enfermant dans un enclos construit à cet effet dans le jardin. Après avoir rêvé que sa femme elle-même devienne un danger (dans une séquence onirique digne de
Shining de Kubrick), on redoute le moment où Curtis va s'en prendre à elle. Là encore, l'intelligence de Jeff Nichols est de jouer sur la suggestion, l'attente et de constamment filmer
sur la corde raide entre folie et normalité, entre cauchemars et réalité. Sans arrêt, il implique le spectateur dans son récit et l'oblige à colmater des brèches, des zones d'ombre et à imaginer
ce qui n'est pas montré.
Le mouvement général du film est centripète : on part de l'infiniment grand (la nature, une menace eschatologique...) pour
aller vers un repli sur la cellule familiale (l'abri de fortune que construit Curtis) sans que l'on sache vraiment si le ver est dans le fruit (est-ce que ce bon père de famille n’entraîne pas
tout son petit monde dans sa paranoïa?)
L'individu menacé dans sa sphère privée (comme au temps des Chiens de paille de Peckinpah), dans ce qu'il a de plus
précieux (on sait l'importance de la cellule familiale aux Etats-Unis) constitue la troisième dimension de Take shelter : son aspect fable millénariste et
« politique ».
Le film de Jeff Nichols constitue effectivement une parabole assez saisissante des peurs actuelles de l'Amérique : crainte
de l'apocalypse, menaces de dérèglements « écologiques » entraînant tornades et pluies acides, peur de l'Autre (ces silhouettes hostiles et sans visages qui viennent terroriser Curtis
pendant la nuit) et des intrusions violentes dans le foyer familial.
L'abri que construit le héros devient la métaphore du repli d'une nation en proie au doute et à la crise. Sans forcer sur le
trait, le cinéaste décrit une famille moyenne menacée aussi bien par le chômage que par l'endettement.
La menace la plus perturbante devient alors davantage l'explosion de la cellule familiale que celle de la planète. Le cinéaste
joue délicatement sur cette corde du mélodrame discret et dit de fort jolies choses sur la confiance en l'Autre et en sa perception (c'est symptomatiquement la petite fille sourde -et qui possède
donc d'autres codes pour communiquer- qui permet de relier Curtis au monde « réel »).
Si la fin de Take shelter est ambiguë à souhait, c'est parce que Jeff Nichols entremêle les trois dimensions de son
film sans vouloir vraiment les dénouer. Plus captivante que n'importe quel film catastrophe, l’œuvre n'en oublie pas d'être complexe et laisse le spectateur avec un goût de cendres dans la
bouche...
***
Oki's movie (2011) de Hong Sangsoo
Pas le temps de développer vraiment une chronique sur le dernier film en date du grand et prolifique cinéaste coréen. Constitué
de quatre fragments mêlés, Oki's movie est à la fois un film d'une déconcertante simplicité au risque de l'inconsistance (une intrigue sentimentale, une jeune femme partagée entre son
professeur de fac et un jeune homme, déclinée quatre fois et une mise en scène « ligne claire » qui rappelle parfois le cinéma de Rohmer) et d'une complexité assez étonnante.
Comme dans Conte de cinéma, le cinéaste joue sur le caractère auto-réflexif du récit puisque les personnages évoluent
dans le milieu du cinéma et que ces différents « sketchs » peuvent se voir comme la même histoire déclinée selon différents points de vue mais aussi comme une réinterprétation fictive
(le premier segment pourrait être un court-métrage réalisé par l'un des personnages) d'une histoire vraie (le deuxième et troisième épisodes?). Hong Sangsoo, avec son style inimitable (scènes de
beuveries, zooms qui recadrent brutalement les personnages et soulignent le caractère « artificiel » des moyens cinématographiques...) parvient à brouiller les repères entre fiction et
réalité et interroge une fois de plus la notion de représentation.
Même s'il s'agit d'un film mineur, ce nouvel opus confirme l'importance de celui que je tiens pour le meilleur cinéaste coréen
en activité...
Derniers Commentaires