Mardi 29 juillet 2014 2 29 /07 /Juil /2014 17:46

J’ignore quel air on respire à Caen mais une chose est sûre, il semble stimuler les bonnes volontés et inciter à la naissance de belles initiatives. Pour ma part, je considère que c’est à Caen qu’est né le meilleur dictionnaire des synonymes en ligne. Mais c’est surtout du fameux Ciné-club de Caen dont il va être question. Comme tout cinéphile pointilleux qui cherche un jour quelques renseignements précis, je me suis retrouvé à naviguer sur ce site qui est une mine d’informations et où l’on ne néglige pas pour autant la dimension « critique » face aux films qui sortent. C’est grâce à Edouard, lorsqu’il a lancé le site Panoptique, que j’ai fait connaissance (virtuellement) avec Jean-Luc Lacuve, le fondateur de ce site. C’est d’ailleurs sous la coupe du « Ciné-Club » que Panoptique perdurera quelques mois après l’abandon de son créateur. Depuis, Jean-Luc est devenu un fidèle compagnon de route qui commente de temps en temps chez moi et que j’ai retrouvé avec plaisir dans l’équipe de Zoom Arrière.

C’est également grâce à des cinéphiles comme lui que le septième art parvient à exister vraiment en province et fait de nouveaux adeptes chaque jour. Pour reprendre le terme fétiche de Daney, Jean-Luc est un précieux « passeur » qui mérite tout notre respect pour le travail impressionnant qu’il a accompli…

Merci Jean-Luc.

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***

Le journal cinéma du Dr Orlof que je parcours régulièrement depuis sans doute maintenant plus de cinq ans avait pourtant tout pour me dérouter : vampires torves et comtesses dénudées, goût maniaque pour les photomatons de Gérard Courant, les livres peu diffusés. Je ne tardais pourtant pas à m’apercevoir que son auteur, premier parti pour les aventures cinéphiles collectives (cinémathons, Kinok, panoptiques, cinéma scandaleusement pris par la quille et autre Zoom arrière), fédérait pourtant tout ceux qui sont passionnés par le cinéma comme levier  pour soulever le monde (et il en faut aujourd’hui pour appuyer sur le manche).  Je me mis donc à lire plus attentivement le fameux journal et m’aperçus que j'en partageais presque tous les choix. En revoyant nos étoiles attribuées sur un an dans le panoptique, je note tout juste avoir mieux aimé Les adieux à la reine et moins Moonrise kingdom. Dans ce dernier cas je suis sûr d’avoir tort. Sur Zoom arrière, excepté quelques nanars épars, les différences ne sont pas légions et me ramènent souvent à revoir ma critique.

Chaque jour ou presque je clique  donc sur le journal, guettant la tête de son avatar, débordant de cœurs ou poings serrés de colère. J’attends maintenant avec impatience la dernière série de Gérard Courant et rêve même de  passer un jour par Dijon pour saluer ce subtil cinéphile.

Merci Vincent

Par Dr Orlof - Publié dans : 10 ans
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Mardi 29 juillet 2014 2 29 /07 /Juil /2014 10:23

Les amants d’outre-tombe (1965) de Mario Caiano avec Barbara Steele, Paul Muller. (Editions Artus Films) Sortie le 1er juillet 2014

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La collection « les chefs-d’œuvre du gothique » des excellentes éditions Artus commence à s’étoffer et disons-le d’emblée : Les amants d’outre-tombe fait partie des meilleurs titres de la série. Il n’atteint peut-être pas tout à fait le niveau des excellents Danse macabre de Margheriti ou du fameux Masque du démon de Bava mais il reste un film de très bonne tenue.

Premier atout : la présence de l’immense Barbara Steele dans un double rôle. Elle est d’abord Muriel, la femme d’un savant pratiquant de mystérieuses expériences dans son laboratoire (l’excellent Paul Muller, déjà vu dans Le fantôme de Lady Morgan). Délaissée par son mari, elle se réfugie dans les bras de son amant mais elle est surprise en flagrant délit par le professeur. Très vexé, il les torture et les tue.

Là encore, et nous considérerons qu’il s’agit de son second atout, le film se distingue par sa violence et par sa cruauté. Les passages où Muller châtie les deux amants renvoient à tout un imaginaire sadien qu’on n’avait rarement vu de cette manière à l’écran à cette époque : corps enchaînés, fouettés et marqués au fer rouge dans une crypte lugubre, coups de poing divers, électrocution…

Après ce départ en fanfare, le film redémarre avec l’arrivée de la demi-sœur de Muriel, Jenny (à savoir, Barbara Steele en blonde !). Elle a épousé à son tour le professeur qui convoite un héritage qui lui avait échappé. Des phénomènes mystérieux vont débuter puisque la défunte Muriel semble vouloir accomplir sa vengeance en possédant l’âme de sa sœur…

Reconnaissons-le, Les amants d’outre-tombe souffre d’un petit « ventre mou » lorsque se met en place la deuxième partie du récit. La mise en scène de Caiano, au demeurant très soignée, manque peut-être un peu de tonus pour vraiment maintenir l’attention de manière constante. Mais à cette réserve près, l’amateur du genre sera comblé. Le cinéaste, qui n’est pourtant pas un habitué du fantastique (sa réputation s’est faite autour de quelques péplums – Ulysse contre Hercule, Maciste, gladiateur de Sparte- quelques westerns et il a même réalisé un film de « nazisploitation ») convoque avec brio tous les détails attendus : décors somptueux d’un vaste château recelant de nombreux couloirs sombres et une inquiétante crypte, portes qui grincent et claquent lorsque se lève un grand coup de vent, orages, tombes vides…

L’atmosphère « gothique » est parfaitement rendue, d’autant plus que l’éditeur nous propose ici une très belle copie du film qui rend justice à son noir et blanc très contrasté. Sans révéler les ficelles du dénouement, il convient quand même de souligner que le film bascule à nouveau dans l’horreur du début et qu’il fait preuve d’une violence assez inédite (pour l’époque, je le répète : ça reste très relatif) : personnage à moitié défiguré, sang qui coule abondamment…

Si on aurait aimé que le cinéaste développe certains aspects sous-tendu par son scénario, notamment la dimension « romantique noire » de ces amants qui viennent se venger depuis la mort ou encore la relation étrange qui noue le professeur à sa servante Solange qui a retrouvé sa jeunesse après la mort de Muriel. Le savant à un côté « horrible docteur Orlof » que Caiano aurait pu, à mon sens, plus accentuer.

Mais ceci est une autre histoire : Les amants d’outre-tombe est un film gothique suffisamment morbide et noir pour séduire l’amateur du genre qui ne restera pas, de toute manière, insensible au charme incandescent de l’icône absolue de ce cinéma : la géniale Barbara Steele !

 

En bonus : Une riche présentation du film par l’incontournable Alain Petit qui répond cette fois à des questions et donne ainsi un peu moins l’impression de ronronner (disons que l’échange est plus vivant que dans certains suppléments où le grand critique se contente d’énumérer des filmographies). A cela il faut ajouter un entretien avec le cinéaste Mario Caiano qui revient sur l’aventure des Amants d’outre-tombe

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Lundi 28 juillet 2014 1 28 /07 /Juil /2014 17:52

C’est en achetant un remarquable petit ouvrage intitulé Censure-moi : une histoire de la classification X au début des années 2000 que j’ai découvert Christophe Bier. Je tenais là un de ces passionnants érudits pour qui rien de ce qui touche au bizarre, à l’étrange n’est étranger. Outre l’érotisme et la pornographie dont il est l’indispensable chantre inspiré, Christophe Bier est un spécialiste de la firme Eurociné, des nains au cinéma, des acteurs ayant joué sous des déguisements de singe, etc. C’est peu dire que j’ai tout de suite été enchanté par cet homme se baladant systématiquement hors des chemins battus de la cinéphilie et dont le savoir est encyclopédique.

En 2008, je fis partie des abonnés de l’éphémère (hélas !) et passionnante revue Cinérotica qui permit à Christophe Bier de publier en petits fascicules les prémisses de son grand œuvre : Le dictionnaire des films français pornographiques et érotiques en 16 mm et 35 mm dont je fus un heureux souscripteur et qui mérite de figurer dans toute bibliothèque qui se respecte. C’est à ce moment où je fis davantage connaissance avec l’auteur car il lança son propre blog où je m’empressai de commenter. Puis, comme il le dit lui-même, nous eûmes d’autres échanges au moment où j’écrivis mon article sur les éditions La Brigandine pour le magazine Chéri-Bibi.

Outre sa grande gentillesse et sa constante disponibilité (il a toujours répondu aux questions que je lui ai posées, éclairant souvent ma lanterne par son incroyable culture), Christophe Bier me fait aujourd’hui l’honneur d’apporter sa contribution à mes 10 ans de blog. J’en suis à la fois très fier et très touché. Un grand merci à lui en attendant avec impatience de nouveaux écrits ou films documentaires réjouissants…

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Un bloggeur qui se baptise Orlof ne peut qu’attirer ma bienveillance. La preuve ? Il m’a fait l’honneur de classer mon documentaire Eurociné 33 Champs-Elysées dans son top 10 pour l’année 2013, parmi Brian de Palma, Brisseau, Bellocchio, Garrel, Tarantino, Scorsese… En fait, la première fois que j’ai entendu parler du « dr Orlof » d’Internet, c’était grâce à Jean Gourguet. Le Dr n’apprécie pas du tout le cinéma de Jean Gourguet dont, malheureusement, il n’a vu que la dernière phase, la moins palpitante, excepté son le film La Traversée de la Loire. Le mélo coquin façon Gourguet a été lourdement critiqué par le Dr Orlof, considérant La Cage aux souris et autres Promesses dangereuses comme des « mélos rustico-pétainistes ». C’est le propre du blog du Dr Orlof d’éviter des propos tièdes. Ceux-là n’ont pas été du goût de la fille du cinéaste (la « petite Zizi » que son père fit jouer dans quelques mélos au début des années 50). Elle était persuadée que je connaissais l’identité du Dr Orlof… Elle supputait même que ce pouvait être un dénommé… Jean-Pierre Bouyxou ! Avait-elle vu La Comtesse noire de Jess Franco, poème tragique dans lequel le cinéaste avait improvisé l’écriture du rôle – pourtant devenu essentiel – du fils aveugle du Docteur Orloff pour le confier à Bouyxou ? L’étude attentive de l’orthographe permettait d’éviter l’amalgame. Notre bloggeur, quoique Bouiyxoudolâtre (et on le comprend !), se réclamait du premier horrible Dr Orlof, avec un seul « f ». Ce n’est que quelques années après que j’ai mieux fait connaissance avec ce Dr Orlof du Net, autour des romans de gare édités par la Brigandine.

Félicitations au Dr Orlof d’animer ainsi, depuis dix ans, un blog aussi intéressant, sous le double parrainage d’Howard Vernon et Jess Franco.

Par Dr Orlof - Publié dans : 10 ans
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Dimanche 27 juillet 2014 7 27 /07 /Juil /2014 21:33

Comme je l’écrivais il y a peu, Edwige a d’abord été une très agréable collègue sur le site Interlignage. Puis nous nous sommes suivis et avons gazouillé gaiement sur Twitter. C’est là que j’ai réalisé qu’elle était d’origine dijonnaise et qu’elle revenait de temps en temps dans la capitale des ducs de Bourgogne pour voir sa famille. L’occasion était trop belle et je n’ai pas hésité une seconde lorsqu’elle m’a proposé d’aller boire un verre.

Edwige fait donc partie des rares personnes rencontrées sur Internet que j’ai pu croiser « dans la vraie vie » et c’est toujours un plaisir d’aller partager un café avec elle.

Musicienne de profession mais très calée en cinéma, il paraissait normal qu’elle célèbre les 10 ans de ce blog en musique et de fort belle manière. 

Après cette contribution originale, vous pourrez vous précipiter vers son blog qui est à son image : plein d’humour et d’esprit.

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 Lumière et sons

 

On ne se refait pas, on a tous des tics (voire des tocs). Et même pour mon loisir préféré, celui qui sollicite en priorité les yeux et m'hypnotise avec son plus ou moins grand écran, je n'arrive pas à mettre mes oreilles en vacances. Peu importe le style du film - et on sait que je bouffe de tout et de n'importe quoi - ou son âge, d'ailleurs, c'est plus fort que moi : je ne réussis jamais à le voir sans l'écouter,  déformation professionnelle, sans doute. Par exemple, je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer que la musique du dernier Godzilla en date, signée Alexandre Desplats (que j'ai commencé à apprécier pour ses Wes Andersonnades, entre autres) était fort bien troussée. Alors que je n'ai pas réussi à accrocher à Jersey Boys de Clint Eastwood, en grande partie parce que la voix nasillarde de contre-ténor du personnage principal m'était insupportable (oui, j'avoue aussi que je me suis ennuyée, mais si je dis ça on va me jeter des pierres…). Comme on fête les dix ans de cette page, et afin de lui souhaiter encore de belles années, je tenais donc à poser ici en guise de bougie un morceau de cinéma que je jugeais génial pour sa musique. Ou le contraire, je ne sais pas encore exactement.

 

La musique, nombreux sont les réalisateurs qui ont su l'utiliser comme personnage à part entière dans leurs œuvres. Je pense à Quentin Tarantino, Stanley Kubrick, Alfred Hitchcock, Tim Burton, Emir Kusturica, Wim Wenders, Jim Jarmusch, Sergio Leone, Wes Anderson, aux frères Coen et j'en oublie des tonnes, sans aucun doute. Mais je cite ici ceux dont j'ai écouté en boucle et/ou acheté les bandes originales.

J'aurais pu opter, par exemple, pour un extrait de La vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder, car ce qu'y joue le héros est le 2ème concerto pour violon du grand Miklos Rosza et que l'enregistrement utilisé est celui qu'en a fait l'immense Jasha Heifetz, mais cela me ramènerait encore et toujours au « bureau » et à mes tics (tocs?).

 

Mais non, je choisirai plutôt une bande originale avec laquelle j'ai une histoire personnelle. Elle fait en fait partie de celles que j'ai connues par cœur avant même d'avoir l'occasion de voir le film (c'est pour ça qu'elle a coiffé au poteau la première scène de Fenêtre sur cour et son brillant zapping sonore signé Franz Waxman). Majestueux comme une bonne Ouverture d'opéra, voici donc le fameux plan-séquence qui ouvre La soif du mal d'Orson Welles. La musique – un vrai régal - est signée Henry Mancini.

Joyeuse décennie à toi, cher Journal !

Par Dr Orlof - Publié dans : 10 ans
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Samedi 26 juillet 2014 6 26 /07 /Juil /2014 09:33

Que dire en quelques mots de Vincent, le plus Fordien de tous les blogueurs ? Que son calme est olympien ? Que sa gentillesse est proverbiale ? Que son amour du cinéma est immodéré ? Que sa culture est sans faille ? Evidemment, mais il faudrait aussi ajouter sa curiosité insatiable (du Super 8 au blockbuster, des classiques indéboulonnables aux westerns italiens de série Z en passant pour un penchant coupable pour les belles italiennes se faisant trucider dans les gialli ou exhibant leurs poitrines généreuses dans des comédies discutables – Ah Edwige Fenech !-)

Le génial récit que vous allez lire est assez long alors je vais tâcher de ne pas trop m’étendre mais c’est difficile dans la mesure où Vincent fait partie de mes plus vieux compagnons de route (en retrouvant quelques archives 20six égarées dans le cosmos, j’ai réalisé qu’il était déjà là pour répondre à ma grande enquête sur « les films les plus érotiques de l’histoire du cinéma » en 2005 !) et un véritable ami que j’ai eu l’occasion de rencontrer deux fois.

C’est cette dimension que je voudrais mettre en valeur ici : son côté fédérateur.

Sur son blog (qui fêtera aussi très prochainement ses 10 ans), il y eut d’abord les « blogs-à-thon », invitations lancées à tous les blogueurs pour écrire un texte autour d’un cinéaste aimé. Je crois avoir participé à celui autour de Ford (forcément !) et de Godard.

Il y eut surtout, en 2008, le désir de faire se rencontrer quelques blogueurs. Me voilà donc invité dans la belle ville de Nice à visionner Les sièges de l’Alcazar de Moullet, à participer à une table ronde sur le thème de la « critique à l’heure d’Internet » avec mes amis Edouard Sivière et Joachim Lepastier et à faire partie d’un jury pour une petite compétition de films Super 8. Je garde un excellent souvenir de ce week-end mémorable et du dynamisme de notre hôte courant sur tous les fronts.

Intrigué par mes nombreuses critiques des films de Gérard Courant, Vincent renouvelle son invitation deux ans plus tard et me voilà de retour aux « Rencontres cinéma et vidéo » de Nice. Il s’agira pour moi de présenter très rapidement l’œuvre du cinéaste (qui ne manquera pas de filmer cette intervention pour ses « carnets filmés » !) et d’être à nouveau membre du jury pour la compétition Super 8. Là encore, même s’il fut plutôt pluvieux, le souvenir de ce week-end reste gravé dans mon esprit. J’assistai à quelques tournages de Cinématons et Vincent et moi firent même une petite apparition dans un des films de la série Cinéma de Courant.

Il eut d’autres projets malheureusement non-concrétisés (organiser des « rencontres Kinok » dans une ville médiane pour tous) mais je reste persuadé que nous arriverons bien à nous revoir un de ces jours, que ce soit du côté de Caen, Paris, Nice ou de Dijon…

Pour ces belles rencontres qu’elle m’a permis, l’aventure du blog méritait vraiment d’être tenté et ne serait-ce que pour taquiner Vincent avec mes piques régulières contre l’œuvre de Spielberg, j’ai bien envie de la poursuivre encore quelques années…

 ***

Une visite

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Je suis arrivé chez lui par un bel après-midi de juillet. Une belle demeure XVIIIeme, élégante, aux grandes fenêtres ouvrant sur un jardin à la française. Remontant l'allée centrale, j'ai aperçu Jack Nicholson courant après Danny Lloyd, le gamin avait sans doute fait une nouvelle bêtise. De l'autre côté, à la lisière du parc, Éric Rohmer dirigeait une saynète avec Rosette et Amanda Langlet sous le regard amusé de Pascal Greggory coiffé d'un canotier. Devant le perron, attablés autour de plusieurs bouteilles de Nuits-Saint-Georges, discutaient avec animation Jean Rollin, Jésus Franco, Russ Meyer et Shunya Ito. Les épithètes fusaient : « Anarchie ! Érotisme ! Révolution ! Pornographie ! Fantastique ! Poésie !». Je distinguais, sereine, Brigitte Lahaie qui tricotait derrière Rollin. Un pull pour l'hiver sans doute. Un homme filmait la scène avec une petite caméra super 8. Quand il me vit, Gérard Courant s'interrompit et s'avança vers moi en souriant. « Il t'attend avec impatience. Joseph et Luc doivent nous rejoindre à vélo ce soir. Ça sera une belle fête ». Gérard m'entraîna vers la porte d'entrée devant laquelle m'attendaient Lina Romay et Edwige Fenech. « Je te laisse en de bonnes mains. Je te revois plus tard, je dois finir ce portrait 259 de groupe ».

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« Vous avez fait bon voyage ? » demandèrent mes hôtesses. « Il nous a demandé de vous faire patienter un moment, Il est en retard pour l'éditorial de Zoom Arrière ». « Venga, caro, précisa Edwige, nous allons vous faire visiter. Ça va vous plaire ». Un bossu ouvrit la porte. Je demandais : « Igor ? ». L'homme sourit en roulant ses grands yeux : « On prononce eye-gor ». Nous entrâmes. Le vaste hall était dominé par deux grandes statues, chacune veillant sur une enfilade de salles. A droite, environné de flocons de neige et d'un air de violon, Douglas Sirk en marbre rose. A gauche, entouré de méduses flottantes, Alain Resnais en granit breton avec la cape de Mandrake. Nous avons pris à gauche. Passant devant la statue, une voix solennelle se fit entendre : « Tu n'as rien vu à Hiroshima ». Lina éclata de rire.

La première salle était meublée à l'espagnole, mais d'une étrange façon. Un âne dormait sur un piano. Un évêque se décomposait sagement dans un coin. Michael Lonsdale lisait Sade assis sur une cuvette de WC. Sur un canapé, Fernando Rey essayait des escarpins à Delphine Seyrig. Une faille du mur laissait passer une colonne de fourmis. Un homme que je n'identifiais pas aiguisait un rasoir. J'eus l'impression que je ne pourrais pas sortir de cette pièce, mais non. Un coup de trompette salua mon entrée dans la salle suivante. Contraste, celle-ci était peinte en rose et vert pomme. Un piano à queue blanc était installé au centre et Michel Legrand chantait « Police, milice, flicaille, racaille... Je n'aurais pas fait mieux ». Michel Piccoli triait des parapluies tandis que Catherine Deneuve essayait une robe couleur d'orage. Je cherchais quelque chose à lui chanter, à Deneuve, pas à Piccoli, mais déjà mon escorte charmante m’entraînait dans la pièce suivante. « Mais je ne pourrais jamais... oups !». Un train siffla.

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A peine étais-je entré que les frères Marx lâchèrent Margaret Dumont pour se jeter sur moi. Harpo, tout ciseaux dehors s'en prit à mon col de chemise. Groucho joua des sourcils sur Lina tandis que Chico entraînait Edwige « Un petit morceau de piano, pianissimo, sostenuto, mia bellissima ? ». « Messieurs, gronda Lina, gardez votre énergie pour la réception ». Harpo lança un coup de trompe et s'envola au plafond. Ses frères l'attrapèrent chacun par une jambe et nous en profitâmes pour passer à la salle suivante. « C'est la bibliothèque, précisa Lina, vous pourrez y repasser demain ». Je notais les collections de carnets où il tient sa comptabilité précise des films vus, les volumes de la Brigandine et de chez Losfeld, « Amour, Érotisme et Cinéma » d'Ado Kyrou, l'intégrale Boulet et les livres de Ludovic. Dans un fauteuil profond, Brian De Palma lisait le Hitchbook. « Quel est le secret ? » murmurait-il en boucle.

« Et voici sa salle favorite » introduisit Edwige, « Mais je préfère Sergio Martino » me glissa-t-elle dans l'un de ses inimitables soupirs. Étrange endroit... du plafond venait une voix éraillée et grave, comme d'un ancien magnétophone mal réglé, débitant des histoire(s) de cinéma. Sur la droite, une enfilade de portes qu'Eddie Constantine ouvrait l'une après l'autre, compulsivement. Anna Karina et Anne Wiazemsky jouaient sur un flipper. Assise sur la carcasse d'une Alfa Roméo rouge, au centre de la pièce, Mireille Darc lisait Elie Faure à Myriem Roussel. Nathalie Baye et Jean-Claude Brialy réparaient des vélos. Samuel Fuller parlait cinéma à Raymond Devos qui lui caressait la main. Dans un angle, Jean-Paul Belmondo peignait de la dynamite en jaune. Il se tourna vers nous : « S'il n'aime pas la ville, s'il n'aime pas la campagne, qu'il aille faire un tour dans la cave ». La lumière baissa soudain. Une trappe s'ouvrit devant l'Alfa rouge, découvrant une volée de marches. « Nous sommes tous encore ici » dit la voix au plafond. Lina me tendit un bougeoir. « Allez-y, il a pensé que ça vous amuserait ».

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Je descendis, suivi par le rire cristallin de mes hôtesses. Peu à peu je m’habituais à la pénombre et dans le même temps, je perçu des sons curieux, gémissements, métal, sifflements. Enfin, je débouchais dans une grande crypte aux voûtes de pierre éclairées façon Bava où m'attendait un spectacle dantesque. Barbara Steele taquinait du fouet un Indiana Jones à demi nu, attaché à un chevalet. « Tu n'avais jamais pensé l'utiliser comme ça ? » dit-elle en se mordant les lèvres. Dans une cage en fer suspendue au plafond, une étrange créature couinait « Maison... maison... ». Ailes déployées, Ingrid Pitt volait autour de lui en découvrant ses charmantes canines. Elle se posa avec grâce sous une tête de requin empaillée. N'en croyant pas mes yeux, je continuais d’avancer. Je passais devant deux Tom enchaînés au mur. « C'est pire qu'à Omaha Beach » soupira Hanks. « Plutôt les martiens » cria Cruise. Plus loin encore, un homme, barbu, au bon regard cerclé de lunettes, était attaché devant une télévision qui diffusait un film de Haneke. « L'horreur... l'horreur... » murmurait-il. Je m’avançais. « Steven, que faites-vous là ? ». Tout à coup, un éclair de lumière. Je me retournais, il était là, les yeux pétillants, un large sourire aux lèvres : « Vous aimez mon parc jurassique ? ».

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Je tendis la main. « Docteur Orlof, je présume ? Bon anniversaire ! ».

 

Par Dr Orlof - Publié dans : 10 ans
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