Mardi 13 mai 2008

OSS 117 : Le Caire, nid d’espions (2006) de Michel Hadzanavicius avec Jean Dujardin, Aure Atika

 

Pas certain que j’aie abordé OSS 117 dans les conditions les plus favorables. J’avais en tête le flot de dithyrambes que ce film obtint de la part de la critique intello s’esbaudissant soudain qu’on puisse produire de tels  « chefs-d’œuvre » en France. Les Cahiers, par exemple, avaient fait assez fort dans le domaine du délire interprétatif.

D’un autre côté, reconnaissons aussi que ces échos favorables parvinrent à piquer ma curiosité et me laissèrent espérer voir enfin une bonne comédie française.

Or même si je n’irai pas jusqu’à prétendre que le résultat est du bran, je dois reconnaître que l’ensemble m’a laissé un peu perplexe (pourquoi tout ce délire ?) et plutôt déçu.

Détaillons.

Même si le signalétique dont j’use ce soir laisse imaginer un certain ennui, reconnaissons au film certaines qualités.

Primo : cela faisait fort longtemps que nous n’avions pas vu une comédie qui ne néglige pas totalement la direction artistique. Pastiche des films d’espionnage des années 50-60 (signés alors André Hunebelle, Michel Boisrond, Pierre Kalfon ou Jean Sacha), OSS 117 : Le Caire, nid d’espions s’amuse à en retrouver l’esthétique jusque dans l’utilisation des transparences. La photo est soignée (couleurs un peu passées d’époque), le cadre est plutôt beau et relativement inventif, la musique furieusement typée années 50.

Deusio : cela faisait aussi très longtemps que nous n’avions pas vu une comédie francaoui s’évertuant à construire des gags par le biais d’une véritable mise en scène (oh le gros mot pour les têtes de veaux de la charcuterie télévisuelle qui viennent vendre leur soupe sur grand écran !). Certains gags m’ont semblé vraiment très bons, que ce soient ces poules qui se taisent dès que la lumière s’éteint (et qui permet à Hadzanavicius de jouer sur le gag hors champ ou simplement sur le son) ou encore une très belle poursuite dans des rues du Caire se ressemblant toutes. Lorsque dépité d’avoir perdu la trace de celui qu’il poursuivait, OSS 117 consent à demander son chemin à un autochtone ; le cinéaste se permet même de filmer la scène en plan d’ensemble alors que n’importe quel tâcheron se serait contenter de filmer la gueule ahurie de l’acteur (en gros plan) en entendant son interlocuteur lui donner les plus invraisemblables explications en arabe. Conséquence directe de cet effort de construction des gags : le spectateur rit de bon cœur et j’admets volontiers que certains passages sont savoureux (j’ai un faible pour les flash-back délicieusement ringards).

Hélas, trois fois z’hélas ! Il me semble que le film ne tient pas le coup sur toute la durée. Pour deux raisons dont la première est entièrement subjective.

Assumons donc cette subjectivité en confessant mon peu d’intérêt pour les interprètes principaux de ce film. Certes, Jean Dujardin est plus supportable que dans l’immonde Brice de Nice (un des pires étrons franchouillards jamais tournés !) mais je persiste à ne trouver aucun charisme à ce comédien et à estimer que son jeu est fort limité. Ici, il se limite à une parodie malhabile de Sean Connery dans les James Bond en se contentant de répéter ad nauseam les mêmes œillades agrémentées d’un petit jeu avec le sourcil assez lassant. Face à lui, Aure Atika me paraît aussi crédible en princesse égyptienne que Carole Bouquet en coiffeuse décolorée de province et son jeu assez scolaire n’arrange rien ! (par contre, Bérénice Bejo s’en tire mieux et a beaucoup plus de charme).

Quand à la deuxième raison qui m’a empêché d’adhérer totalement au projet d’Hadzanavicius, c’est ces réminiscences de « l’esprit Canal » que je ne supporte plus du tout. Le côté « pastiche » du film est très plaisant mais je suis beaucoup plus sceptique concernant son aspect « second degré » tellement convenu et usé jusqu’à la corde.

Je m’explique. Bien évidemment, l’intrigue d’ OSS 117 est totalement insignifiante et débile. Le personnage n’a, lui non plus, aucun intérêt (c’est un crétin dont le spectateur plus malin et mieux pensant que lui doit rire de son nationalisme, de son esprit de vieux colon et de ses préjugés racistes et même homophobes). En jouant sans arrêt sur ce second degré surplombant, le cinéaste se condamne lui-même à renvoyer son film sur les plates-bandes de la succession de sketches se terminant par une chute. Parfois la chute est drôle (si, si) ; mais quand elle ne l’est pas, on finit par s’ennuyer, faute de « liant ».

Pardonnez-moi de revenir à la comédie américaine mais dans des films comme 40 ans, toujours puceau ou Serials noceurs, le spectateur ne trouve pas le temps long lorsqu’il ne rit plus car les réalisateurs ont su créer de véritables personnages et inscrire les gags dans un récit avec des enjeux (aussi convenus soient-ils !)

C’est ce qui manque, me semble-t-il,  à OSS 117 : Le Caire, nid d’espions et qui l’empêche de s’élever au niveau de l’excellent Le magnifique de De Broca où, pour le coup, l’aspect parodique n’empêche pas la construction d’un vrai récit et de personnages attachants. Je repensais aussi à l’inspecteur Clouseau de Blake Edwards. Lui aussi est un crétin qui parvient à ses fins par hasard. Cela n’empêche pourtant pas le spectateur d’être toujours « à son niveau » et si l’on s’amuse de ses bourdes et gaffes, on ne gausse jamais de sa « bêtise ».

Dans le film d’ Hadzanavicius, il y a toujours ce côté « petit malin » très caractéristique de ce qu’est devenu l’humour Canal + ces derniers temps qui le fait paraître un brin mesquin et inégal.

Dommage car l’ensemble est soigné et témoigne d’une ambition plutôt rare dans le cadre de la comédie à la française…

par Dr Orlof publié dans : Critique
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Dimanche 11 mai 2008

Le brigand bien-aimé (1956) de Nicholas Ray avec Robert Wagner, Hope Lange

 

En guise de héros ambigu, Ray s’offre cette fois-ci une légende de l’Ouest américain en la personne de Jesse James. Remake d’un film qu’Henry King a réalisé en 1939, le brigand bien-aimé n’est sans doute pas une œuvre majeure de l’auteur de Johnny Guitar mais un western honorable qui lui permet de renouer une fois de plus avec ses obsessions.

Plutôt qu’un récit linéaire mettant en scène un personnage que tout le monde connaît ou croit connaître (depuis le beau j’ai tué Jesse James de Samuel Fuller, nous savons tout de cette méprisable ordure que fut Robert Ford !), le cinéaste opte pour une forme éclatée en partant d’une attaque de banque qui a mal tourné.

A partir de ce point de départ (Jesse et son gang sont placés du côté des bandits et poursuivis par les tenants de la Loi), Nicholas Ray va prendre un malin plaisir à dresser le portrait d’un personnage complexe, à multiples facettes, capable comme tous ses héros d’excès (voir Bogart dans Le violent) mais dont la personnalité ne peut en aucun cas se réduire à cette figure du Mal opposé à un hypothétique Bien.

Le cinéaste nous renvoie d’abord à la jeunesse de Jesse James et à son appartenance à une famille Sudiste prise dans les soubresauts de la guerre de Sécession. En quelques scènes formidablement troussées, il nous montre que les choses ne sont pas aussi simples que ce que l’on voudrait bien croire (les bons yankees contre les vilains sudistes esclavagistes). Les frères James ne sont plus alors présentés comme des bandits malfaisants mais comme les victimes « collatérales » d’un conflit les dépassant.

Méprisés, ostracisés et pourchassés par les nordistes malgré la fin de la guerre, nos héros n’ont plus qu’à se faire voleurs pour subsister.

A partir de là, Ray ne cesse de nuancer son portrait. La légende du bandit à la « Robin des bois » est malmenée (le seul acte de générosité de James est effectué par défi et par orgueil) tandis que sa fureur s’avère parfois difficile à contenir (Frank l’arrête au dernier moment alors qu’il s’apprête à abattre un de ses complices coupable d’avoir batifolé pendant l’attaque de la banque.)

Mais il y a aussi le Jesse James amoureux de la belle Zee (la magnifique blondinette Hope Lange), le fils fidèle à sa mère et l’homme qui rêve de se ranger afin de pouvoir s’occuper de sa petite famille.

Personnage à multiples facettes, disais-je, qui permet à Ray de relativiser toutes les grandes valeurs sur lesquelles se sont fondées les Etats-Unis : le Bien représenté par les Yankees n’est-il pas déjà une forme d’impérialisme diluée dans la glu des bons sentiments (il y aurait beaucoup de leçons à tirer de ce soldat qui qualifie les sudistes « d’esclavagistes » en mettant la scène en parallèle avec la dictature actuel du « politiquement correct ») ? Jesse James est-il véritablement un bandit ou le produit d’une injustice ? Un individu peut-il être d’un bloc rejeté d’un côté ou de l’autre de la limite fluctuante qui départage le Bien et le Mal ? 

En rendant floue cette limite, le cinéaste ouvre la brèche d’une « ère du soupçon » du western dans laquelle s’engouffreront des gens comme Peckinpah ou Léone.

Rien de « maniériste » pour l’instant dans le brigand bien-aimé mais déjà ce sentiment que les légendes peuvent, elles aussi, se craqueler…

par Dr Orlof publié dans : Critique
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Jeudi 8 mai 2008

Le grand alibi (2008) de Pascal Bonitzer avec Miou-Miou, Pierre Arditi, Lambert Wilson, Valéria Bruni-Tedeschi, Mathieu Demy

 

Autant ce début d’année civile a été riche en sorties attendues et variées (même si toutes les promesses n’ont pas été, loin s’en faut, tenues), autant depuis quelques semaines je rechigne à me déplacer en salles tant la programmation me semble pauvre et peu stimulante (et ça va durer tout le mois de mai !).

Pour ne pas me priver totalement du grand écran, je me suis décidé à aller voir le dernier film de Pascal Bonitzer (son cinquième en tout), adaptation on ne peut plus classique d’un roman d’Agatha Christie (le vallon).

Le hasard faisant bien les choses, il se trouve que j’ai trouvé et lu il y a peu un essai dudit Bonitzer intitulé Le regard et la voix. Il s’agit en fait d’un recueil d’articles donnés pour la plupart dans les Cahiers du cinéma au milieu des années 70. Le cinéaste s’en prend assez vertement à cette tendance qui fleurissait alors à cette époque et qu’il baptisa avec Daney : le rétro (symptomatiquement, il s’en prend à Lacombe Lucien de Malle et à l’affreux Portier de nuit de Cavani).

Or en découvrant le grand alibi, on se dit que Bonitzer est entièrement passé du côté de ce « rétro », pas au sens idéologique du terme mais esthétique. Nous sommes vraiment devant du cinéma des années 50 : scénario bétonné, adaptation littéraire vaguement policière et numéros d’acteurs en roues libres…

Autant les deux premiers films de Pascal Bonitzer (Encore et surtout Rien sur Robert) témoignaient, si ce n’est d’un style, tout du moins d’un ton assez agréable, nous rappelant qu’il avait été auparavant le scénariste de grands cinéastes (Rivette, Ruiz…), autant la suite s’est avérée de plus en plus médiocre et il a fallu que je consulte à nouveau mes notes pour me souvenir du titre de son pénultième film, l’insipide Je pense à vous dont je n’ai plus le moindre souvenir (c’est dire si c’est un film marquant puisqu’il doit avoir à peine deux ans !)

 

Le grand alibi, c’est d’abord une réunion chez le sénateur qu’incarne Pierre Arditi. On ne saisit pas tellement les liens qui unissent les personnages et l’on se demande comment une modeste vendeuse de chaussures a pu se retrouver dans un tel milieu mais bref…, l’important est qu’un meurtre a lieu pendant ladite réunion (Lambert Wilson est, dieu merci, éliminé après une demi-heure de film) et, pour le spectateur comme pour les flics, de savoir qui a tué le bellâtre.

Disons-le tout net, l’adaptation du roman de Christie par Bonitzer ne possède ni le charme de celles effectuées par Pascal Thomas (Mon petit doigt m’a dit, c’est tellement mieux !), ni même celui des adaptations de Gaston Leroux par Podalydès. Sans doute parce que le cinéaste se croit plus malin que le genre et ne veut pas jouer franc-jeu. Dans un premier temps, il se concentre plutôt sur les liens entre les personnages et en bon lacanien, il s’amuse à insister sur les lapsus et autres manifestations de l’inconscient des personnages. Sauf qu’à l’inverse d’un Buñuel ou d’un Ruiz, ces manifestations sont uniquement des coups de force scénaristiques que la mise en scène illustre soit platement (on ne sort pas de l’alternative gros plans, plans moyens rapprochés), soit lourdement (lorsque des paroles sont prononcées sans destinataire précis, le cinéaste prend bien soin de souligner par un gros plan sur le visage de la personne concernée à qui s’adresse ces mots).

Le mot qui vient alors à l’esprit et qui désigne parfaitement Le grand alibi est celui de téléfilm. Bonitzer ne fait jamais de cinéma mais se contente d’illustrer un scénario par ailleurs pas franchement renversant (d’autant plus que la dimension policière est pratiquement évincée mis à part le dernier quart d’heure). Pour le soutenir, il le confie à des comédiens chevronnés qui ne m’ont pas paru exceptionnels. Ils ne sont pas mauvais mais ils se contentent d’un tour d’honneur en répétant les numéros pour lesquels on les connaît (Wilson en séducteur veule, Arditi en ronchon blasé…). Seul Mathieu Demy m’a paru un peu plus à l’aise que les autres. Voilà un excellent acteur que nous aimerions voir dans un rôle à sa mesure.

(Pour des raisons strictement libidineuses, l’actrice italienne dont j’ai oublié le nom est aussi pas mal !)   

Soyons honnête, le résultat n’est pas totalement déshonorant et l’on suit l’intrigue sans vraiment s’ennuyer. Mais on peut aussi se demander pourquoi ce film bénéficie d’une sortie en salles alors que sa place est un prime-time sur France 3 dans le cadre d’une collection consacrée à Agatha Christie…

par Dr Orlof publié dans : Critique
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Mardi 6 mai 2008

L’amour d’une femme (1953) de Jean Grémillon avec Micheline Presle, Gaby Morlay, Julien Carette

 

Jean Grémillon est vraiment un cas à part au sein du cinéma français. D’une certaine manière, on pourrait le désigner comme l’éternel grand oublié. Il n’eut pas, en effet, l’heur de plaire aux critiques de la future Nouvelle Vague et n’accéda pas au panthéon des « modernes » aux côtés des Vigo, Renoir, Bresson, Becker, Guitry, Tati ou Melville.

Parallèlement, les tenants de la tradition poussiéreuse lui ont toujours préféré des cinéastes dont la gloire me paraît usurpée et qui n’ont pas un dixième du talent de Grémillon (je pense à des gens comme Carné, Autant-Lara ou l’assommant René Clair ; sans parler des tâcherons comme Decoin ou Allégret !)

Et pourtant, le ciel est à vous est sans doute l’un des plus beaux films jamais tourné en France et c’est avec un grand plaisir et un certain étonnement que j’ai découvert l’ultime film du cinéaste : l’amour d’une femme.

Etonnement car ce mélodrame délicat aborde avec un véritable tact un sujet on ne peut plus contemporain : l’émancipation de la femme du carcan de son foyer et de son rôle de mère et ménagère.

Micheline Presle (superbement fragile et déterminée) incarne une jeune femme médecin nommée à la campagne et plus précisément sur l’île de Ouessant (c’est dire la partie de plaisir !). Peu à peu, elle se fait adopter par les habitants du cru et ses compétences médicales sont reconnues. Elle s’entiche alors d’un bel ingénieur qui lui demande de renoncer à sa profession et de devenir son épouse…Dilemme cornélien : l’amour ou le travail ?  

Qu’au début des années 50 (époque furieusement rétrograde), un cinéaste offre aux spectateurs le portrait d’une femme qui sacrifie son amour pour affirmer son individualité à travers sa profession ; voilà qui a de quoi surprendre. Mais Grémillon ne s’avance jamais sur le versant « sociologique » que pourrait éventuellement appeler le film (ce n’est pas Cayatte) : il préfère se consacrer aux états d’âme de personnages qu’il peaufine d’un superbe coup de crayon (de caméra serait plus juste).

L’amant éconduit pourrait, par exemple, être un gros macho caricatural ne désirant que s’accaparer une femme et la mettre à sa botte. Rien de ça ici : l’homme reste sans doute prisonnier de certains préjugés ancestraux (la femme doit rester à la maison et s’occuper de ses enfants) mais il est traité avec délicatesse et sans caricature ; le cinéaste prenant soin de le montrer plutôt démuni face à la détermination de cette femme et même effondré car son amour est absolument sincère (entre parenthèse, le personnage est très beau mais l’acteur italien qui l’incarne est un brin insipide).

De la même manière, Grémillon ne jacasse pas bêtement pour mettre toutes les femmes au turbin (je crois à l’émancipation par le travail à peu près autant qu’à celle promise aux prisonniers qui cassent des cailloux dans les bagnes !). Là encore, il s’intéresse à une individualité qui a décidé de mettre son savoir et son talent au service de la communauté et de soigner son prochain. Si on examine dans le détail la manière dont il peint ce personnage, on réalise à quel point la subtilité est de mise. Micheline Presle n’est ni une sainte qui vient apporter généreusement son aide aux ploucs bretons (jamais il n’est question de sauver « gratuitement » la petite fille comme le font remarquer sarcastiquement certains autochtones), ni même quelqu’un qui cherche à se distinguer de la petite communauté qui l’entoure mais une femme ordinaire qui a juste ce « petit truc » en plus qui en fait une magnifique héroïne du cinématographe.

Si l’on excepte les deux enfants, les personnages parlent « juste » chez Grémillon, on n’entend jamais le phrasé « Comédie-Française » qui m’irrite tant dans le cinéma franchouillaud des années 50. Le cinéaste est un « impressionniste » qui filme par petites touches une communauté vivante (les scènes de groupe, que ce soit au bistrot avec le bedeau en mal d’alcool ou celle de l’enterrement, sont très réussies) et peaufine avec beaucoup de tact ses personnages.

Voyez le magnifique personnage qu’incarne Gaby Morlay, institutrice prête à prendre sa retraite et qui repense aux générations d’enfants pour qui elle a sacrifié famille et amour. Rien n’est écrit dans le marbre chez Grémillon et s’il montre avec empathie une femme qui veut pouvoir travailler, il n’en fait pas non plus une panacée et montre que cela peut conduire à la solitude la plus terrible.

D’une manière plus générale, le film est hanté par la terreur de la solitude, de la vieillesse et de se retrouver seul quand viendra le dernier soupir. Là encore, rien de pesant dans l’atmosphère d’un film qui sait mêler une certaine joie de vivre à une vraie mélancolie.

Et si la fin s’inscrit dans la tradition d’un certain mélodrame, elle reste ouverte à l’espoir.  

Et c’est ce qui touche le plus dans cette œuvre pudique et profonde, subtile et tout simplement humaine…

par Dr Orlof publié dans : Critique
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Lundi 5 mai 2008

Fortini Cani (1976) de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet

 

De Cézanne, Pierre Klossowski écrivait qu’il « aspirait à reconstruire encore une fois l’aspect solennel du monde. » C’est à cette phrase que j’ai songé lorsque les Straub se contente, le temps d’une longue séquence, de filmer pendant près d’un quart d’heure de simples paysages italiens, sans commentaire.

Leurs proverbiaux panoramiques m’ont semblé avoir cette même fonction : redonner au monde un aspect solennel et immémorial ; retrouver à travers ces forêts et ces montagnes la trace des hommes qui s’y sont battus et les tourments de l’Histoire (passée et contemporaine).

Une fois de plus, les cinéastes adaptent à l’écran un texte d’écrivain mais il ne s’agit pas ici d’une œuvre de fiction mais d’un essai de l’écrivain juif italien Franco Fortini intitulé (en français) les chiens du Sinaï.

Tourner un essai au cinéma est déjà une gageure dont peu de cinéastes sont capables mais elle est redoublée lorsqu’il s’agit d’une œuvre préexistante. Eisenstein a songé à adapter le capital de Marx mais il ne l’a jamais fait. Pour moi, le seul essai vraiment convaincant une fois porté à l’écran reste la société du spectacle de Debord.

Pour les Straub, il est bien entendu hors de question de tomber dans les pièges de l’illustration (avec par exemple des images du conflit israélo-palestinien puisque une bonne partie de l’essai y est consacré) mais de jouer une fois de plus la carte de la rigueur la plus extrême et du minimalisme.

Une bonne partie du film, nous verrons Fortini lire lui-même les pages de son essai et les cinéastes n’hésitent pas non plus à filmer un article de journal in extenso pour permettre au lecteur de le lire !

Prétendre donc que se plonger dans Fortini Cani  est une partie de plaisir serait un gros mensonge. Mais évincer ce film du revers la main en recourant à l’ironie facile ne me paraît pas plus intelligent.

Pour peu qu’on se donne la peine de faire un effort (ce à quoi ne nous habitue pas forcément le cinéma), la réflexion proposée par les Straub se révèle fort intéressante et toujours d’actualité.

Pour faire simple, Fortini est un intellectuel qui combattit le fascisme pendant la deuxième guerre mondiale et dont la réflexion porte sur la situation des juifs en Europe. Elle s’inscrit dans le cadre d’une vision marxiste puisque Fortini montre la manière dont la bourgeoisie européenne raciste persécuta les juifs avant que la situation ne se retourne paradoxalement et qu’elle soutienne l’état d’Israël contre les proscrits du moment, à savoir les arabes. L’auteur, visiblement antisioniste, examine avec une rare acuité la manière dont cette haine de l’arabe dont se font écho la presse couchée et les intellectuels « de gauche » témoigne de la même « mauvaise conscience » européenne après la seconde guerre mondiale et de cette volonté de faire les « chiens du Sinaï » (expression nomade signifiant « courir en aide au vainqueur, être du côté des patrons, exhiber de nobles sentiments »).

L’essai date de 1967 mais ses accents résonnent étonnamment juste encore aujourd’hui même si certaines thèses, trop marquées par la théorie communiste, me paraissent avoir vieilli (comme dans De la nuée à la résistance, les Straub restent un peu scolairement persuadés que l’antifascisme est un moyen de lutter contre l’aliénation, un des lieux privilégiés de la « lutte des classes »).

Mais il y a quelques réflexions sur la manière dont a été sacralisée la Shoah qui me paraissent d’autant plus pertinentes qu’elles sont énoncées par un écrivain juif et donc exempt de soupçons antisémites (l’horreur nazie n’est pas « tombée du ciel » comme manifestation suprême du Mal : c’est bel et bien un processus historique engendré par le capitalisme).

Aller au cinéma pour écouter une leçon d’histoire et de géopolitique n’est peut-être pas, de prime abord, fort attrayant mais pour ceux qui acceptent de faire l’effort (ne nous leurrons pas, il s’agit là d’un véritable effort), Fortini Cani est un film recommandable…

 

NB : C’est donc la dernière note que je consacrerai à ce coffret dédié au Straub (encore merci à ma généreuse donatrice Vierasouto). Sachez que le quatrième film qui le compose est Sicilia ! pour moi le film le plus réussi et le plus « abordable » du lot.

A vous de voir…

par Dr Orlof publié dans : Nouveautés DVD
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