Samedi 4 juillet 2009

Paris nous appartient (1958) de Jacques Rivette avec Gianni Esposito, Betty Schneider, Jean-Claude Brialy


Premier long-métrage de Jacques Rivette, Paris nous appartient s'inscrit bien évidemment dans la mouvance de la Nouvelle Vague (on notera d'ailleurs que Chabrol et Godard viennent faire les acteurs le temps d'une scène chacun) mais, rétrospectivement, annonce surtout parfaitement l'œuvre de Rivette et sa singularité.

Dès son premier film, Rivette met en scène un jeu de l'oie grandeur nature et c'est Paris qui devient le terrain de jeu privilégié du cinéaste. Tout tourne autour de la mort mystérieuse de Juan, personnage à l'aura mystérieuse (fut-il proche de certains groupuscules révolutionnaires ?) dont le suicide paraît douteux. Qui aurait tué alors cet homme et pourquoi ? Parallèlement, Anne (l'héroïne du film) rencontre Gérard, un metteur en scène indépendant résolu à monter Périclès de Shakespeare. Face aux désistements de certains membres de sa troupe, il propose à Anne un rôle dans sa pièce tandis qu'elle recherche de son côté un enregistrement musical de Juan...

Tous les thèmes du cinéaste sont présents dans Paris nous appartient : le complot, le théâtre, le rapport de l'individu au collectif et le film qui semble s'inventer au fur et à mesure de ses déambulations...Pour Rivette, il s'agit de démonter les mécanismes de la mise en scène du cinéma en ayant recours au théâtre. Si Gérard choisit de monter Périclès, c'est pour son côté imparfait et « décousu », histoire de montrer que le metteur en scène est celui qui tente de donner une forme au chaos du monde, qui parvient à organiser de nombreux éléments disparates. Il en est de même pour un film, aventure collective où le metteur en scène tente de donner du sens au Réel, d'en organiser les fragments épars. Le film est alors moins un récit « traditionnel » qu'un « work in progress », une réflexion sur l'art de la mise en scène et sur l'œuvre en train de se faire.

Tout cet aspect est bien évidemment intéressant mais je dois aussi avouer que Paris nous appartient ne m'a pas totalement séduit. Alors que je suis un fan de Rivette et que j'adore des films comme L'amour fou, l'amour par terre ou la bande des quatre (sans parler de mon préféré : Céline et Julie vont en bateau, l'un des plus beaux films français de tous les temps), celui-ci m'a laissé un peu froid. Sans doute parce que Rivette reste encore très théorique et qu'il intellectualise ce qu'il rendra par la suite léger et extrêmement ludique. Disons qu'il y a un côté un petit peu « scolaire » dans la métaphore qu'établit le cinéaste entre une histoire « policière » filandreuse (qui joue avec ces vies humaines ? Quels dangers menacent réellement les personnages ?) et l'aventure d'une pièce de théâtre qu'il faut monter, avec ce que cela suppose de compromissions et de désillusions. Lorsque Gérard obtient de pouvoir mettre en scène sa pièce dans une salle parisienne, le voilà qui se débarrasse de sa comédienne amatrice et qu'il se voit soumis aux diktats de ses commanditaires. Pour maîtriser réellement sa création, l'artiste doit se battre contre un pouvoir d'autant plus dangereux qu'il ne dit pas directement son nom. La menace qui pèse donc sur le petit microcosme que décrit Rivette est aussi celle qui pèse sur les épaules de l'artiste confronté au mystère d'un monde qu'il ne peut pas saisir (ou si peu : on ne verra pas, par exemple, le résultat du tableau fini dans La belle noiseuse).

Tout cela est sans doute encore trop intellectualisé pour véritablement emporter l'adhésion. Du coup, on se laisse plutôt séduire par le côté « nouvelle vague » du film et la manière déjà fine qu'a le cinéaste de filmer Paris, ses rues, ses cafés et de transformer un paysage ordinaire en un endroit insolite (Rivette est quelqu'un qui a toujours flirté avec le fantastique : Cf . Duelle) Ce n'est pas mon film préféré du maître mais un coup d'essai déjà assez caractéristique dans la mesure où il porte en lui toutes les germes de l'œuvre à venir...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Jeudi 2 juillet 2009

Madame veut un bébé (1942) de Mitchell Leisen avec Marlène Dietrich, Fred MacMurray



La rétrospective que la Cinémathèque française lui a consacrée a permis aux cinéphiles de redécouvrir un grand auteur de comédies injustement méconnu : Mitchell Leisen. N'étant pas parisien, c'est grâce à l'édition en DVD de ces deux petits bijoux que sont La baronne de minuit (Midnight) et Jeux de mains (Hands across the table) que j'ai pu approcher pour la première fois l'œuvre du cinéaste mal-aimé.

Si Leisen, qui fut un cinéaste renommé à une époque, a totalement disparu des mémoires, c'est peut-être parce que celui qui fut son scénariste sur La baronne de minuit, à savoir Billy Wilder, le qualifia de « tante stupide » et « d'habilleur de fenêtres ». Voilà qui vous habille un homme pour l'hiver et les suivants !

Deux conceptions du cinéma se font face avec ces deux cinéastes : pour Billy Wilder, rien ne doit troubler la parfaite mécanique scénaristique et le découpage du film n'est là que pour mettre en valeur la dramaturgie et les dialogues. D'où la forme incroyablement « carrée » et efficace des films de Wilder même si elle peut paraître, au premier coup d'œil, un tantinet ingrate (nous sommes loin de la suprême élégance d'un Lubitsch). Chez Leisen, qui fut décorateur à ses débuts, il y a un goût évident pour l'ornementation, les frous-frous et autres colifichets. Dans Madame veut un bébé, le cinéaste n'hésite pas à s'écarter un peu de sa ligne de scénario pour s'attarder sur les toilettes et les chapeaux extravagants de Marlène Dietrich ou pour jeter un œil sur la décoration surchargée de la chambre du bébé. Ces écarts me rappellent, par certains aspects, les aspirations de l'Art Nouveau (ou art « nouille ») dans la mesure où le caractère « fonctionnel » du récit se perd dans les volutes du décorum et de l'ornement.

Ce côté « gratuit » et décoratif des films de Leisen correspond pourtant parfaitement aux thèmes qu'il aborde à chaque fois (c'est le cas des trois films que j'ai pu voir de cet auteur), notamment le thème du faux-semblant. Dans Madame veut un bébé, tout est « faux ». Marlène joue les actrices richissimes alors qu'elle est ruinée, elle joue à la mère de famille idéale alors qu'elle a « enlevé » un bébé orphelin et elle joue à la femme au foyer lorsqu'elle épouse son médecin (Fred MacMurray que d'aucuns trouvent fadasse mais que je trouve pas mal chez Leisen -c'est lui qui donne la réplique à la merveilleuse Carole Lombard dans Hands across the table- et à qui je pardonne tout pour avoir été le héros du sublime Demain est un autre jour de Sirk) alors qu'elle ne le fait que pour pouvoir « régulariser » sa situation aux yeux de la société et garder le bébé...

Dans ce contexte de faux-semblant généralisé, il ne s'agit pas de « dénoncer » des hypocrisies ou des conventions pour Leisen mais de trouver une vérité des personnages. Cette vérité, c'est justement l'apparat : Claudette Colbert débarque dans une soirée mondaine au début de La baronne de minuit, vêtue d'une somptueuse robe de soirée. Très vite, on réalise que cette robe est la seule chose qui lui reste, qu'elle est sa dernière « vérité ».

A travers cette quête d'une certaine « vérité » des personnages, on voit aussi ce qui peut distinguer le cinéaste des œuvres de Billy Wilder. Chez ce dernier, c'est le satiriste féroce qui l'emporte et les personnages sont souvent fait d'un seul bloc (Wilder est un génial caricaturiste). Chez Leisen, il y a toujours une volonté de « polir » les caractères, d'adoucir la caricature. C'est assez flagrant avec cet inspecteur des impôts qui débarque au début du film : a priori, c'est le type même du rond-de-cuir ridicule dont on va pouvoir rire facilement. Or Leisen nous fait rire mais sans mépris, lui donnant par certains aspects un côté presque « sympathique ». Ce que ce cinéma perd en efficacité comique (avouons le : on rit moins que face à un film de Wilder), il le gagne en humanité et Leisen parvient à réussir quelques très belles scènes où éclatent sa grande sensibilité (je vous recommande la scène ultra attendue mais traitée de merveilleuse façon où les « faux » époux tombent réellement amoureux l'un de l'autre après une soirée au champagne).

Madame veut un bébé est à la fois un film très classique (pas une seule surprise au niveau du scénario dans cette comédie sentimentale ou le « remariage » est de rigueur) mais traité avec une délicatesse qui m'apparaît de plus en plus comme la « patte » de Leisen.

Délicatesse qui se traduit notamment par une grande marge de liberté accordée aux acteurs (le cinéaste n'hésitait pas à faire réécrire ses dialogues pour que les comédiens soient plus à l'aise avec ceux-ci) qui s'emparent totalement de leur rôle. Marlène Dietrich a, bien évidemment, tourné de plus grands films que celui-ci mais elle est quand même absolument géniale et d'une fantaisie d'autant plus réjouissante qu'on ne la connaît pas forcément très bien dans ce registre.

Elle n'est pas pour rien dans le charme indéniable de cette comédie sans doute mineure mais délicieuse qu'est Madame veut un bébé.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 24 juin 2009

Merci pour le chocolat (2000) de Claude Chabrol avec Isabelle Huppert, Jacques Dutronc, Anna Mouglalis



Saluons l'excellente initiative de nos amis cinéphiles américains qui ont lancé cette semaine un « blogathon » consacré à Claude Chabrol, un de nos plus grands metteurs en scène encore en activité même si la critique « officielle » a tendance à le négliger un peu injustement ces derniers temps.

Cette grande opération internationale m'a poussé à fouiller dans les rayons de ma bibliothèque et à ressortir le DVD de Merci pour le chocolat, offert par mon petit frère il y a un bon moment. 

Pour le dire tout à fait franchement, le film m'avait un peu déçu lorsque je l'avais découvert à sa sortie. Alors que la plupart des films précédents du cinéaste m'avaient totalement emballé (des merveilles comme La cérémonie ou Au cœur du mensonge), celui-ci m'avait un peu déconcerté.

Il faut dire que Merci pour le chocolat repose sur une trame narrative assez improbable (une suspicion d'échange de bébés dans une clinique à la Vie est un long fleuve tranquille) et que le côté « policier » de l'œuvre est totalement déceptif. Parti tourné en Suisse, Chabrol joue ici la carte de l'épure glacée et commence à opérer ce travail de sape au cœur de l'image qu'il poursuivra dans ses derniers films (L'ivresse du pouvoir, la fille coupée en deux, Bellamy).

Il m'a fallu redécouvrir ce film (que je trouve désormais formidable) pour mesurer aussi l'intelligence du jeu des comédiens alors que j'avais trouvé, dans un premier temps, qu'ils se caricaturaient un peu eux-mêmes.

Revoir Merci pour le chocolat m'a permis de mesurer à quel point les enjeux du film ne sont pas plus dans l'intrigue policière que dans les éléments « psychanalytiques » imputables à la scénariste Caroline Eliatcheff (je pense qu'elle est d'ailleurs la cause de certaines lourdeurs qu'on trouve dans un film comme La fleur du mal). L'enjeu principal, c'est Isabelle Huppert qui l'énonce à un conseil d'administration de l'entreprise de chocolat dont elle a hérité : « il faut sauver les apparences, il n'y a que ça qui compte » (elle parle, en l'occurrence, de l'emballage de ses chocolats).

Merci pour le chocolat est un film sur les apparences. Vous me direz que ce n'est pas nouveau dans la filmographie de Chabrol. Mais ce qui commence à changer, c'est que le cinéaste n'est désormais plus obligé de « traverser » ces apparences (souvenez-vous de la tirade finale de Philippe Noiret dans Masques) mais de saisir la noirceur des êtres tout en restant à la surface des choses. Pour l'inconditionnel de Fritz Lang qu'est Chabrol, le « secret » est toujours « derrière la porte » mais il n'est plus nécessaire d'ouvrir cette porte pour plonger dans les abymes.

D'où le côté glacial de ce film où seuls quelques éléments incongrus (ce chocolat que renverse Isabelle Huppert) troublent l'ordonnancement trop « propre » des choses. Le cinéaste n'a même plus besoin de recourir à la satire pour être ironique lorsqu'il filme une réception mondaine ou le rituel d'un CA d'une grande entreprise. Il se contente juste de jouer sur des variations de points de vue (la mise en scène joue beaucoup sur ces changements d'axe et des éléments comme les vitres et les miroirs) pour brouiller les pistes et nous amener à nous demander « qui regarde qui ». Du coup, ce que le film perd en séduction immédiate, il le gagne en ambiguïté et en opacité. Aucun personnage n'est tout « blanc » ou tout « noir » dans Merci pour le chocolat (vous aurez noté la finesse du trait d'esprit) et chacun d'entre eux porte son secret, son mystère. C'est évidemment Marie-Claire (Isabelle Huppert) qui est au cœur de la toile d'araignée et qui porte en elle tous les secrets du film, dont beaucoup ne seront finalement pas dévoilés.

Désormais, Chabrol n'élucide plus rien (ou du moins, ce qu'il « résout » n'est que l'anecdote) et se contente d'observer avec l'ironie et le détachement souverain d'un Buñuel ses contemporains. Depuis quelques années, la plupart de ses héros sont artistes (le peintre d'Au cœur du mensonge, l'écrivain de la fille coupée en deux, le pianiste ici...) Il s'agit sans doute pour Chabrol de s'inventer des doubles capables de traduire son rapport au cinéma et au Réel. Le pianiste l'explique ici à sa jeune élève (la sublime Anna Mouglalis, dont il faut louer les grandes qualités d'actrice) : la partition n'est qu'une trame et tout doit s'exprimer par le toucher. Un toucher qui ne doit être ici qu'effleurement et suggestion.

C'est une belle image pour définir le cinéma récent de Claude Chabrol : la partition est peut-être toujours la même (ce reproche fatiguant qui revient à chaque film sous la plume de ses détracteurs) mais le toucher se fait de plus en plus fin pour donner des films de plus en plus denses et profonds...


NB : Outre les belles contributions de Vincent et Ed, le blogathon nous auras permis de nous donner des nouvelles de l'ami Griffe dont le texte sur La cérémonie est absolument remarquable. N'hésitez pas à apporter votre contribution...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 23 juin 2009

Les beaux gosses (2009) de Riad Sattouf avec Vincent Lacoste, Anthony Sonigo, Noémie Lvovsky, Emmanuelle Devos, Irène Jacob


Nous avons fini par vaincre nos réticences à remettre les pieds dans une salle du multiplexe Gaumont de notre ville et par nous rendre à la projection du premier film de Riad Sattouf, en craignant néanmoins de nous retrouver entouré de la population écolière qu'il décrit avec une rare justesse dans son film. En choisissant d'aller au cinéma un lundi à 14 heures (en période de bac, qui plus est), nous réussîmes (presque) parfaitement à éviter les gloussements de cette espèce étrange et singulière : le Jeune. Premier soulagement !

Je ne suis pas un fanatique de BD mais j'ai eu l'occasion de lire et d'apprécier Retour au collège et La vie secrète des jeunes. Or, deuxième soulagement, on peut affirmer sans mentir que Riad Sattouf retrouve dans Les beaux gosses son incroyable sens de l'observation à la fois caustique et tendre. Les « héros » de son film sont en fin de collège (ils ont donc 14, 15 ans) et ne pensent qu'à une chose : le sexe (à décliner sous toutes ses formes : tenter de sortir avec une fille et l'embrasser, mater la voisine qui se déshabille, regarder avec son pote les vidéos pornos sur l'ordinateur de papa...). Sattouf  se contentera donc de nous narrer les mésaventures d'Hervé et Camel et de leur libido.

L'une des meilleures critiques que j'aie pu lire sur ce film est celle où Joachim le compare avec sa perspicacité habituelle au navet de Christophe Honoré La belle personne. Je ne reviens pas sur les points qu'il souligne : je suis d'accord (enfin des adolescents qui ont l'air de véritables adolescents !) En revanche, je voudrais commencer par la seule petite réserve qu'il me faut formuler à propos des Beaux gosses (et là, j'adhère à ce qu'écrit un commentateur) : il manque peut-être un liant ou une ampleur romanesque qui ferait décoller le récit de son côté « vignettes croquées sur le vif ». Prises une par une, toutes ces saynètes sont savoureuses et particulièrement bien vues. Mais cela ne va pas toujours plus loin que le côté « strip » et on aurait aimé un peu plus d'invention dans le style.

Une fois ceci posé, le film est plus que recommandable. D'une part, parce qu'il arrive à croquer avec une acuité ravageuse cet âge si difficile (et pourtant exaltant) qu'est l'adolescence. Sattouf semble parfois se régaler de clichés éculés en croquant cette galerie de personnages (la première de la classe, le rebelle ténébreux, la jolie fille dont tout le monde tombe amoureux, etc.) mais quiconque connaît un peu l'univers des ados sera frappé par la véracité du tableau.

Il est évident que le sexe occupe la majeure partie des pensées de ces jeunes gens. Comment assouvir les premiers appels de la libido : telle est la question qui vaudra bien des déconvenues à nos héros et bien des rires aux spectateurs.

Mais ce qui m'a frappé le plus dans les beaux gosses, c'est son côté « intemporel ». Sattouf a la bonne idée de ne pas se vautrer dans la fange du « jeunisme » et s'il parle très bien des ados d'aujourd'hui (leur manière de parler, de s'habiller, etc.), il est évident qu'il met aussi beaucoup de ses souvenirs personnels dans ses personnages. Personne ne l'a noté mais il y a également un côté très « démodé » dans le film : aucun des personnages n'a de téléphones portables et on ne les vois jamais sur Internet. Et pour être tout à fait franc, je doute qu'il existe encore un collégien en France pour faire encore des jeux de rôles ou fantasmer sur un catalogue de la Redoute (même de 1986 !) à l'heure de Facebook et du streaming. Mais c'est aussi ce qui fait l'intérêt des beaux gosses : saisir au-delà des oripeaux du « modernisme » ce qu'il peut y avoir d'intemporel dans le comportement des ados. J'aime beaucoup le regard que Sattouf porte sur ses personnages. Le film est une comédie et le cinéaste ne se prive donc pas de rire de ce qu'il peut y avoir de ridicule chez ces collégiens (leurs allures débraillées, leur immaturité...) mais il ne le fait jamais avec cynisme (d'ailleurs, les adultes ne sont pas mieux lotis : voir l'excellente composition de Noémie Lvovsky en mère de famille se comportant comme la copine de son fils, s'immisçant avec une totale impudeur dans son intimité. Sans se prendre au sérieux, Sattouf en dit beaucoup plus long que Joachim Lafosse dans Elève libre) ou mesquinerie. Même si le film reste toujours léger, certains passages montrent avec beaucoup de justesse la souffrance de ces ados. Elle pourrait prêter à rire (on a tous pensé mourir à 14 ans de notre premier chagrin d'amour) mais Sattouf n'en rit pas parce qu'il sait que ces souffrances sont réelles à cet âge-là.

Il fait preuve de cette empathie qui rapproche les beaux gosses (ça aussi été dis) des premiers films de Pascal Thomas (les zozos, Pleure pas la bouche pleine...) : un mélange de naturel, de drôlerie et de tendresse qui éloigne le film de tout effet de mode et qui parvient à saisir à la fois la réalité des ados d'aujourd'hui tout en nous replongeant dans ce qu'a pu être notre adolescence à nous aussi...


PS : C'est mercredi que sort Fais-moi plaisir ! d'Emmanuel Mouret. Après le film de Sattouf, voilà une nouvelle bonne raison de se réjouir de l'état de santé de la comédie française...

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Dimanche 21 juin 2009

Paris vu par... (1963) de Jean Douchet, Jean Rouch, Jean-Daniel Pollet, Eric Rohmer, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol avec Stéphane Audran, Claude Chabrol, Claude Melki, Micheline Dax, Barbet Schroeder



Indépendamment des œuvres majeures que purent réaliser par la suite les cinéastes qui en furent les initiateurs, la Nouvelle Vague fut aussi un phénomène de mode. A cette époque, les producteurs voyaient d'un bon œil ces jeunes gens prêts à affronter l'épreuve du premier film et ces nouvelles méthodes de tournages, aussi révolutionnaires qu'économiques (tournages en extérieurs, acteurs non professionnels ou débutants...).

Pourtant, quelques années plus tard, les films estampillés « nouvelle vague » ne connaissent plus le succès qui accueillit dans un premier temps Les quatre cents coups, A bout de souffle ou Hiroshima mon amour.  Rohmer et Rivette peinent à sortir leurs premiers longs-métrages et personne ou presque ne verra le merveilleux Adieu, Philippine de Jacques Rozier.

Dans ce contexte, le film à sketches Paris vu par... tient à la fois lieu de « coup promotionnel » (réunir les cinéastes de la « Nouvelle Vague » le temps d'un film collectif sur le thème inusable de Paris) et de véritable manifeste puisqu'on retrouve dans tous ces courts-métrages l'essence de ce style qui désigna le mouvement.

Contrairement à beaucoup de films « à sketches », il se dégage de celui-ci une impression d'homogénéité dans la qualité des oeuvres. On ne trouvera aucun chef-d'œuvre dans le lot mais tous sont intéressants et témoignent dans leur diversité d'un certain esprit propre au mouvement.

Prenons pour commencer la question de la ville, puisque la commande semble impliquer un portrait en coupe de la capitale. Si quelqu'un comme Rohmer (Place de l'étoile) joue totalement la carte de la topographie parisienne en suivant le trajet extraordinairement précis de son personnage ; il est évident que les films de Pollet, Godard ou même Chabrol auraient pu se dérouler n'importe où.


Jean Douchet met en scène un petit marivaudage au cœur du quartier Latin (d'où l'étudiante américaine et les personnages d'artistes bohèmes) qui pêche un peu par une interprétation assez calamiteuse (la fille étant celle qui s'en tire le mieux) mais qui séduit par sa liberté de ton (de la même manière que le film de Rohmer, le court-métrage débute comme un « documentaire » qui présente les lieux avant d'en venir à la fiction).

Jean Rouch nous offre le film le plus « sombre » du lot. Tourné dans le quartier de la Gare du Nord, le cinéaste enregistre à la fois les mutations de Paris (les grues, les constructions de nouveaux immeubles) et une certaine déshumanisation qui va de pair avec ce nouvel espace urbain. Odile et Jean-Pierre forment un couple qui s'enfonce peu à peu dans la routine et l'érosion des sentiments (Jean-Pierre, incarné par le cinéaste Barbet Schroeder -par ailleurs producteur du film- ne se préoccupe désormais plus que de sa bouffe). Naissent alors dans l'esprit d'Odile des « songes vains » [Richepin] et le désir d'être emporté « sans rameurs sur un fleuve inconnu » [Richepin]. Je ne révèlerai pas la chute dont la cruauté apporte une certaine densité à la mélancolie que distille ce sketch.

En revanche, Rue Saint-Denis de Jean-Daniel Pollet est une comédie qui permet au cinéaste de confronter deux natures comiques : d'un côté, la gouaille parisienne de Micheline Dax, de l'autre, le caractère lunaire de Claude Melki dont le visage singulier et l'impassibilité à la Buster Keaton feront également des merveilles dans l'acrobate et l'amour c'est gai, l'amour c'est triste.

Godard et Chabrol restent, quand à eux, assez fidèles à leurs styles. Pour l'auteur du Mépris, il s'agit de filmer une petite anecdote d'après Giraudoux afin de se livrer à quelques expérimentations stylistiques (les dialogues qui commencent à se noyer dans le bruit ambiant) et à traiter quelques thèmes déjà vus dans ses films précédents (le malentendu amoureux, la trahison féminine...)

Quant à Chabrol, il livre avec La muette une de ces satires dont il a le secret, incarnant lui-même l'odieux bourgeois fier et arrogant, se rengorgeant de ses propres absurdités (une savoureuse discussion autour de la peine de mort avec sa femme jouée par Stéphane Audran) et ne renâclant pas lorsqu'il s'agit d'aller lutiner l'employée de maison. Chabrol joue à merveille avec la question du point de vue en filmant son récit du point de vue du jeune fils du couple, qui tente de s'isoler de cet univers en se mettant des boules Quies. Ne restent alors plus que des grimaces et des mimiques grotesques qui achèvent de rendre ridicule la parole de cette bourgeoisie arriviste.

Episode le plus réussi du projet, la muette conclue avec ce qu'il faut de verve et de mordant ce Paris vu par...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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