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Mardi 18 juin 2013 2 18 /06 /Juin /2013 22:41

Le joli mai (1963) de Chris Marker et Pierre Lhomme

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Le mois de mai 62 ne fut pas un mois comme les autres. Il fut étonnement froid et pluvieux (est-ce qu'un cinéaste aura réussi à immortaliser le sinistre mai 2013?) mais ce fut surtout le printemps d'une nouvelle époque. Un grand cinéaste est peut-être celui qui parvient, au-delà des contingences du présent, à percevoir les mutations d'une société, le basculement vers une période où rien ne sera plus jamais comme auparavant.

Mai 62, c'est à dire un mois après le référendum sur les accords d'Évian et la fin de la guerre d'Algérie. La France n'est pas passée loin d'une véritable guerre civile et Marker filme d'ailleurs une cérémonie d'hommage aux victimes du métro de Charonne, morts lors de la fameuse grande manifestation contre l'OAS de février 1962 où les « matraqueurs assermentés fignolèrent leur besogne ».

 

Chris Marker et Pierre Lhomme décident donc de partir à la rencontre de cette France de 1962.

En découvrant ce film, je me suis souvenu d'un très beau texte que Michel Delahaye1 lui avait consacré dans les Cahiers du cinéma. Texte assez dur où le grand critique pointait la dimension manipulatrice du film et lui préférait d'autres œuvres comme celles de Rouch ou le Hitler, connais pas de Blier.

50 ans après sa sortie, certains des griefs de Delahaye me semblent toujours justifiés. Quitte à commettre un crime de lèse-majesté, je trouve même que le début du film n'est pas très bon.

En fait, le cinéaste se laisse un peu piéger par ce qu'on appelait alors la tentation du « cinéma vérité ». Descendre dans la rue, filmer à la volée et interroger les individus était alors considéré comme des vecteurs de « réalisme ». Il est pourtant bien évident que des paroles recueillies dans la rue n'ont jamais fait office de « vérité » et que quelqu'un qui s'exprime devant une caméra ne dit pas forcément ce qu'il croit et ressent mais ce qu'il pense devoir dire à un « public ».

 

Les premiers interviews sont assez déplaisants dans la mesure où l'on sent que ce qui a motivé les cinéastes, c'est l'épinglage. Du petit commerçant qui ne pense qu'au fric (tellement facile à stigmatiser) au couple timide qui avoue ne pas se préoccuper des autres ; il y a dans le film une manière parfois désagréable de chercher la connivence du spectateur pour s'ériger en juge et se moquer à peu de frais des « cobayes » qui semblent tout gênés de se trouver là.

Même lorsque Marker laissera davantage parler ses « invités » (un étudiant africain, un jeune ouvrier algérien, deux ingénieurs...), il y aura toujours la présence omniprésente d'un « intervieweur » assez intrusif, cherchant systématiquement à orienter les questions et à réduire , d'une certaine façon, le Réel à des cases bien définies (ou se divisent les salauds et les gentils, ceux qui maîtrisent la pensée et ceux qui ne le peuvent pas...). D'une certaine manière, et à son corps défendant, Le joli mai invente ce qui deviendra le quotidien de la télévision : une sorte d'assaut permanent contre l'intimité et un désir de transparence qui ne se satisfait ni du silence, ni de la subtilité. En ce sens, d'un point de vue strictement documentaire, le film est bien moins intéressant que le film de Denis Gheerbrant Et la vie ou même le Chronique d'un été de Rouch. Marker et Lhomme échouent souvent lorsqu'ils sont dans l'entretien direct, le pur recueillement de la parole.

 

Si Le joli mai reste, malgré ces réserves, un grand film, c'est parce qu'il ne faut pas le voir comme un « documentaire ». Il s'agit davantage d'une méditation poétique sur Paris et sur l'époque. Ce que ne pouvait pas voir Delahaye qui en livrait alors une lecture strictement contemporaine, c'est à quel point le film de Marker était visionnaire. Le cinéaste sent que les choses évoluent et il filme exactement ce qu'il faut filmer : les mutations urbaines avec des séquences hallucinantes dans des bidonvilles à Aubervilliers qui seront bientôt remplacés par des grands ensembles. Le cinéaste immortalise ce moment où une famille nombreuse quitte son taudis pour accéder à des logements décents. Mais il pressent déjà les problèmes qu'amèneront ces banlieues grises et déshumanisées.

Il est aussi question du progrès technique et d'une possible libération de l'homme par la machine, à l'image de ces deux ingénieurs affirmant qu'il était d'ores et déjà possible d'instaurer la semaine de 30 heures. Inversement, il montre aussi les conflits sociaux qui accompagnent cette société des loisirs en devenir.

A travers cette France qui se lance dans le consumérisme effréné et qui tente tant bien que mal de panser les cicatrices de la décolonisation, Marker préfigure d'une certaine manière les mouvements contestataires qui vont se développer quelques années plus tard. Il interroge à ce titre un prêtre ouvrier désormais entièrement dévoué au combat politique.

 

De la même manière, et comme ça sera toujours le cas, Marker soigne son commentaire et invente une forme inédite de « documentaire ». Il s'agit moins de « montrer » froidement quelque chose que de méditer, se laisser aller à ses pensées. Placée sous le signe de Fantomas, la deuxième partie évoque également le Paris des surréalistes avec ce que cela suppose d'étrangeté et de mystères. Le texte dit par Montand est très beau. Aux propos très généraux sur l'avenir, la politique ou Dieu se mêlent des considérations sur la solitude des êtres. Le temps d'une petite seconde, on reconnaît Godard, Rivette et Resnais ou on assiste à une cérémonie où De Gaulle défile sur les Champs-Elysées...

Tous ces éléments épars finissent par composer un patchwork assez passionnant sur le Paris de cette époque.

Sans être mon film préféré de Chris Marker et malgré quelques facilités de ce pseudo « cinéma vérité », Le joli mai reste une œuvre à découvrir sans faute...

 

 

1 Qu'on retrouvera dans le recueil intitulé A la fortune du beau, édité chez Capricci

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 17 juin 2013 1 17 /06 /Juin /2013 22:26

The bling ring (2013) de Sofia Coppola avec Emma Watson

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Qu'est-ce qui séduisait tellement dans les deux premiers longs-métrages de Sofia Coppola (Virgin suicides, Lost in translation) et qui semble désormais se déliter de film en film, au point d'atteindre aujourd'hui la limite du supportable ? Peut-être un équilibre subtil entre une forme « arty », lisse et une violence rentrée, une mélancolie sourde qui permettaient aux spectateurs d'aller au-delà des apparences.

Mais peu à peu, Sofia Coppola a épuisé son système en le vidant, d'une certaine manière, de son « contenu ». Ne reste plus alors qu'un contenant très chic mais sans réel enjeu, la cinéaste faisant – par exemple- de la souveraine Marie-Antoinette une adolescente mélancolique perdue dans les tourments de l'Histoire (avec un BO pop anachronique) ou filmant l'ennui dans les chambres d’hôtels de luxe (Somewhere).

Avec The Bling Ring, elle s'inspire d'un fait divers et nous narre les tribulations d'un groupe d'adolescents décérébrés (principalement des filles mais n'y voyez surtout pas un lien de cause à effet!) qui décide un jour de cambrioler les villas des stars de Los Angeles.

 

Je n'ai malheureusement pas pu voir Spring breakers de Korine mais sans doute que ce film m'aurait offert un bon moyen de comparaison tant leurs sujets sont similaires : le vide absolu d'une génération ne rêvant que de fêtes arrosées à toute sorte de substances et d'une réussite de télé-réalité (le fric facile, le luxe, le paraître à tout prix).

Le risque avec ce type de sujet, c'est de voir le cinéaste troquer sa casquette d'artiste pour celle du procureur et rechercher la connivence avec un public acquis d'avance pour condamner fermement ces ados incultes. Pépère Tavernier avait fait ça avec son déplaisant L’appât, également tiré d'un fait divers, qui montrait l'irresponsabilité de jeunes gens confondant le Réel et leurs rêves (se limitant d'ailleurs au miroir aux alouettes de la la pub et de la consommation).

Sofia Coppola opte pour un regard « neutre ». On sent qu'elle cherche à faire suinter la bêtise crasse de ces poupées californiennes ne jurant que par des sacs à main ou des chaussures à talons démesurés (personnellement, j'avais envie de les étrangler à chaque fois qu'elles s'exclamaient « oh my God », soit toutes les trois minutes!) mais elle a eu l'honnêteté de tenter de se mettre à leur niveau, de ne pas les juger. L'écueil qu'elle ne parvient alors pas à éviter, c'est celui du « comment filmer le vide sans tomber soi-même dans ce vide ?»

 

Très vite, on réalise que The bling ring est une coquille creuse. Pas forcément laide (Sofia Coppola possède un indiscutable talent de cinéaste, nous y reviendrons) mais désespérément vide et sans enjeux. Des cinéastes comme Larry Clark ou Gus van Sant sont également parvenus à filmer à « hauteur d'adolescents » des individus qui n'étaient pas forcément non plus des lumières. Mais il y a chez eux une véritable force d'incarnation , une opacité et une violence prête à exploser à tout instant.

Sofia Coppola se rêve sans doute plus en épigone de Warhol (ses ados ne rêvent-ils pas, au fond, à ce fameux quart d'heure de célébrité promis à tout un chacun par l'artiste?) et pense que le contenant suffit à créer du contenu, qu'une boite de conserve peinte sur une toile doit obligatoirement signifier une critique du consumérisme à tout crin1.

Du coup, elle peaufine son film en soignant l'emballage, un écrin chic et toc à l'image de ce luxe exhibé qui fait rêver le groupe de filles. Elle le fait d'ailleurs avec un certain talent. La photo du regretté Harris Savides est très belle et certains plans sont très réussis, comme celui de ce braquage « muet », uniquement baigné dans une bande sonore saturée. Ou encore ce long plan presque fixe sur une maison totalement transparente où la caméra zoom imperceptiblement sur nos deux héros en train de commettre leurs méfaits. Ce plan résume parfaitement ce qu'est devenu le cinéma de Coppola : une sorte de bulle luxueuse, une esthétique de la transparence qui ne recèle finalement que du vide.

 

La meilleure scène est indéniablement un très surprenant accident de voiture, filmé de manière radicalement opposée à ce qui se fait usuellement en terme de découpage (on reste ici dans l'habitacle et la violence du choc est très surprenante). Pourquoi trouvé-je ce passage intéressant ? Tout simplement parce que la violence refoulée et réduite à une imagerie convenue (les jeunes qui se défoncent en coupant leur coke avec une carte de crédit et en sniffant la poudre avec des billets de banque) fait soudainement une irruption imprévue. Cette violence que montre également quelqu'un comme Brett Easton Ellis, également fasciné par les oripeaux de la société de consommation qu'il parvient néanmoins à critiquer de manière imparable.

 

Dans The bling ring, la cinéaste élude tous ces aspects (on pourrait également souligner le caractère très puritain de ce film qui devrait, à l'instar de Spring breakers, être extrêmement sexué) pour n'être plus que dans une fascination du même ordre que celle des gamines du gang. Du coup, certaines séquences au ralenti frisent le ridicule et relèvent davantage de la mauvaise pub pour parfum que du cinéma.

 

Encore une fois, Sofia Coppola n'est pas dénuée de talent, loin de là. Gageons qu'elle retrouve enfin un sujet qui lui permettra de laisser s'épancher son lyrisme mélancolique et la délicatesse de son trait...

 

 

1  Je réalise en écrivant ce texte que mon peu de goût (c'est un euphémisme) pour le « Pop art » n'est peut-être par pour rien dans l'agacement que m'a provoqué ce film.

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 12 juin 2013 3 12 /06 /Juin /2013 22:00

Piranhas (1978) de Joe Dante avec Bradford Dillmann, Heather Menzies, Barbara Steele (Editions Carlotta Films) Sortie en DVD le 5 juin 2013.

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Mes aimables lecteurs me pardonneront de débuter, une fois de plus, cette chronique par quelques considérations personnelles. Les plus fidèles d'entre vous auront compris, depuis le temps que je le rabâche, que j'ai été un grand fanatique du cinéma fantastique et d'horreur au moment de l'adolescence. J'étais alors d'une exigence somme toute assez relative et quelques meurtres commis et une atmosphère irréelle suffisaient alors à mon bonheur.

C'est à cette époque que j'ai découvert Piranhas, le film qui propulsa Joe Dante (alors frêle poulain de l'écurie Corman) sur le devant de la scène, et je dois vous avouer tout de go que je fus extrêmement déçu. Rien ne me satisfis, à l'époque, dans ce récit ultra-classique d'une communauté humaine soudainement attaquée par des piranhas mutants : ni le scénario, ni les personnages, ni les effets-spéciaux relativement sommaires.

 

Ce fut donc avec une certaine curiosité que je redécouvris l’œuvre de Dante. Paradoxalement, alors que mes critères de jugement extrêmement laxistes ont depuis longtemps disparu, je dois avouer que j'ai pris un grand plaisir à revoir Piranhas. Peut-être parce que je connais désormais mieux l’œuvre globale du cinéaste et que je suis en mesure de saisir les véritables enjeux de son film.

Piranhas est d'abord un hommage à la série B d'antan que Joe Dante connaît sur le bout des doigts mais également une relecture malicieuse et impertinente des Dents de la mer de Spielberg (le personnage principal féminin joue à un jeu vidéo intitulé Jaws au début du film). Dès la première séquence (un bain de nuit qui se termine en carnage), on saisit l'hommage à celui qui sera ensuite son mentor paradoxal (c'est Spielberg qui produira Les Gremlins).

 

Mais autant Spieberg reste, n'en déplaise à ses admirateurs de plus en plus nombreux, un cinéaste lisse et consensuel, autant Dante se montre déjà mordant (si j'ose dire!) et mal élevé. Sur un scénario relativement similaire à celui des Dents de la mer, il signe une œuvre à la fois plus méchante (les piranhas attaquent une colonie d'enfants et en boulottent quelques uns) et extrêmement critique. Sous les atours d'une série B conventionnelle (dont le scénario est néanmoins signé par le futur cinéaste John Sayles), Joe Dante se livre déjà à une satire féroce de l'Amérique et de ses institutions. Les militaires sont d'abord choisis comme cibles puisque ce sont eux qui ont commandité l'élevage de piranhas survivant en eaux douces afin de les utiliser comme arme de destruction massive au Vietnam. Ce sont ensuite les politicards véreux qui font les frais du jeu de massacre de Dante puisqu'ils ont couvert ces agissements et qu'ils n'hésitent pas non plus à polluer les rivières en toute impunité.

 

Il y a dans ce film une dimension satirique assez acide que je n'avais pas perçue plus jeune. Et si je reprochais il y a quelques semaines à Jean Douchet d'avoir trop insisté sur cette dimension à propos de Panique à Florida Beach, je dois admettre qu'elle est omniprésente ici.

D'un autre côté, Joe Dante rend aussi un certain hommage à la série B des années 50 en citant L'étrange créature du lac noir ou en offrant un second rôle à la divine Barbara Steele (un médecin au regard troublant).

 

Au bout du compte, c'est ce mélange entre une série B débraillée et un regard acerbe et corrosif sur la société américaine qui fait le charme et la singularité de Piranhas et, de manière plus générale, du cinéma de Joe Dante...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Mardi 11 juin 2013 2 11 /06 /Juin /2013 20:51

Shokuzai (2012) de Kiyoshi Kurosawa

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Il faudrait un jour s’amuser à établir une sorte de typologie des cinéastes arrivés soudainement sur le devant de la scène avant de disparaître plus ou moins du « circuit ». L’un des cas les plus flagrants est celui d’Hal Hartley, étoile filante du début des années 90, dont nous n’avons plus aucune nouvelle. Mais on pourrait également citer Arturo Ripstein (une certaine notoriété au milieu des années 90) voire, dans une moindre mesure, Takeshi Kitano dont on peut encore voir les nouveaux films mais dans une relative indifférence.

Le cas de Kiyoshi Kurosawa est un peu similaire. Découvert à la fin des années 90 avec de très beaux films (Licence to live, Cure, l’excellent Kaïro), il rentre vite dans un certain anonymat et ses œuvres qui arrivent encore sur nos écrans sont désormais accueillies fraîchement. Depuis le sous-estimé Jellyfish (il y a 10 ans), je n’ai vu aucun de ses films même si la critique le redécouvre un peu avec Tokyo Sonata en 2008. C’est donc avec un grand plaisir qu’on le voit revenir sur le devant de la scène avec Shokuzai, peut-être son œuvre la plus ample et la plus achevée.

 

Il s’agit, à l’origine, d’une courte série télé produite par la Wowow (l’équivalent japonais de la HBO) que les distributeurs sortent aujourd’hui sur nos écrans comme deux longs-métrages. Malgré cette origine télévisuelle, on retrouve dans Shokuzai tous les thèmes et obsessions qui parcourent l’œuvre de Kurosawa. Ce qui séduit chez ce cinéaste, c’est cette manière qu’il a de faire cohabiter un cinéma de genre s’inscrivant clairement dans la tradition du « film de fantômes japonais » (Kaïro, Séance…) et une sorte d’inquiétude existentielle qui rappelle, pour le dire un peu rapidement, le cinéma d’Antonioni.

Shokuzai ne déroge pas à la règle. Il s’agit avant tout d’un thriller qui suit les pas d’une mère bien décidée à venger sa fillette sauvagement violée et assassinée mais également le parcours des quatre camarades de l’écolière traumatisées par l’événement dont elles furent témoins. A côté de ça, le film flirte constamment avec le fantastique tout en offrant un tableau assez saisissant des contradictions d’une société japonaise sans plus de repères.

 

Le récit est divisé en chapitres. Le premier se concentre sur le trauma originel : cinq fillettes dans une école, un crime atroce, des petites traumatisées qui n’arrivent pas à se rappeler le visage de l’assassin et une mère qui leur fait porter la responsabilité de cette mort et les voue à une vie de pénitence. Puis viennent quatre chapitres narrant la destinée des quatre amies d’Emili : Sae, Maki, Akiko et Yuka ; toutes marquées à jamais par ce jour funeste où leur vie a basculé.

Enfin, le dernier chapitre est une sorte d’épilogue marquant la résolution de l’intrigue. Il s’agit sans doute de la partie la moins forte de l’œuvre dans la mesure où Kurosawa cherche absolument à « boucler » son histoire et à éclaircir toutes les zones d’ombre de ce récit au long cours. Plus explicatif, ce chapitre perd parfois un peu de l’intensité figurative des autres parties, même si certaines séquences restent sublimes (le face à face final dans une villa abandonnée, un coffre qui s’ouvre tout seul…).

 

Mais la force de Shokuzai réside davantage dans la manière qu’a le cinéaste de distiller une atmosphère et de montrer comment les fantômes du passé parviennent toujours à régir les vies des personnages au présent. Les fantômes ne sont pas figurés réellement (sauf le temps de quelques courtes scènes oniriques sidérantes) mais ils semblent constamment planer sur la destinée des personnages. Quant à Asako Adachi, la mère d’Emili, elle apparaît à la fois comme un ange exterminateur tout de noir vêtue et une sorte de pythie annonçant aux quatre fillettes leurs destinées et les accablant sous le poids des regrets et du souvenir.

Il y a quelque chose de très beau dans cette manière qu’a le cinéaste de montrer comment un événement tragique survenu au cours de l’enfance peut bouleverser à jamais le rapport au Réel des quatre jeunes femmes.

Sae est contrainte au retranchement : pas de fiancé et l’incapacité d’avoir des enfants. Elle rencontre un homme qui la réduira au statut de poupée le temps d’un épisode névrotique hallucinant. De son côté, Maki est devenu institutrice et n’envisage le Réel que comme un rapport de force : sévérité extrême avec les élèves et cours de kendo qui lui permettront de repousser un maniaque.

Toutes les quatre garderont un rapport traumatique avec l’enfance : la protéger comme Maki ou encore « l’ourse » Akiko qui ne supportera pas de voir son frère avoir des gestes tendancieux avec sa petite belle-fille. Ce qui est très fort dans la séquence, c’est que Kurosawa se garde bien de trancher sur le côté équivoque de ces gestes : attouchements ou jeux innocents ? Le spectateur en sait d’autant moins qu’il voit les événements se dérouler à travers le regard biaisé d’une jeune femme traumatisée. Quant à Yuka, elle n’est parvenue à construire aucune relation sérieuse mais elle parvient néanmoins à se faire mettre enceinte par son beau-frère (un policier qui lui rappelle l’image protectrice d’un homme lui ayant pris la main après le meurtre d’Emili).

 

A travers ces quatre destins, Kurosawa livre un tableau sombre et glacial de la société japonaise et de ses mutations. On peut lire en filigrane un constat amer quant à la condition féminine dans une société encore très patriarcale (voir l’épisode où Sae est réduite au statut de poupée) ou quant au délitement des liens familiaux (le frère d’Akiko vit avec une « fille mère » dont les mœurs ne paraissent pas conformes au modèle familial japonais traditionnel).

Mais plus qu’une éventuelle « critique » sociale, c’est davantage l’extrême solitude des personnages qui intéresse le cinéaste. Comme dans ses films précédents (Kaïro, par exemple), ce récit policier lui permet avant tout de montrer l’incommunicabilité entre les êtres, l’extrême solitude de personnages soumis à la pression du corps social (il faut voir la manière dont l’institutrice Maki voit son image redorée ou ternie en quelques minutes, selon des actes que personne, si ce n’est le spectateur, ne peut comprendre en profondeur) et de leurs souvenirs.

 

Ce poids du remord, du passé, le cinéaste le traduit de manière extrêmement belle par une mise en scène qui semble constamment faire le vide autour des personnages : l’appartement glacial (noir et blanc) d’Asako Adachi, le gymnase, un entrepôt, une villa abandonnée. Le cadre géométrique renforce cette impression de glaciation des sentiments, de joug qui pèse sur les individus.

Reste alors une impression de grande tristesse et de vies gâchées, d’autant plus que le récit est assez « nuancé », même pour celui qui pourrait apparaître comme le plus grand des salopards.

Même si elle a fini par boucler la boucle de son histoire tragique, la mère éplorée termine sa course dans la brume d’une rue déserte : la tristesse durera toujours…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 11 juin 2013 2 11 /06 /Juin /2013 20:18

L’homme qui en savait trop (1956) d’Alfred Hitchcock avec James Stewart, Doris Day, Daniel Gélin

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Pas le temps de faire une critique de L’homme qui en savait trop alors je me contente d’un petit « rappel » en  8 points pour louer le grand film d’Hitchcock :

 

 

 

 

 

   

1-      Marrakech

2-      Un français mystérieux

3-      Un innocent (James Stewart) entrainé à ses dépends dans une affaire qui le dépasse

4-      Un enfant enlevé

5-      Un projet d’attentat

6-      L’Albert Hall

7-      Des cymbales

8-      Que Sera, Sera…

 

 


 


Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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