Péché véniel (1974) de Salvatore Samperi avec Laura Antonelli, Alessandro Momo

Malizia 2000 (1991) de Salvatore Samperi avec Laura Antonelli, Turi Ferro

(Éditions Sidonis Calysta)

© Sidonis Calysta

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Lorsque Bill Murray fait connaissance avec le bébé de son ex (Sigourney Weaver) dans S.O.S Fantômes 2 (Ivan Reitman, 1989), il l’abreuve de paroles pour l’amadouer et lui confie qu’il a « des cassettes de Laura Antonelli, si ça t’intéresse de les regarder ». Que le nom de la comédienne s’invite dans un « blockbuster » familial américain, près de 15 ans après son heure de gloire, prouve à quel point son statut de sex-symbol (y compris dans le sous-entendu fripon contenu dans cette citation) a largement dépassé les frontières de l’Italie. Plus qu’une actrice (et pourtant, elle en fut une et une excellente), Laura Antonelli représente le charme et la séduction incarnés. Débutant au milieu des années 60, elle devient une immense vedette au début des années 70 en tournant sous la direction de Pasquale Festa Campanile (Ma femme est un violon), Dino Risi (Le Sexe fou) ou Lucio Fulci (Obsédé malgré lui). Elle mène en parallèle une caractère honorable en France en tournant aux côtés de Belmondo (Les Mariés de l’an II de Rappeneau, Docteur Popaul de Chabrol).

Mais c’est Salvatore Samperi, en lui donnant le rôle de la bonne Angela dans Malizia en 1973, qui fera d’elle une star à la renommée internationale. Après le triomphe du film, Samperi retrouvera son actrice à trois reprises. En 1974, il enchaîne avec Péché véniel où il dirige le même couple que dans Malizia. Face à Laura Antonelli, on retrouve en effet le jeune Alessandro Momo qui mourra d’un accident de moto quelques mois après la sortie du film, alors qu’il n’avait pas encore 18 ans. Dans Malizia, il jouait le rôle d’un des fils de la famille qui succombait au charme de la bonne. Ici, Laura est la femme de son frère aîné. Comme ce dernier est très occupé par son travail, il charge Sandro de veiller sur sa belle-sœur.

Samperi, dans un cadre légèrement différent, joue sur les mêmes ressorts narratifs : la satire des mœurs familiales (un de ses thèmes favoris), l’initiation amoureuse de l’adolescent, le dérèglement des règles du jeu social et des rapports de pouvoir (rapports de classe comme dans Malizia ou le très beau Scandalo, différences d’âge dans Péché véniel…). Avouons-le, il le fait aussi de manière un peu moins inspirée et surtout, moins sensuelle. Le film reste désespérément chaste et même si Laura Antonelli irradie en maillot de bain rose, le spectateur restant sur son souvenir de Malizia a de bonnes chances d’être un peu frustré. Néanmoins, Samperi fait de cette frustration le sujet de son film en épousant le regard de Sandro. Sa belle-sœur reste avant tout une image inatteignable et il ne peut se contenter que de coups d’œil à la dérobée, comme lorsqu’elle enduit de crème solaire ses cuisses à la plage. Plusieurs scènes jouent sur cette attente du spectateur : sur un bateau, Laura décide de bronzer intégralement et demande à Sandro de ne pas se retourner. Le jeune homme respecte ce souhait et Samperi gardera tout au long de la scène sa caméra en gros plan sur son visage. La frustration sera à son comble lorsque Laura dira, hors-champ, à Sandro qu’elle s’est endormie (moment adéquat pour risquer un coup d’œil qu'il aura manqué). Une scène similaire aura lieu dans une cabine de plage : lorsque Laura se change, elle demande systématiquement à son beau-frère de se retourner et le spectateur n’en voit pas plus que le jeune homme.

En mettant la pédale douce sur l’érotisme qui irriguait Malizia, Samperi peut se permettre d’accentuer la dimension comique de son récit. Péché véniel est marqué par un certain nombre de gags, notamment celui – récurrent- qui tourne autour d’un bellâtre exhibant sa musculature en poussant des cris de Tarzan. Agacés par sa forfanterie, les ados (Sandro et ses amis) élaborent des pièges qui mettent à mal le sportif : trous dans le sable, trapèze qui cède lorsqu’il s’élance dessus… A travers ce personnage, Samperi se moque d’une certaine phallocratie et c’est sans doute la dimension la plus intéressante de Péché véniel. Lorsqu’il se recentre sur la cellule familiale, c’est pour en montrer les dysfonctionnements. Le père et la mère n’arrêtent pas de se disputer, Renzo, le mari de Laura, se révèle très infatué de sa personne et ne soupçonne a aucun moment que sa femme puisse s’intéresser à quelqu’un d’autre que lui… Le cinéaste croque avec ironie cette famille : la mère reporte tout son amour sur son chien que le père déteste et qu’il cherche à éliminer. Mais l’étude de mœurs laisse surtout transparaître la domination patriarcale au sein de cette famille : le père reluque sans vergogne la bonne et entend faire de Sandro un « homme ». On sait que Samperi aime bâtir ses films sur des jeux. Jeux dont les règles perverties dévoilent les hypocrisies sociales. Si cette dimension apparaît moins marquée dans Péché véniel, elle revient lorsque Laura fait porter à Sandro sa robe afin d’y pratiquer des retouches. Passant par hasard, son père aperçoit son fils travesti et craint qu’il soit homosexuel. Tout l’humour du film va tenir dans ce quiproquo autour de l’identité de Sandro et au rôle que les autres veulent lui faire jouer. Son frère l’incite à être entreprenant, à se « comporter comme un homme » sans réaliser que l’objet de son désir n’est pas une fille de son âge mais Laura. Son père, lui, se désespère de son absence de « virilité ». Là où le film séduit, c’est qu’il se moque constamment de cette masculinité archaïque et que Sandro et Laura en tirent profit. La scène finale, où tout le monde se réjouit d’apprendre que l’adolescent a perdu sa virginité, est d’une succulente ironie et fait s’écrouler toutes les conventions familiales lorsqu’on sait avec qui s’est uni l’adolescent.

© Sidonis Calysta

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Après Péché véniel, Laura Antonelli retrouve Samperi en 1981 avec Rosa, chaste et pure puis en 1991 pour Malizia 2000. Le film marque les retrouvailles du cinéaste et de l’actrice à un moment où celle-ci se trouve dans une tourmente terrible. En effet, après avoir retrouvé un peu de cocaïne chez elle (destinée à un usage personnel), la police arrête la comédienne qui va connaître de nombreux démêlés judiciaires (elle ne sera relaxée qu’en 2000). Après avoir fait un peu de prison et avoir été assignée à résidence, Laura Antonelli se voit proposer de tourner dans une sorte de remake de Malizia. Samperi est à nouveau aux commandes mais le film sera un désastre public et financier, renié par le réalisateur (qui parlera d’un film « pathétique et embarrassant »), et mettra un terme à la carrière de la divine actrice. Ce sera également le dernier film de Samperi pour le grand écran et le réalisateur devra ensuite se contenter de quelques téléfilms jusqu’à sa mort en 2009.

Pourtant, si on peut imaginer que les producteurs ont souhaité faire un « coup » médiatique en entreprenant ce film au moment où Laura Antonelli était sous les feux des projecteurs pour de mauvaises raisons, Malizia 2000 mérite mieux que sa déplorable réputation. Inédit en France, il mérite assurément d’être redécouvert aujourd’hui, à froid, notamment parce qu’il s’inscrit totalement dans l’œuvre de son auteur.

Angela (Laura Antonelli) vit désormais seul avec Ignazio (Turi Ferro) dans une belle demeure aux environs de Catane. Ils reçoivent un jour la visite d’un archéologue qui s’intéresse à la villa car elle pourrait avoir été bâtie sur une tombe (de la princesse Aicha) recelant un trésor. Notre homme et son fils Jimmy, un adolescent, prennent leur quartier dans la maison et le jeune homme est vite troublé par la rayonnante Angela.

Il y a d’abord quelque chose d’émouvant à voir Samperi et Antonelli reprendre des éléments du film originel. A cinquante ans, la comédienne est toujours splendide et on sourit de la voir rejouer la scène, en costume de bonne, où elle séduit ingénument Ignazio. La sensualité débordante réclamée à l’actrice provoquera aussi sa perte puisqu’elle aura recours à des injections de collagène qui lui provoqueront une réaction allergique et la défigureront. Mais la beauté qui irradie son visage derrière ses yeux cernés et fatigués a quelque chose de très touchant lorsqu’on connaît son histoire.

Si Malizia 2000 se révèle intéressant, c’est aussi au regard de l’œuvre de Samperi, le grand oublié de ces rééditions en DVD et BR (dans les suppléments de Malizia, Jean Gili ne parlait que de Laura Antonelli et c’est un documentaire sur l’actrice qui fait office de bonus pour Péché véniel et Malizia 2000). Car si le film démarque de façon assez classique la trame de Malizia (l’attirance d’un adolescent pour une femme plus âgée que lui), il le fait de manière très astucieuse. Et encore une fois, sous le signe du jeu.

Attiré par la maîtresse de maison, Jimmy commence par lui offrir des roses et lui laisse des petits mots dans son tablier. Angela, face aux audaces du jeune homme, invente un jeu de dupes : elle parle à Jimmy en lui laissant entendre qu’elle soupçonne son père d’être l’auteur de ces messages. S’élabore alors tout un jeu de cache-cache autour de sous-entendus et d’actions réalisées par Jimmy pour maintenir Angela dans un mensonge dont elle n’est pas dupe. Prenons un exemple pour préciser : dans ses pseudos-messages (rédigés par Angela elle-même), le père de Jimmy promet à la belle qu’il se fera mal si elle ne cède pas à ses fantasmes. Comme elle les refuse, Jimmy entreprend de blesser son père pour prouver jusqu’à quelles extrémités il peut aller. Traité par Samperi sous la forme de gags récurrents et cruels (le père perdra une oreille, aura un doigt coupé et se fera une belle cicatrice en se rasant avec un rasoir trafiqué), ces passages pourraient presque basculer du côté de quelque chose de beaucoup plus névrotique et dramatique (songeons aux mises en scène de plus en plus terribles exigées par le jeune homme sur la personne de sa maîtresse dans Scandalo). Ils mettent également en lumière des rapports de force qui tendent à s’inverser. Lorsque débute le film, Ignazio tient de nombreux propos très sexistes et Angela, tout en étant devenue son épouse, conserve un statut qui s’apparente à celui de bonne qu’elle tenait dans le film originel (leur domestique d’origine philippine préfère d'ailleurs regarder la télévision plutôt que faire le service). Si Jimmy semble d’abord se distinguer des hommes de la maisonnée, il finit vite par vouloir imposer un désir univoque. Par sa mise en scène, Angela reprend les rênes et c’est elle qui dicte son désir. Comme dans Malizia, son statut de femme-objet est transcendé et elle finit par faire des hommes qu’elle désire ses propres objets. Lorsque Samperi rejoue la scène de voyeurisme (Jimmy est invité à la contempler depuis une imposte vitrée donnant sur sa chambre tandis qu’elle essaie de la lingerie), on sait qu’ Angela a tout manigancé et qu’elle dirige son regard. Alors que le jeune homme semble dicter les règles du jeu, c’est elle qui les impose réellement. Cette construction, qui navigue entre le quiproquo subtil et le jeu de faux-semblant, est habile et permet à Samperi d’alterner des gags plutôt amusants et une étude de mœurs maligne.


On pourra lui reprocher d’être un peu timoré quant à l’érotisme (comme dans Péché véniel, il se limite à contempler les jambes de Laura Antonelli et à la filmer, parfois, dans de jolis déshabillés) et à la résolution de cette histoire d’amour frustrée (l’heure n’était sans doute déjà plus à ce genre d’histoire taboue).

Mais l’ensemble ne manque pas de tenue (Turi Ferro est très drôle) et on ne boudera pas son plaisir en voyant pour la dernière fois la sublime Laura sur un écran de cinéma…

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